Felt / Lawrence ou le poète pop.

Photo: PP Hartnett

La première fois que j’ai entendu la musique de Felt, elle sortait de la télévision du Bed & Breakfast londonien où je séjournais la semaine juste après Noël 1984. Le téléviseur produisait en général un bruit de fond confus, mais les bribes d’émissions que je regardais me paraissaient toutes merveilleuses. Ceci tenait moins à la qualité des programmes qu’au fait qu’on y diffusait de la musique pop dès les émissions du matin. Mon oreille avait été attirée par un présentateur qui, après une mini interview des Cocteau Twins, annonça un autre groupe en tournée avec eux. Autant les Twins m’ennuyaient, autant ce qui avait suivi m’enthousiasma instantanément malgré le son médiocre du haut parleur monophonique. Impossible de comprendre le titre de la chanson mais, par chance, je notai le nom du groupe: Felt. Du feutre, me questionnai-je? Ou bien le prétérit et le participe de to feel? Malin ça. La prestation qui m’avait fait lever le nez, évoquait un Velvet Underground converti à la cold wave britannique et j’ y avais entendu des réminiscences du Television de Tom Verlaine. Un chanteur naviguait entre deux eaux et un lead guitariste lumineux tournait autour. Il n’y a pas tellement de fois où vous entendez ce qui vous semble un contraste parfait pour rendre une chanson intéressante. Cela venait de se produire.

Bandits mexicains.

Au Virgin Megastore d’Oxford Street existait un groupe qui répondait au nom retenu. Je ne sais plus combien le casier comptait d’albums. S’il y en avait plusieurs, je n’en connaissais aucun. Je tournai entre mes doigts celui sur lequel le nom était écrit gros, en haut d’une bande blanche verticale. Un vinyl 25 cm qui me parut objet très attirant. Une photo en noir et blanc montrait un homme énigmatique et seul, mains enfoncées dans les poches d’un manteau, sous une lumière artificielle qui évoquait celle d’un réverbère. L’image, peu explicite et brumeuse, avait le style de ce que j’aimais. Elle était imprégnée d’une poésie mélancolique dont je déduisais des intentions esthétiques voulant suivre une ligne haute. A un premier niveau je l’associais à l’allure qu’on se donnait alors, vestimentairement par exemple. Je reconnaissais chez ces Felt l’appartenance à un mouvement dont je voulais être. Mon envie de connaître le groupe augmentait et j’étais certain d’en partager les humeurs.

Les sept titres notifiés au dos de la pochette donnaient le ton dès leur lecture. Il fallait un esprit lettré pour nommer ses chansons « My Face Is On Fire », « Something Sends Me To Sleep », « Trail Of Colour Dissolve », « Red Indians » (face A). Placer en face B « Penelope Tree », « The World Is As Soft As Lace », « Mexican Bandits » montrait qu’on s’était soucié de l’écho que rendraient les mots entre eux. Comme des impressions quasi littéraires qu’ils laissaient. Une organisation symétrique existait entre les deux faces. Je tenais le disque de poètes et de génies pop! Se vouloir bandits mexicains pouvait-il être, enfin, autre chose que le signe de tempéraments pittoresques et farouches? Felt prendrait-il la fuite?

Lawrence et les autres.

Comprendre Felt, c’est aussi comprendre son leader, Lawrence. Pour le fan français que je deviens alors tout reste mystérieux et, dans les 80s, je ne sais trop comment situer ce groupe que je découvre et qui m’intrigue. Moins immédiate que celle de The Smiths, moins dansante que du New Order, la musique présente ici un mélange de sophistication et un désir d’expérimentation très en avance. Une complexité aussi initiatique qu’ambiguë. Après mon achat londonien – une compilation de singles et d’extraits des premiers enregistrements -, viennent ceux du premier et du troisième album: Crumbling The Antiseptic Beauty (1981) et The Strange Idols Pattern and Other Short Stories (1984). Je suis séduit par les titres ramassés de l’un et les guitares peu communes de l’autre. Je ne sais toujours rien de l’origine du groupe et de qui le compose. Les deux noms crédités (Lawrence et Maurice Deebank) ne m’en diront pas beaucoup plus pendant longtemps. Celui de Martin Duffy apparaît en 1986 quand disparaît celui de Deebank. Cherry Red est le label, petite maison de disques indépendante, spécialisée dans les groupes new wave émergents. Pour Felt, elle en aura qualités et inconvénients.

Je l’apprendrai bien plus tard, les choses ont commencé en 1979 dans la région de Birmingham. Felt est donc le projet d’un certain Lawrence Hayward (qui ne précisera jamais son nom de famille et se désigne sous son seul prénom). Fan de Marc Bolan, vu sur scène en 1973, il eut la révélation par un échange de regards avec la star de T-Rex, que son destin serait celui d’un musicien. Il ne s’est pas trompé. Ceux qui joueront à ses côtés changeront beaucoup et restent peu identifiables sinon mémorisables. Maurice Deebank est le premier d’entre eux. Guitariste confirmé, il a dix neuf ans lorsque Lawrence le rencontre en 1980. Deebank est l’alter ego essentiel jusqu’en 1985. Le binôme partage les compositions et l’apport du guitariste caractérise toute la première moitié de carrière du groupe (1980-1985).

Personnalité complexe, Lawrence se dit peu liant, y compris avec ses plus proches musiciens. Par nécessité, il aura des jobs alimentaires pendant une longue période et affirme s’ennuyer quand il ne travaille pas. On le dit volontiers reclus, atteint de quelques obsessions – dont celle de la propreté qu’il confesse à demi, racontant le temps passé à se laver les cheveux chaque matin. Au milieu des années 80, la presse anglaise le présente comme un provincial excentrique, oubliant peut-être de parler plutôt de sa musique. Marqué par le mauvais sort des beautiful losers, Lawrence est un solitaire: « Je n’ai jamais désiré avoir d’enfant. Et mes petites amies se sont souvent imaginées menacées ou en conflit avec mon activité artistique » dit-il . En 2012, à cinquante ans, il se décrivait encore comme un célibataire sans liaison amoureuse. On ne saurait facilement cerner cet homme là.

Mais chez celui qui s’est rêvé star, comme chez Felt, tout tient en permanence du paradoxe. Non hostile au système, Lawrence – égal de Morrissey en matière d’écriture – aurait pu être l’égal du Mancunien en termes de notoriété. Sauf qu’il aura, sciemment, détraqué les règles du jeu, en particulier après 1986, par la parution d’albums qui déroutent au lieu de fédérer. Felt semble casser ses effets, brisant une continuité, revers des expérimentations de son leader. Celui qui se sent proche de Lou Reed et Dylan, s’imagine pouvoir jouer à « qui perd gagne ». Il ne récoltera que peu de fruits de ses décennies de carrière et le following de Felt ne lui permettra que quelques entrées dans les charts britanniques indépendants. « Je survis » se plaint-il encore aujourd’hui.

Le fan français.

En France, le groupe reste méconnu jusqu’à sa dissolution en 1989; peu de temps après un concert parisien où les Stones Roses sont en tête d’affiche. Une première interview paraît en 1987, dans l’ancienne version des Inrockuptibles, et j’avais pu lire un peu plus tôt une critique très positive de The Strange Idols Patterns and Other Short Stories (1984) – un sommet du groupe -, non pas dans Rock and Folk ou Best, mais dans Télérama! (à moins que ce ne fût le Nouvel Observateur? ). Les deux mensuels largement diffusés de la presse rock française, ignorent le groupe. Libération écrit un papier et, en 1989, Les Inrockuptibles, encore, interrogent Lawrence. L’homme, qui a alors vingt huit ans, est lucide mais vaguement amer. Il décrit le changement musical en cours (la House Music) qui va submerger des formations comme la sienne. A défaut de franc succès, la naissance du culte est en route.

Dans cette ignorance hexagonale du groupe, c’est un fan français, JC Brouchard, qui organise à Reims un premier concert. Nous sommes en Juin 1986 et Brouchard réussit à remplir la MJC de sa ville, un soir de Coupe du Monde de Football. Devenu proche d’Alan Mac Gee (Creation records, label de Felt à partir de 1986), le français travaillera ensuite avec le groupe qu’il suivra sur scène. Il raconte son rapport passionné avec sa musique dans La Ballade du Fan (éditions Vivonzeureux, 2011). Le texte est symptomatique; le signe qui pointe une histoire d’exception, tortueuse et vouée à l’auto-sabordage.

Discographie (sélection commentée)

D’abord chez Cherry Red (1981-1985), puis chez Creation (1986-1988), avant de se retrouver chez El (1989) – avatar de Cherry Red -, Felt n’a pas chômé. J’ai lu que Lawrence déclarait avoir toujours voulu faire dix albums en dix ans et qu’il y était arrivé. On peut toutefois douter que celui qui envisageait son groupe comme le projet de toute une vie, ait réellement planifié, dès 1979, que l’aventure durerait dix ans puis s’arrêterait. Néanmoins dix albums et dix singles – dont Lawrence réalisa pochettes et visuels – est l’exacte discographie du groupe. Onze est plus juste si on compte  Index, première auto-production bruitiste. Une discographie est un tout. Celle de Felt peut toutefois se partager en deux périodes distinctes. Les cinq premières années, avec leur orientation guitare et un caractère plus sombre, sont marquées par la collaboration Lawrence-Deebank. Les cinq suivantes sont dominées par les claviers de Martin Duffy, avant qu’il ne rejoigne Primal Scream (et occasionnellement The Charlatans). A partir de 1986 l’orgue Hammond devient prégnant et les compositions prennent une couleur différente, 60’s et pop. Au milieu de cette seconde période se distinguent deux albums entièrement instrumentaux – une expérience similaire avait été amorcée en 1984 avec The Splendour of Fear. La particularité est étonnante chez un groupe pop rock 80’s.

Sorti en 1986, Forever Breathes The Lonely Word est souvent désigné comme le meilleur album de Felt. Il renforce la collaboration avec Martin Duffy (visage en gros plan sur la pochette), après le départ de Maurice Deebank. La critique du NME y perçut de grands espoirs pour le groupe en phase ascendante. Ce cinquième disque vient après Ignite The Seven Cannons (and Set Sail For The Sun) – titre complet imprimé sur les premiers pressages – produit par Robin Guthrie des Cocteau Twins. « Primitive Painters » qui en est extrait, avec le duo Lawrence/ Elisabeth Fraser, fût un succès en tant que single qui plaça Felt en numéro un des charts indépendants. A contrario je n’ai que moyennement apprécié l’album. La raison tient à une production qui, par trop d’effets de delay, dématérialise les titres et les rend peu saisissables. Lawrence a remixé l’album en 2003 avec une plus grande épure.

Interrogé par Estelle Chardac (Magic, 2003), celui qui est l’âme de Felt, explique que ses trois albums préférés restent: The Splendour of Fear (1981), Let The Snakes Crinkle Their Heads to Death (1986) et Me and a Monkey on The Moon (1989). « Ainsi, on peut comprendre ce que nous avons voulu faire » dit-il. Le choix peut paraître surprenant pour ce dernier titre, compte-tenu de ses difficultés de réalisation à une période difficile. On y entend Peter Astor (Weather Prophets) au chant, crédité dans les backings vocals, guest du label Creation, mais le son et les formes ont changé une nouvelle fois. Les guitares sont devenues plus conventionnelles et moins captivantes. L’influence de Lou Reed (en solo) saute aux oreilles, ainsi qu’une production qui lorgne vers le main stream. Contre tout cet ultime opus, j’échangerais quelques pistes de Train Above The City (1988), aux couleurs jazz inattendues. Oubliant, toutefois, des longueurs jouées au piano qui ne servirent sûrement qu’à boucler l’album.

Let The Snakes, autre choix de Lawrence, est composé de courts instrumentaux. Il se démarque totalement de la production musicale au mitan des années 80 et relève de la musique lounge et d’avant garde. Commercialement, c’est un suicide.

Postérité.

Il m’est difficile de parler de Felt autrement que d’un point de vue de fan qui, pour des raisons subjectives, a transformé un groupe à part en groupe culte; soit une nuance de taille. Je ne suis pas le seul. Mais sommes-nous si nombreux?

Dans les 80’s, un nombre constant de fans, essentiellement anglais, est resté fidèle au groupe de Birmingham. Public acquis, quelques fois dérouté par un Lawrence erratique ou fantasque (au choix) qui n’en fit qu’à sa tête. Peut-on dire que des visions musicales changeantes, ont conduit au relatif échec commercial d’une œuvre au positionnement rendu difficile? Trop d’originalité est-il peu compatible avec l’univers du rock? Ou est-ce le refus récurrent de suivre les règles du show business? Probablement tout à la fois. Ainsi Libération intitula t-il son article « Felt se sent mal ». Par voie de conséquence je dirais, aujourd’hui, que le fan de Felt éprouva lui aussi ce malaise diffus, lequel finit par tout faire couler. Quoiqu’il en soit chroniques et commentaires fleuriront dans les années qui suivent la séparation du groupe, alors que Lawrence lance Denim son nouveau projet. En France c’est la revue Magic et Christophe Basterra qui l’interviewe en 1993, puis 1996 et 1999. Le journaliste écrit qu’il considère Felt « comme un groupe pédagogique, à l’instar de New Order ». Comprendre: qui permet l’entrée dans un système abstrait. Le groupe a ouvert une voie et il est cité comme référence par de nombreuses formations des 90’s. Parmi les premières, on trouve logiquement Belle and Sebastian et Stuart Murdoch, The Field Mice, The Charlatans (avec l’usage de l’orgue Hammond). Plus récemment les américains de Girls ont exprimé tout leur intérêt pour le travail de Lawrence, dont des échos sont perceptibles dans des chansons comme « Broken Dreams Club » ou « Love like a River ».

Photo: Will Hodgkinson

 »Je serai la première personne au monde/ à mourir d’ennui/ et j’aurai pour épitaphe/ le second vers de Black ship in the harbour ». Voici ce que chantait Lawrence sur « Declaration », entame de l’album Poem of The River sorti en 1987. L’homme de cinquante sept ans est cabossé, mais il a échappé au sort funeste qu’il se prédisait. Le poète pop est aux commandes de Go-Kart Mozart, hybride du The Fall de feu Mark E. Smith et des synthés de Rick Wakeman. Un documentaire lui a été consacré en 2011, Lawrence of Belgravia, réalisé par Paul Kelly, et la plupart des disques de Felt ont été réédités. Sous sa casquette et derrière ses lunettes noires, le quinquagénaire ne s’enthousiasme pas pour autant. En 2003 il déclarait qu’il aurait préféré une reconnaissance venue plus tôt. Parce que John Peel n’avait jamais diffusé Felt, expliquait-il, ils n’avaient pas eu, en temps et heure, le succès qu’ils méritaient…

Sur Splendour of Fear, on peut écouter un long instrumental de près de neuf minutes intitulé « The Poet and the Optimist ». Si je vois bien le poète en Lawrence, j’ai toujours eu des difficultés avec l’optimiste? Sauf si je considère son intarissable dynamisme créatif comme une forme significative de ce trait de caractère. Auquel cas, les deux se rejoignent bien chez celui qui chante avec un cynisme mordant « When you’re depressed » en 2018, mais nous dit aussi « Go-Kart, ce sera comme Felt: les gens comprendront trop tard. » (Magic rpm. 01/18).

Jean-Noël

Peintre et guitariste, adepte de Telecaster Custom et d'amplis Fender. Né en 1962 - avant l'invention du monde virtuel - pense que la critique musicale peut-être un genre littéraire, objet idéal pour un débat en fauteuil club millésimé.