Daniel Johnston: une vie (pas tout à fait) en vain.

« Daniel Johnston passed away ». Sur le net et les FB de fans, les hommages pour le texan disparu sans prévenir ce 12 Septembre, à 58 ans, sont nombreux. Ils sont le signe de l’attachement à un homme qui tenta d’échapper par l’art à son désordre personnel (projet annoncé  dès 1982 avec « Story Of An Artist » sur le très ironique Fun ) et qui sût, par une œuvre hors norme, interpeller notre humanité.

Plus prosaïquement, un syndrome métabolique morbide et des troubles psychiatriques récurrents ont finalement eu raison du quinquagénaire prématurément vieilli. Le corps a cédé. La dysfonction d’un cœur a définitivement brisé toute tentative d’échapper au mauvais sort. Le destin est injuste, moqueur et l’amour ne vient pas trouver un beau jour celui qui l’attendait. « True Love Will Find You In The End » (1985) sur Retired Boxer, tomberait-il alors au sol comme lettre morte?

Super–héros.

S’exprimant dès une adolescence vécue dans une famille de l’Amérique middle class de la côte ouest, la volonté artistique de Johnston s’est concrétisée au début des 80s dans l’élan du Do It Yourself post punk. En 1983, Johnston se fait repérer avec Hi, How Are You. La K7 puis le disque deviendront légendaires dix ans plus tard, avec l’impression de l’image de pochette sur un t-shirt arboré par Kurt Cobain. A 22 ans, svelte et enthousiaste, Daniel Johnston est alors un incontournable de la scène musicale underground d’Austin, classé parmi les curiosités du moment; ce dont il est probablement satisfait. A la marge extrême de ce qui est produit, ses enregistrements home made sont l’équivalent, dans la culture pop, de l’Art Brut chez les plasticiens et peintres du XXème siècle. A cette nuance près que l’Art Brut est – dit-on – un art qui n’aurait pas complètement conscience de lui-même. Dans le cas de Johnston, l’engagement artistique montre une organisation, laquelle cite ses références – certes bizarroïdes- et traduit une vision du monde bien particulière. Le jeune homme est à la fois fasciné par The Beatles (il apprécie aussi Neil Young et Elton John), Casper le fantôme et Captain America, se rêvant dessinateur de Comics books (qu’il collectionnera toute sa vie) plutôt que chanteur pop. Mais qu’importe puisqu’il est adopté par la scène rock alternative américaine! Le pianiste / guitariste et batteur minimal, le cerveau débordant d’obsessions, écrit et compose avec frénésie une Pop Lo-fi, trouble et bricolée, enregistrée sur des cassettes distribuées à ses amis ou aux journalistes et promoteurs locaux. MTV fait même la promotion de cet inclassable, encore employé de McDonald’s – royaume d’une malbouffe qu’il affectionne sans discernement    et le révèle aux yeux du monde, si ce n’est complètement à lui-même. Une carrière professionnelle commence grâce au plus grand pourvoyeur de clips interchangeables de l’industrie musicale.

Formes du tourment.

À la fin des 80s, Johnston – qui s’enfonce dans un état maniaco-dépressif inquiétant – fait partie de ces artistes pour qui l’œuvre est un possible exutoire à leur propre accablement: Rocky Erickson (13th Floor Elevator), Jad Fair (collaboration en 1989 pour It’s Spooky , LP fleuve de plus de vingt titres), le Syd Barrett de 1969/70 ou Vic Chesnutt (sous l’aile de REM) sont de la même catégorie. Chez ceux-là, grands dérangés ou blessés du Rock, système et processus créatifs sont identiques: une partie d’un esprit (très) bousculé, dans un corps en souffrance, tente de maintenir en équilibre un ensemble douloureux et chaotique.

Ces personnalités du tourment ont un autre point commun. Elles suscitent un culte et deviennent des icônes. Ici les failles de l’artiste sont valeur ajoutée. Pathos et art se confondent et il devient compliqué de discerner ce qui relève davantage d’une projection émotionnelle ou d’un voyeurisme plus ou moins conscient, que d’une écoute objective. Ce qui est regardé comme objet de grand intérêt ne l’est, peut-être, que très relativement.

Dans le cas de Johnston la question se pose. Quels qu’aient pu être ceux qui se sont intéressés à ses chansons cabossées (Kurt Cobain, Yo La Tengo, Mark Linkous) – parfois à leurs dépens (Sonic Youth) – le culte résiste-t-il à l’analyse musicale stricte? Cette approche, si elle reconnaît l’authenticité de l’œuvre, apporte indubitablement des réserves.

Chez le texan d’adoption tout n’était pas passionnant. Il y a des réussites dans les dix sept albums que compte la discographie:  Frankestein Love, live de 1992 avec l’indispensable « Life In Vain », ou le féerique Fear Yourself (2003), produit par Mark Linkous (Sparklehorse) mais aussi des creux profonds comme 1990, sorti chez Shimmy Disc. La Lo-fi de Johnston a ses limites; l’auditeur est à la peine souvent. « Careless Soul » – a capella- ou la reprise effrayante de ‘ »Got to Get You Into My Life » – sur piano désaccordé-, en sont des exemples qui désarçonnent ceux qui y ont posé l’oreille. Côté scène (pour la dernière décennie notamment), comment considérer ces interprétations à la limite de la rupture? Si l’homme montrait là son désir de vivre et de communiquer malgré tout – une preuve de courage -, l’empathie suffisait-elle à provoquer la sensation artistique? Où et dans quoi étions-nous exactement? Daniel Johnston avait arrêté de tourner en 2017. 

De la précarité de l’artiste et de la liberté de l’œuvre.

Avec Daniel Johnston, on est confronté à une ambiguïté qui avance masquée par les formes qu’elle prend et qu’il faut décrypter pour en comprendre le sens. Bien que la musique proposée soit abordable sous un autre angle que celui de la seule bizarrerie d’origine psychiatrique, on se rend compte que ce qu’elle révèle d’essentiel est au-delà. Ainsi, tout ce qu’aura fait l’artiste pointe-t-il ce qui est fondamentalement humain: la précarité de notre condition. Si Johnston a évolué dans une zone de l’étrangeté, c’est qu’il a donné à entendre et voir l’histoire et le spectacle du mal-être et de la mauvaise santé. Paradoxalement, c’est grâce à cette exhibition qu’il le dépasse et se dépasse lui-même. Par effraction salutaire.

Par ses dessins et croquis abondamment produits depuis l’enfance, on saisit mieux sa victoire – même incomplète. Cet aspect du travail créatif, entre culture populaire typiquement américaine, Art brut et bd surréaliste, s’aborde et s’apprécie avec plus d’autonomie. Exposée internationalement l’œuvre du dessinateur échappe dans sa lecture et par son format, à l’emprise de son auteur. Quand on regarde un dessin au feutre et crayon de couleur, on oublie celui qui l’a fait. On en voit seulement l’écho. L’objet singulier existe pour et par lui-même. Image libre, il s’impose dans son champ poétique.

Super-héros à jamais .

Daniel Johnston a quitté une vie terrestre qui ne lui aura pas offert beaucoup de bonheur. Du moins au sens usuel du terme. Par sa force créative, il s’est emparé de ce qui pouvait l’être et de ce qu’il pouvait prendre pour le transformer. Son œuvre volumineuse est un corpus étrange et fascinant. Le travail d’un poète presque enfantin qui composa avec les limites et n’en trouva qu’épisodiquement l’issue. Pour l’éternité, il a sans doute rejoint Casper le gentil petit fantôme. Super Héros à jamais.

Photo de l’article par Josh Head

Jean-Noël

Peintre et guitariste, adepte de Telecaster Custom et d'amplis Fender. Né en 1962 - avant l'invention du monde virtuel - pense que la critique musicale peut-être un genre littéraire, objet idéal pour un débat en fauteuil club millésimé.