Interview – Autour de Lucie

Interviews | publié le 30 Jan 2014 par | 8 805 vues

ADL_12_4_13aC'est un entretien que l'on a très longtemps (autant que difficilement tant les tentations étaient grandes et nombreuses) gardé au chaud, caché comme un secret, parce qu'il était précieux et qu'il fallait attendre le moment opportun pour le publier. S'asseoir pendant une heure et demie avec Valérie Leulliot au mois d'Octobre 2012 (!), représentait un instant rare. Celle qui incarne (sans aucun doute à son corps défendant) depuis les débuts, l'âme d'Autour de Lucie, nous offrit pendant une interview longue comme un fleuve tranquille, un regard sur le passé du groupe et croqua prudemment l'avenir de celui-ci. Au fil de ces échanges, elle comprit, dans un sourire pudique et probablement gêné combien ce groupe avait été inestimable pour nous, à quel point ses mots et sa musique nous avaient émus, qu'il symbolisait un compagnon francophone de route à la fois rare, remarquable et approprié, tant notre imaginaire musical s'était construit puis articulé autour des groupes anglo-saxons. Et au final, combien nous espérions son retour.

Après des années d'un silence plus ou moins désiré, le moment est enfin arrivé : un concert d'échauffement au Festival de Falaise en Avril, une première partie d'Aline à l'Alhambra, la sortie d'un nouveau single intitulé "Ta Lumière Particulière" accompagné en face B d'une reprise d'un morceau de Billy Idol "Eyes Without A Face", une tournée au parfum "revival" dans les cartons ; à quelques jours de deux dates parisiennes au 104, il est devenu difficile de se cacher encore longtemps. Autour de Lucie est de retour.

J’ai vu Autour de Lucie en concert à l’ENTPE de Vaux en Velin il y a près de vingt ans pour la tournée de L’échappée belle. Un type était monté sur scène et avait déposé son tee-shirt des Smiths dégoulinant de sueur sur tes épaules pendant que vous repreniez “Please let me get what I want”.

Valérie Leulliot: Et qu’est ce que j’ai fait?

Rien. Tu es restée stoïque et tu as continué à jouer de la guitare. Vous tourniez avec William Pears et Planète Zen. Au delà de l’odeur du tee-shirt, quels souvenirs gardes-tu de cette époque en général et de la scène musicale française d’alors?

Le seul avec qui j’ai ensuite bossé c’est Stéphane de Planète Zen. C'est d’ailleurs avec lui que Fabrice Dumont, le bassiste d’Autour de Lucie, a monté Telepopmusik quelques années plus tard. Stéphane était ingénieur du son et s’est occupé de nous deux ou trois fois. Mais après musicalement, on n’a pas collaboré. Nous étions voisins de label avec les William Pears. En fait, le label Village Vert est né avec Christophe Conte des Inrocks qui avait la démo des William Pears dans sa poche tandis que Frédéric Monvoisin, mon manager, avait ma démo dans sa poche. Lorsque nous nous sommes rencontrés, Fred a transmis derrière mon dos mes maquettes aux Inrocks. Je ne voulais pas qu’il les envoie ; j’estimais que ce n’était pas prêt. Néanmoins, Fred en a fait à sa tête. Christophe Conte les a écouté et rédigé  une chronique. Un jour, j’ouvre Les Inrocks, ma bible mensuelle, et je tombe sur ce super papier avec ma photo. On se rencontre avec Christophe Conte et nous devenons très amis. Quelque temps après, Fred et Christophe décident de monter le label. C’est la raison pour laquelle nous étions aussi proches des William Pears. Le label a démarré avec les deux groupes.

As-tu gardé des contacts avec toutes ces personnes?

Non. Le seul que j’ai revu, c’est Stéphane qui est resté dans l’entourage de Telepopmusik mais il vit désormais à Bordeaux. Les William Pears n’existent plus. Aujourd'hui, ils auraient sans doute beaucoup plus de succès qu’à l’époque. Ils avaient un côté british prononcé et leurs compos étaient vraiment solides avec leurs guitares fleuries aux influences Byrds. C’était vintage avant la mode actuelle du vintage. Nous faisions aussi les premières parties de Chelsea, le groupe d’Emmanuel Tellier des Inrocks. Il y avait cette toute petite scène de pop française aux influences très anglaises. Je me souviens d’un concert au Divan du Monde en 93 qui rassemblait William Pears, Chelsea et Autour de Lucie. Autour de Lucie aura vingt ans l’an prochain: 93, c'était le premier EP suivi du premier album en 94. J’ai un peu de mal à y croire.

Est-ce que tu vois une grande différence avec la scène actuelle?

(Soupir) Ça a tellement changé. Il y a eu tant de modes successives entre la Nouvelle Chanson Française, les bébés rockers, la vague folk... Ce qui me fait marrer, c‘est qu’au fur et à mesure des disques que je sors, à chaque fois on me dit “vous faites partie de la nouvelle chanson française”. Super, c’est mon cinquième album et bientôt mon sixième! Si je fais toujours partie de la nouvelle chanson française, cela veut au moins dire que je ne fais pas partie de l’arrière garde!

Je vois la pochette de L’échappée belle, votre premier album, et la référence aux Smiths me saute aux yeux.

J’ai la même impression aujourd’hui mais à l’époque, je ne m’en rendais pas compte. J’avais flashé sur cette photo que j’avais repéré dans une galerie. C’était une photo Taschen. J’ai demandé les droits et on nous les a vendu pour presque rien. Je baignais dans cette musique à l’époque. Sans doute un peu trop d’ailleurs.

Est-ce qu’un morceau comme “L’accord parfait” représente encore quelque chose pour toi ou est-ce qu’il te semble très éloigné de la personne que tu es aujourd’hui?

“L’accord parfait” est une chanson que j’aime beaucoup, rafraîchissante et sans prétention. Elle représente mon adolescence musicale. N’oublie pas que j’ai commencé la musique très tard, que Autour de Lucie est ma première expérience musicale et que tout de suite j’ai dû faire un single. Lorsque j’écoute ce morceau, autant je considère la voix très fragile et jeune, autant j’apprécie la production. Je trouve que c’est un morceau assez intemporel ce qui me plaît car même si j’ai flirté avec l’air du temps, j’aime cet aspect indémodable. Je crois que c’est l’une des principales caractéristiques d’une bonne chanson.

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Qu’est-ce qui était le plus difficile lorsque tu as commencé : écrire des paroles ou la musique?

A l’époque de L'échappée belle, je me concentrais sur la musique. Concernant les textes, je donnais quelques idées à mon copain qui m’aidait à les affiner. L’un de mes morceaux préférés sur cet album à cause des paroles et de la production, c’est “Les Brouillons”. Le producteur m’avait enfermé avec une guitare électrique et un son de mammouth. J’osais à peine toucher les cordes parce que ça faisait un larsen monstrueux. C'était une vraie idée de production.

Votre second album Immobile est mon préféré d’Autour de Lucie...

(elle me coupe) Mais je l’aime aussi beaucoup cet album, tu sais.

Tu avais pourtant critiqué la production dans une interview des Inrocks après sa sortie.

Réaliser un album est toujours douloureux. L’interview était sûrement trop rapprochée de l’enregistrement. Je n’avais pas assez de recul. A ce moment, j’étais trop dans la critique : “Ce n’est pas exactement ce son là que je voulais, ce n’est pas exactement le mix que je désirais”. J’estimais être constamment en dessous de ce que j’imaginais. J'avais aussi cette politique de la terre brûlée et tendance à dire : “Ce que j’ai fait, c’est de la merde mais par contre le prochain disque va être super.” Pour me renouveler, il fallait que j’écrase ce qu’il y avait avant ; j’avais peur de refaire la même chose. Bien sûr, depuis le début, j’ai conscience que quoique je fasse, même dans vingt ans, j'écrirai toujours la même chanson. Mais j'espère que je continuerai à constamment changer mon angle d’approche. Il y a tellement de musiciens qui durent et qui ne se remettent jamais en question, dont on adore le travail mais qui se répètent tant que cela en devient lassant. Ce qui est important, c’est que l’on retrouve l’âme mais que l’artiste ait pris un petit risque.

Au vu des styles assez différents des quatre albums d’Autour de Lucie, tu dois être satisfaite?

En cela, je suis contente. Mais à vivre ce n'était jamais facile. J’étais très dure et critique d’abord envers moi mais je sais pertinemment que ceux qui m’entourent en ont tout autant souffert. C’était difficile à entendre et parfois ils ne comprenaient pas que c’était ma façon de me motiver à nouveau, de relancer la machine.

Dans cette interview, tu donnais en effet l’impression d’une personnalité assez forte, voire écrasante vis à vis des autres membres.

J’avais envie de montrer que tout n’était pas si simple, que ce n’est pas parce que l’on est une fille et que l’on joue dans un groupe de mecs que l’on est une fleur fragile. Cette interview était un moyen de me positionner. Cela a peut-être été mal perçu par les autres membres mais c’était pour le groupe que je faisais cela. J’en avais assez d’entendre que nous n’étions qu’un groupe gentillet et mignonnet. Mais j’aime tous mes albums.

"J’avais envie de montrer que tout n’était pas si simple, que ce n’est pas parce que l’on est une fille et que l’on joue dans un groupe de mecs que l’on est une fleur fragile."

Immobile a un côté plus sec et nerveux dans son écriture et sa production que L’échappée belle. Est-ce que cela a été décidé en réaction aux chroniques du premier album qui avait été décrit comme de la pop à la ligne claire? 

Le manager du label nous avait demandé de faire un second album très vite parce que L’échappée belle se vendait plutôt bien, qu’il y avait de la demande pour des concerts. Entre temps, Olivier Durand, le premier guitariste, avait décidé d’arrêter la musique. J’ai trouvé son remplaçant : Jean-Pierre Ensuque. Il a débarqué dans notre gentille pop en amenant son univers électrique et ses influences: Pavement, Sonic Youth, Pixies. Fabrice et moi étions assez admiratifs de son jeu et nous lui avons laissé un peu prendre les rênes. Ça donne des morceaux comme “La vérité (sur ceux qui mentent)”, “Selon l’humeur”, “Je vous ai tué ce matin” qui reposent beaucoup sur les guitares. Au début, je n’étais pas partie pour faire des chansons aussi énervées. Je savais que je n’avais pas une grosse voix. Mais en définitive, cela crée un contraste qui fonctionne bien entre la douceur de la voix et les couches de guitares assez agressives. Par contre, c’était plus compliqué à reconstituer sur scène: Jean-Pierre avait naturellement envie d’avoir un gros son mais moi je ne pouvais pas vociférer donc il y avait cet équilibre pas évident à trouver. C’est aussi le début frémissant des boucles présentes sur quelques titres comme “Sur tes pas” ou “Chanson sans issue”. C’est un album plus pertinent que le premier, plus expérimental et surtout la rencontre entre trois personnalités: Fabrice qui était un musicien académique, qui avait fait une école de jazz, qui savait écrire et lire la musique, composer pour des orchestres, Jean-Pierre qui était très rock et moi au milieu qui amenait les chansons, l’épine dorsale. Du coup ce mariage des trois marchait vraiment très bien. Mais en tous cas Immobile était vraiment un travail collectif et à parts égales. Après, ça a changé. Sur Faux mouvement, Fabrice était déjà en train de monter Telepopmusik et j’ai beaucoup plus travaillé avec Jean-Pierre et Sébastien Buffet, le batteur.

Il y a une cohésion stylistique très forte sur Immobile.

Complètement. Mais bientôt ce genre de cohésion n’existera plus parce que les albums sont amenés à disparaître à plus ou moins long terme. Ça va prendre un peu de temps mais je pense que les musiciens sortiront de plus en plus de EP et je n’ai pas l’impression que le public aura encore très longtemps envie d'écouter des albums en entier.

Tu peux me dire quelques mots sur  “L’autre nous”, mon morceau préféré de l’album?

J’aimais aussi beaucoup cette chanson mais on m’en a très peu parlé à l’époque. C’est un morceau qui est passé assez inaperçu (elle fredonne le refrain). Je crois me souvenir que je l’ai co-écrite avec Frédéric Monvoisin. Il a pondu quelques très bons textes sur cet album comme “La vérité (sur ceux qui mentent)” ou “Je vous ai tué ce matin”.

Tu suivais une analyse à l’époque. Le morceau a quelque chose à voir avec cela?

Ça parle uniquement de l’autre versant de chacun et comment l’ensemble cohabite: ton vrai “toi”, toi, l’autre et l'autre partie de l’autre et le ménage à quatre que cela provoque... Encore un de mes délires de psychologie... Mais je ne pense pas que cela vienne pour autant de mon analyse... Non, je ne crois pas.

Après Immobile, vous avez tourné aux États-Unis.

Nous étions sur un label canadien appelé Nettwerk qui s’occupait de Sarah Mclachlan, une star là-bas. Elle avait monté un énorme festival itinérant appelé le Lillith Fair dans lequel uniquement des femmes chantaient. Nous avons été programmés sur la tournée du festival et c’est ainsi que nous avons tourné cinq semaines aux États-Unis avec notre ingénieur du son, notre régisseur, notre tour manager, notre manager soit l'équivalent d’une petite caravane! Nous jouions durant le festival et entre ces dates sur des concerts organisés par le label. Nous nous retrouvions dans des clubs et même parfois dans des bars avec juste deux types bourrés accoudés au comptoir. Ce sont des super souvenirs. Un film a d’ailleurs été réalisé à ce sujet et j’espère le mettre bientôt sur le net parce que cela en vaut vraiment la peine.

Est-ce que tu as parfois eu l’impression que Autour de Lucie n’était pas un groupe fait pour la France?

Lorsque j’ai monté Autour de Lucie, j’écoutais beaucoup de musique anglaise et américaine, très peu de chanteurs français à part Daho et Murat et quasiment pas de classique. Je me suis dit qu’il y avait tout à faire, que j’allais essayer de chanter de la pop française. Le truc marrant, c’est qu’à l’époque, à part les Inrocks et Magic, il n’y avait pas grand monde qui s’intéressait à nous. Mais à partir du moment où nous sommes partis en tournée aux États-Unis, on a eu droit à la couverture du Monde qui parlait de nous comme LE groupe français tellement américain tandis qu’aux États-Unis, nous étions le groupe so Frenchy. C’est toute l’hérésie de l’approche française de la musique. Pendant un moment aux États-Unis, les seuls groupes français qui avaient le droit d’exister là-bas étaient Air et Daftpunk: de l’électro instrumentale ou chantée en anglais. Mais en discutant avec des américains, je me suis rendu compte qu’Autour de Lucie était perçu de la même manière que nous concevons la musique brésilienne : on ne comprend pas les textes mais il y a une atmosphère particulière qui nous touche.

Mais cette atmosphère, c’est principalement ta voix.

C’est vrai que musicalement, nous sommes plutôt d’obédience américaine ou anglaise. Lors des concerts, il y avait beaucoup de gens qui aimaient la langue française, des professeurs ou des étudiants. Ce mariage des textes français avec la musique leur plaisait bien ; ça leur semblait exotique. A un moment, le label m’a demandé de traduire un morceau en anglais. J’ai lutté pendant longtemps mais à la fin j’ai cédé. J’avais déjà compris que cela ne servirait à rien. L’intérêt, c’était le texte français avec ce décalage musical anglo-saxon.

La Belgique est traditionnellement plus ouverte aux mariages musicaux.

C’est d’ailleurs sûrement en Belgique où nous avons le plus tourné. Ce sont les premiers à nous avoir fait jouer. C’était à Liège grâce à deux gars adorables qui étaient dingues de langue française et qui sont devenus des amis. Je ne me souviens même pas du nombre de fois où nous avons fait des concerts à Bruxelles ou le tour de la Belgique. Eux ont la culture anglo-saxonne et ils adorent la langue française. Finalement, on a fait de la musique pour les belges! (rires).

ADL_3_12_4_13cAs-tu parfois rêvé d’un autre destin, avec plus de groupies, de drogues, de sexe et d’argent pour Autour de Lucie?

Dans le groupe, Fabrice a toujours voulu une carrière internationale tandis que de mon côté, même si j’étais ravie de tout ce qui se passait, de ces tournées à l’étranger, c’était ici, en France, que je voulais écrire mon histoire. De toutes manières, étant donné la musique que nous faisions, je nous voyais mal vendre 250 000 albums. Mais 40 000 pour Faux Mouvement, notre meilleure vente, j’estime que c’est déjà pas mal. Cela fait une jolie ville.

Faux Mouvement est votre album électro. Est-ce qu’il y a eu une manière particulière d’écrire pour cet album?

Tout à fait. L'échappée belle était composé de manière très traditionnelle: guitares et piano. Avec l’arrivée de Jean-Pierre pour le second album, les riffs de guitare ont été intégrés dans la composition. Mais nous restions encore dans un schéma plutôt classique. Ensuite une tournée se fait, suivie par des remixes réalisés pour “Chanson sans Issue”, qui sont marrants, plus ou moins à côté de la plaque mais rigolos quand même. Nous commencions à écouter beaucoup d’électro. Les disques de Tarwater et Alpha m’ont beaucoup marqué. Je rajouterais To Rococo Rot dans un registre plus expérimental. Mais même si j'adorais ces sons électro, j’avais toujours besoin de mélodie, d‘être touchée par des accords. Logiquement, j’ai eu envie d’intégrer ces sons dans notre propre musique. Nous avons loué un studio dans le 18ème dans lequel je me suis enfermée pendant quatre mois et où j’ai passé mon temps à sampler les disques. J’en suis devenue quasiment folle. Mon copain et moi avions une collection énorme de vinyles. Je les ai tous écoutés de A à Z. C'était les débuts du sampler et on m’avait expliqué comment la machine fonctionnait. Je me suis fait une banque de sons et de petites boucles, pas nécessairement électro d’ailleurs. Ensuite j’ai écrit les chansons avant de les arranger avec cette banque de sons. Jean-Pierre a rajouté les guitares et Fabrice a amené la touche classique sur “Je reviens”. Celle-ci vient d’une boucle tirée d’une musique de film. En fait, les samples sont à la base de Faux mouvement.

"Etant donné la musique que nous faisions, je nous voyais mal vendre 250 000 albums. Mais 40 000 pour Faux Mouvement, notre meilleure vente, j’estime que c’est déjà pas mal. Cela fait une jolie ville."

J’aime beaucoup “Le Salon” sur Faux mouvement. J’ai toujours eu l’impression que c’était une chanson classique que vous aviez décoré de petits morceaux d'électronique.

C’est Jean-Pierre qui s’est éclaté sur le mix. Je pense quand même que l’on a un peu pété les plombs sur ce coup là. Mais ce décalage était nécessaire pour créer une impression d’ironie et de distance entre les textes sérieux et les bruitages électro décalés.

Comment est venue l’idée de l’album de remixes de Faux Mouvement? Est-ce que tu as été satisfaite du résultat?

Comme nous écoutions beaucoup d’électro à l'époque, un gars qui bossait chez Sony nous a proposé l’idée. Nous avons envoyé le projet à plein d’artistes. Certains ont été retenus. Tout n’était pas très réussi. Et puis je t’avoue que c’était toujours un peu bizarre pour moi d’écouter le résultat. Néanmoins, le remix de “Je reviens” est très bien alors que ce n’était pas une chanson facile à toucher. J’aime aussi beaucoup “Mercenaire” de Sporto Kantes qui est un patchwork de deux morceaux. D’autres me sont beaucoup plus étrangers. Mais en tous cas, le disque est un panel plutôt représentatif de la musique que nous écoutions.

Lors de sa sortie, j’ai eu beaucoup de mal avec votre quatrième album, Autour de Lucie, qui me semblait très éloigné de l’image que j’avais de vous, notamment au niveau des sonorités beaucoup plus lisses.

Je désirais retourner à quelque chose d’assez organique en opposition à l’album précédent qui était très axé sur les machines, très compliqué et lourd à mettre en place sur scène... J’en avais marre et je voulais revenir à mes premières amours : composer d’une manière plus classique, revenir aux guitares et aux claviers, ajouter des cordes...J’ai travaillé avec Frédéric Fortuny qui a une culture pop américaine axée sur Fleetwood Mac. Fred, Stéphane 'Alf' Briat, qui avait bossé auparavant avec Phoenix et Air, et moi avons décidé de privilégier des choix de production forts et un mix qui rendrait l’ensemble plus moelleux et doux avec des sonorités ouatées. Nous étions très loin d’Immobile. Mais j’aime bien cet album, je trouve qu’il y a de très bonnes chansons dont “La grande évasion” que j’adore.

Lorsque l’on écoute les quatre albums d’Autour de Lucie dans leur ordre chronologique, on a l’impression que finalement, que ce soit à cause des titres des albums qui évoquent un déplacement ou la stagnation, du nom du groupe, de la production, ils décrivent le passage à l'âge adulte d’un individu, un cheminement vers la maturité. Est-ce que tu es d’accord ou est-ce que j’ai bu?

La maturité, j’espère ne jamais y arriver. Mon but est d’écrire des chansons, de toucher des gens, de peaufiner mon artisanat mais il est aussi évident que dans ce chemin, on peut entendre les époques musicales et personnelles qui font ma vie.

Le line-up d’Autour de Lucie a pas mal fluctué au fil des albums et des années. Tu es le seul membre original et tu m’as toujours donné l’impression d’emmener le groupe où tu le désirais, que celui-ci était avant tout ton projet. Et pourtant tu as ressenti le besoin de sortir un album intitulé Caldeira sous ton propre nom. Finalement, quelle est la plus grande différence entre Autour de Lucie et Valérie Leulliot?

Malgré tout, Autour de Lucie, c’était vraiment les membres historiques: Jean-Pierre, Fabrice et moi. Je n’oublie pas Sébastien Buffet, le batteur, qui est arrivé ensuite. Mais lorsque le quatrième album d’Autour de Lucie se préparait, Fabrice n’était déjà plus là et Jean-Pierre allait partir à l’étranger. Je sentais que Autour de Lucie était en train de disparaître donc j’ai décidé de tout mettre en pause. Pour autant, je n’ai jamais dit que c’était fini... Quand j’ai commencé à bosser sur Caldeira avec Sébastien Lafargue qui venait d’arriver dans le groupe, les compositions se sont faites très facilement, de manière très fluide et rapide. Nous avions ces jolies chansons que nous voulions traiter de façon très simple et acoustique avec une atmosphère de cocon, toujours et encore en réaction à l’hyper production de l’album précédent. Et puisque Caldeira a été réalisé uniquement avec Sébastien, je me suis dit que sortir cet album sous le nom de Autour de Lucie n’avait pas trop de sens. Mon propre nom me semblait plus honnête. Ce qui est marrant, c’est que je travaille actuellement avec lui sur le nouvel album d’Autour de Lucie. Il y aura des invités mais ce nouveau disque est réalisé dans la même configuration que Caldeira. Sauf que musicalement, ce n’est pas du tout le même moule.

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Est-ce que tu as eu l’impression d’écrire différemment pour ton album solo et ceux d’Autour de Lucie?

Au moment de Caldeira, j’avais déjà quatre albums d’Autour de Lucie derrière moi. Je trouvais que je tournais en rond. Le processus d’écriture est assez difficile à expliquer mais lorsque j’ai rencontré Sébastien, je me suis rendue compte qu’à chaque fois qu’il composait, je trouvais les musiques. C’est très rare de trouver son alter ego en musique. Je me suis dit “C’est génial, il va composer des chansons qui vont me sortir de mes automatismes”. J’ai donc chopé Sébastien en lui expliquant “Toi tu composes les musiques et moi je me fais un break”. Sur Caldeira, c’est pratiquement lui qui a tout écrit et je n’avais plus qu’à trouver la mélodie ou mettre les textes. Je ne suis presque pas intervenue sauf sur ‘Les falaises” et “Rien de grave”. Cela m’a permis de lâcher un peu la musique et m’a fait beaucoup de bien. Je me rends compte que j’ai récupéré à la fois une envie de jouer et beaucoup de fraîcheur pour le prochain album pour lequel j’ai composé assez facilement.

Tu paraissais socialement sous tension voici quelques années. Je me souviens du morceau “Réveille-toi”.

J’ai sorti ce morceau “Réveille-toi” en 2008 en réaction à tout ce bling bling qui nous entourait. Aujourd’hui tout cela semble dépassé mais la chanson est sortie en même temps que le livre de Stephane Hessel “Indignez-vous”. J’ai toujours été passionnée par la sociologie : comment les gens évoluent, l’air du temps... “Réveille-toi”, c’est un titre que le label nous a demandé d’enregistrer. Il est passé à la radio mais il n’est sorti nulle part, sur aucun disque. Donc peut-être que lorsque nous sortirons le nouvel album, il apparaîtra en chanson bonus.

Philippe Prohom a intitulé un des morceaux de son troisième album “Autour de Lucie” en hommage à “Je reviens”. Est-ce que tu l’as entendu? Qu’en as-tu pensé?

Oui, je connais. J’ai découvert le morceau en traînant sur Itunes mais je ne savais pas que c’était précisément sur “Je reviens”. Cela m’a beaucoup ému de provoquer une chanson chez un autre artiste.

As-tu l’impression qu’Autour de Lucie est devenue une référence pour d’autres artistes?

Je n’en sais rien. Bien sûr, j’ai rencontré Arnaud Cathrine sur Frère Animal qui connaissait toutes mes chansons. Je considère comme un privilège d’avoir accompagné quelqu'un pendant un moment de vie, même de manière indirecte au travers de nos chansons. Et ça me touche d’autant plus que je m’imagine en train de faire la même chose avec des artistes dont j’apprécie le travail en cinéma, en littérature ou en musique. Sauf que je ne les ai pas rencontrés!

Nous avons beaucoup aimé ta contribution au sein de Frère Animal ... En quoi cette expérience va enrichir, nourrir le retour d'Autour de Lucie?

J’ai d’abord croisé Florent Marchet pendant la tournée de Caldeira sur un festival. Il m’a contacté peu après pour me parler d’un nouveau projet appelé “Frère animal’ qu’il montait avec Arnaud Cathrine. Il m’a envoyé un morceau appelé “Désolé” que j’ai trouvé sublime. Nous nous sommes revus rapidement et, tous les quatre avec Nicolas Martel, nous sommes devenus un vrai groupe de copains. Il y avait une super ambiance, nous nous entendions tous très bien, ce n’était que du bonheur. Le projet avait commencé comme celui de Florent et Arnaud mais peu à peu nous nous sommes développés comme un groupe. Au début, nous chantions et lisions sur des bandes mais au fur et à mesure, nous avons décidé de jouer des instruments. Nous avons tous pris des risques: je me suis mise à la basse et à lire des textes ce qui me terrifiait. J’avais parfois quatre pages à la suite et je me disais que je n’y arriverai jamais. J’ai néanmoins accepté parce que j'étais intriguée et que j'étais persuadée que cela allait me changer de mes automatismes de chanteuse. C’était vraiment fabuleux et une expérience exceptionnelle qui nous a fait progresser tous les quatre. Et il y aura peut-être un Frère Animal 2 qui va arriver.

Après avoir collaboré avec d’autres artistes, sorti un album solo, qu’est-ce qui fait qu’à un certain moment, tu as eu envie de revenir vers Autour de Lucie?

Tellement de gens m’ont demandé “Est-ce que c’est fini Autour de Lucie?”... Pendant longtemps, je ne savais pas quoi répondre, sauf que c’était en pause. Je n’arrivais pas à dire “c’est fini” ce qui est un peu un problème que j’ai généralement dans ma vie. La tournée Frère Animal a duré trois ou quatre ans parce que les dates étaient assez éparpillées. Cela m’a permis de travailler avec Sébastien Lafargue sur de nouvelles compos ; j’écrivais et de temps en temps, je partais jouer sur Frère Animal avant de revenir écrire. Mais dès les premiers morceaux, je me suis rendue compte que bizarrement nous étions repartis vers des guitares mélangées à des sonorités électro avec un soupçon d'années 80. La musique me faisait penser à Autour de Lucie sauf que ni Jean-Pierre, ni Fabrice n'étaient là. Ils viendront peut-être participer de près ou de loin à l’album mais pour moi, même si je suis le seul membre original restant, c’est un album d’Autour de Lucie.

Est-ce que Autour de Lucie t’a manqué?

Ce qui m’a manqué, c’est la vie de groupe. Lors de la tournée de Caldeira, avec Sébastien nous étions cinq puis trois pour des raisons de budget. Mais tu sais, la vie de tournée à cinq, c’est fabuleux, l'équivalent de colonies de vacances. Plus petite, je suppliais ma mère de ne pas m’envoyer en colonies de vacances. Étant fille unique, c'était un cauchemar pour moi de m’imaginer dans des cantines et des dortoirs. Mais les tournées et la vie de groupe, lorsque cela se passe bien mais en l’occurrence il n’y avait pas de problème, ce sont des moments inoubliables partagés grâce à la musique. Tu ne dors pas beaucoup, tu ne fais pas très attention à ta santé mais qu’est-ce que tu t’amuses!

'La vie de tournée à cinq, c’est fabuleux, l'équivalent de colonies de vacances, des moments inoubliables partagés grâce à la musique"

C’est sympa d'être une fille entourée de garçons en tournée?

Ecoute, c’est sympa... Les garçons avec qui je tournais étaient assez féminins. S’ils avaient eu un état d’esprit de rugbymen, j’aurais souffert. Mais ils étaient plutôt drôles, intelligents et cultivés donc c'était un vrai bonheur de tourner avec des gens comme cela. A un moment, on m’a proposé de prendre une fille mais si c’est uniquement pour l’attitude et dire qu’il y a une autre nana dans le groupe, il n’en est pas question.

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Au niveau du son, votre reprise du “Tombé pour la France” de Daho (d’ailleurs pourquoi ce choix?) ressemble un peu à un retour aux sources, un morceau que l’on aurait pu situer quelque part entre L'échappée belle et Immobile. Vous avez aussi su très bien conserver l’aspect ludique et faussement léger du morceau. 

On nous a proposé de figurer sur l’album de reprises Play It Girls. Un jour, je déboule au studio et Sébastien m’annonce qu’il avait fait toute la musique de “Tombé pour la France” de Daho. D’abord, j'hésite. Pour moi, Daho est intouchable, reprendre un de ses morceaux m’est difficile. Mais Sébastien est un peu plus jeune que moi et sans doute moins respectueux. J’ai bien aimé ce coté un peu irrévérencieux que je n’aurais pas eu seule. Du coup je me suis lancée. Nous avons eu pas mal de reproches de la part d'intégristes qui ont expliqué que c'était beaucoup moins bien, que nous ne respections pas la mélodie. Mais si nous l’avions suivie, cela n’aurait eu aucun intérêt. Et notre idée n'était pas de faire quelque chose de mieux, c'était juste un clin d’oeil, une reprise sans prétention, comme si nous étions ces gamins de vingt ans que nous ne sommes plus. En définitive, je me rends compte que comme pour chaque décision, j’aime prendre un risque. J’en ai pris un mais des gens n’ont pas du tout compris tandis que d’autres ont trouvé cela cool et pas plus prétentieux que cela n'était.

Est-ce que c'est annonciateur de l’esprit du nouvel album?

Il y a forcément des choses en commun. Je ne veux pas me lancer dans des grandes explications : l’album n’est pas encore fini, nous en sommes encore au stade des maquettes. En tous cas, c’est le retour des guitares électriques, des machines et des chansons comme j’en ai toujours plus ou moins fait. Ce que tu vas retrouver à la fois dans cette reprise de Daho et sur le prochain album, c’est ce côté  “on s’en fout, on y va”,  comme un retour a l’adolescence.

Ça doit être agréable ce côté irréfléchi.

Très. Surtout lorsque tu as fait cinq albums auparavant.

Pourquoi ce choix d'auto-production pour le nouvel album ?

Nous avons fait le choix de l’auto-production parce que nous avons envie d’avancer, pas d’attendre ou d'être dépendants. Nous avons fait le disque en laissant tous nos fantasmes s’exprimer:  si j’ai envie d’un instru de deux minutes, j’ai mon instru de deux minutes. Enfin pour être honnête, sur les autres albums, j'étais super gâtée ; quand je voulais mettre des cordes, je les avais. Là, nous avons été totalement libres dans la construction des chansons. Nous manquons parfois un peu de regard extérieur mais nous avons toujours un ou deux potes qui sont là pour nous donner une écoute critique et nous sortir un peu de notre huis clos. Nous avons la pression du temps qui passe mais pas de pression commerciale. Nous sommes revenus à quelque chose de très artisanal que ce soit au niveau du live ou de la commercialisation de l’ensemble. Nous avons des partenaires qui sont entrés dans la course et nous verrons par la suite si il y a d’autres rencontres. Mais pour le moment, nous travaillons vraiment en micro-économie.

Une tournée est-elle en préparation?

Il y aura une tournée. Nous sommes en train de préparer le live mais pour l’instant nous démarrons et nous ne sommes que deux.

"Maintenant que je commence à comprendre ce que je fais, je me rends compte que ce que je gagne en technique, je le perds en inconscience et en fraîcheur. Arriver à conserver cette spontanéité, éviter de composer uniquement avec son cerveau n’est pas facile."

Est-ce plus facile pour toi de composer maintenant?

C’est étrange, cela fait maintenant vingt ans que j’écris des chansons mais j’arrive à un stade où plus j’avance, plus je trouve qu’écrire une bonne chanson est compliqué, que cela tient quasiment du miracle. Plus tu décortiques, plus tu trouves le processus de composition complexe. Avant je ne connaissais pas les accords, je ne me posais pas vraiment de question, je jouais et c’est tout. Maintenant que je commence à comprendre ce que je fais, je me rends compte que ce que je gagne en technique, je le perds en inconscience et en fraîcheur. Arriver à conserver cette spontanéité, éviter de composer uniquement avec son cerveau n’est pas facile.

Depuis des années, mon pote prétend t’avoir vu au concert de New Order en 2002 au Zénith de Paris... Allez, c'était vraiment toi?

Oui, c'était moi!

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Posté par Francois-Marc

Grand consommateur de Baby Carottes et de sorbets au yuzu, j'assume fièrement mon ultra dépendance au doux-amer, à l'électropop bancale et chétive, aux musiciens petits bras ainsi qu'aux formes épurées de Steve Ditko. A part cela? Il y avait péno sur Nilmar.