Interview – Isaac Delusion

Interviews | publié le 21 Mai 2012 par | 1 963 vues

Chose rare en ces temps de dérèglements climatiques, il fait beau et chaud ce dimanche après-midi de Mai au Belvédère de Belleville à Paris. C’est précisément l’endroit qu’a choisi le collectif Cracki pour organiser son troisième salon d’été. Les filles y sont très nombreuses et jolies, doucement éméchées, habillées légèrement, la vue sur la capitale est très belle et ultime preuve du succès de la manifestation, on ne retrouve plus une seule goutte de houblon dans un périmètre de 1 kilomètre autour de la place depuis la fin de l’après-midi. Nos chouchous du moment, les Isaac Delusion, jouent vers dix-huit heures, histoire pour nous de vérifier une seconde fois, après le concert du Trabendo, l’alchimie de leur nouveau line-up avec l’arrivée d'un bassiste. Car c’est bien d’alchimie dont il est question lorsque l’on parle de ce groupe : entre rythmiques hiphop, electro dépouillée, racines folk, voix intemporelle, l’ensemble est calibré dans des petites douceurs de chansons. Mais est-il vraiment encore nécessaire de présenter les Isaac Delusion, eux qui ont déjà eu les honneurs d’un article dans notre humble webzine, et surtout, avec pas moins de quatre extraits live pour autant de différents concerts, de gonfler notre chaîne YouTube à un tel point que Monsieur DarkGlobe commence à me soupçonner de favoritisme, de pots de vin sous la forme de chocolats au lait pralinés voire de désordres mentaux obsessionnels. Mais quand on aime, on ne compte pas. Après le set, nous nous asseyons donc avec L. (voix, guitares) et J. (samples, rythmes, enfin bon pas mal de trucs) sur un banc un peu à l’écart de la foule. Les deux musiciens semblent à la fois incrédules devant ce qui leur arrive, parfois un peu dépassés mais impatients d’en découdre avec ce que le futur leur réserve. Y’a plus de bière? Un Nestea fera l’affaire.


Vous donnez l’impression d'être apparu de nulle part voici quelques mois. Vous pouvez nous faire un petit topo sur les débuts de Isaac Delusion?

J : L avait un groupe appelé Lucky Lindy de folk rock avec lequel il tournait depuis un bon bout de temps. Je faisais du son aussi depuis un moment mais plus des délires hip-hop, des samplings chez moi et tout seul. Nous sommes amis depuis quelque chose comme dix ans et comme nous faisions chacun de la musique de notre coté, nous avons décidé d’essayer de faire un truc tous les deux. Le résultat était sympa et nous avons continué mais en se voyant juste de tout en temps, en travaillant un peu en dilettante. Dans son école d'ingénieurs du son, L. a rencontré quelqu’un du collectif Cracki qui débutait l'événementiel avec l’organisation de soirées et qui avait comme projet de monter un label. Lorsqu’ils ont commencé celui-ci, ils ont proposé à L. d’enregistrer trois, quatre chansons et de sortir un EP. L. a attaqué le EP voilà un an tandis que j'étais en Australie. Je suis revenu fin Juin, on s’est revu et L. avait déjà enregistré 3 morceaux. Nous avons travaillé sur le morceau “Midnight Sun” ensemble. L’EP est ensuite sorti et c’est parti comme cela. Franchement je crois que c’est grâce à Cracki et leurs contacts que ça a explosé de cette manière : on est passé à Radio Nova, on a rencontré l'équipe de Super Mon Amour! qui nous a fait jouer au Trabendo et au Point Éphémère... Ça nous est un peu tombé dessus. Il y a six mois, je ne savais même pas que j'étais musicien (rires).

Le fait de ne pas avoir enregistré ensemble au début explique donc pourquoi le EP a un aspect très acoustique sur certains morceaux alors que vous sonnez hiphop et electro sur scène?

L : Tout à fait. Le EP a un contraste assez fort dans ses sonorités parce j’ai réalisé la première moitié seul et la seconde avec J.

J : Comme à la base, L. et moi n'écoutons pas du tout le même style de musique, tu retrouves facilement les morceaux du EP sur lesquels je n’ai pas apporté ma touche .

Votre nom, Isaac Delusion a un coté mystico-religieux... (rires)

J : C’est mystico-religieux, c’est un nom légendaire.

L : Ça vient du Moyen-âge, de la période des Jacobins.

J : Ça fait partie d’une conspiration mais c’est un sujet qu’il vaut mieux éviter.

Parlez-moi du processus d'écriture, dans la mesure où vous n’avez pas les mêmes goûts musicaux, c’est compliqué de composer ensemble?

J : Bizarrement non. Nous écoutons de la musique complètement différente à la base mais sur les sons, nous tombons rapidement d’accord.

L : Il y a une très bonne alchimie qui nous permet de nous compléter. J. a un très bon sens du rythme et du groove tandis que je trouve plus les mélodies et les effets planant. En fait, il apporte de la rondeur et du rythme à mes compositions ; chose qui me manquait précédemment. Donc c’est une bonne émulation.

J : Même si cela n’a pas toujours été le cas, dernièrement, nous avons surtout travaillé de cette manière: L. trouve un sample, une mélodie et je la retouche, je rajoute un beat, une petite basse, un truc et je lui renvois... Nous expérimentons pas mal de notre coté avant de taffer ensemble. La voix vient ensuite ; peut-être que L. l’a déjà dans la tête mais il ne l’enregistre qu’une fois que la structure a été trouvée.

L: Nous essayons de ne pas nous tromper, de comprendre la façon de concevoir la musique de l’autre. Parfois, cela peut devenir un peu dur lorsque tu crées quelque chose, que tu la donnes à l’autre personne et que celle-ci te la modifie d’une manière que tu ne supportes pas. Nous tentons vraiment de saisir ce que l’autre a voulu exprimer au travers des modifications et c’est aussi pour cela que nous apprécions de composer à deux parce que nous sommes tolérants vis à vis des changements qui peuvent avoir été effectués.

C’est devenu votre projet à plein temps?

J : En ce moment, nous n’avons plus le temps de faire autre chose. Le fait que tant de choses, que ce soit les dates à Londres, l’intégration du bassiste dans le groupe, les répétitions pour le concert du Trabendo sur lequel nous jouions gros, les demandes d’interview, arrivent aussi rapidement fait que nous sommes débordés. Il faut que ça paie maintenant! (rires)

Vous aviez dit sur Radio Nova que la thématique des voyages était forte dans vos compositions.

J : Je fais le parallèle entre la musique et le voyage. Je pense que tu retrouves un peu ce sentiment d'évasion dans les deux activités. Le voyage, c’est la recherche de la liberté avec ton sac à dos et tu retrouves la même sensation dans la musique. Avoir voyagé en Australie ou en Asie du Sud-Est a du influencer ma musique de manière même inconsciente et je pense que j’essaie de retranscrire ces sensations fortes ressenties au cours de mes voyages.

L : Je suis quelqu’un d’assez visuel, de très influencé par les atmosphères et les images. J’ai fait une chanson qui s’appelle “Purple Sky” inspirée par un voyage en Chine l'été dernier pour un stage d’arts martiaux. Un matin, nous avons assisté à un lever de soleil en haut d’une montagne brumeuse. Le ciel était violet et j’avais l’impression de me retrouver dans un film. Ce sont ces expériences très visuelles et proches de la peinture, qui m’inspirent.

Quelques mots sur Cracki?

J : Les gars du collectif Cracki sont des petits génies. Ils sont allés au culot et ils ont fait ça bien. Ils sont sérieux, avec une vraie stratégie ; ils pensent tout ce qu’ils font et ne le font pas à l’arrache. Ils fonctionnent déjà comme une major. Ils sont partis direct en se disant : “On vise le soleil”.

L : Ils ont de très bonnes idées et c’est une structure super bien organisée. Par exemple, sur un évènement comme celui, le salon d’été de Cracki, avec 70 % des autres collectifs, cela capoterait : les flics seraient arrivés, les voisins se seraient plaints. Les gars de Cracki font en sorte que tout se passe bien pour tout le monde, ils demandent l’autorisation à la Préfecture, vont voir les mecs du quartier pour qu’ils ne se sentent pas agressés, organisent des stands pour les gamins... Ils ne travaillent pas dans l’impulsivité du moment ce qui est très rassurant.

J : Ils ont aussi une vraie politique d’accès à la musique pour tous: aujourd’hui, n’importe qui peut venir, c’est gratuit, la pinte est à trois euros, tu peux manger... Leur soirée à Paris, la Cracki Party, c’est neuf euros, dans un hangar énorme avec deux mille personnes et du putain de bon son. Et eux, ils ont passé trois mois derrière à déblayer le truc. C’est plus berlinois dans l’esprit, tu peux être sûr que tu ne vas pas te faire gazer à l’entrée, c’est pas un plan avec des physios ou des videurs.

L : N’empêche qu’un collectif comme cela peut se casser la gueule du jour au lendemain. Il suffit qu’ils fassent un truc qui ne plaise pas aux gens, que par exemple, quelqu’un ait un accident et c’est le début d’un bouche à oreilles qui peut créer une mauvaise réputation. Un évènement comme le salon d‘été, c’est millimétré, c’est une grosse prise de risque et je trouve qu’ils s’en sortent super bien. En conséquence parce qu’ils ont cette image de collectif super dynamique qui organise bien les choses, à chaque fois qu’ils proposent aux gens d’écouter un nouveau groupe, un nouveau son, tu peux être sûr que ces personnes vont être intéressées et attentives. Et c’est ce qui a été notre chance. Lorsque Cracki nous a annoncé, les gens ont été sans aucun doute bien plus curieux à notre sujet que si nous avions fait notre promotion nous-mêmes.

J : Leur renommée fait aussi que lorsqu’ils aiment un truc, cela incite les gens à l’apprécier.

Vous avez rajouté récemment un bassiste au line-up. Pourquoi ce choix?

J : Ce n’était pas du tout prévu. Au début, être deux nous permettait d’être mobile et puis sincèrement, nous n’avions réfléchi à rien lorsque tout à coup, tout nous est tombé dessus : Radio Nova et toutes ces demandes qui nous arrivaient les unes après les autres. Une fois que nous nous sommes un peu installés, que l’on s’est rendu compte que les gens nous attendaient un peu, on s’est dit que ce serait bien d’avoir un petit truc en plus en live.

L : A la base, notre bassiste était notre ingé son. On s’est retrouvé à un de ses concerts avec son autre groupe. J. a complètement flashé sur son jeu de basse donc nous avons fait un essai qui s’est bien passé. Et l’ingé son a été promu bassiste. En fait, lorsque nous étions deux sur scène, ça allait lorsque je jouais de la guitare mais sinon, lorsque je chantais uniquement, j’étais un peu perturbé par cette idée que nous n’étions que deux ; qu’un mec balançait les sons tandis que je chantais.

J : Ça pouvait un peu ressembler à un karaoké.

L : Le fait d’avoir un bassiste rajoute de la scénographie au live.

J : Mais, depuis le début, on a quand même l’ambition de finir avec un orchestre symphonique (rires).

2012 va ressembler à quoi pour Isaac Delusion?

J : Bein, à la fin du monde comme pour tout le monde (rires)... Plus sérieusement, on prépare un deuxième EP.

L : Le premier EP était auto-produit, on a fait les prises nous-mêmes et un ami l’a mixé. Ce sera la même chose pour le second, en mieux travaillé et avec cinq ou six titres. Ce sera un EP qui se rapproche d’un album donc. En fait, on pourrait faire un dix titres mais on préfère ne pas se précipiter. Nous avons l’impression que faire un album aussi tôt, ce serait un peu comme tirer nos dernières cartouches.

J : Nous avons pas mal de nouvelles chansons qui sont en route, sur lesquelles nous n’avons pas encore eu le temps de travailler en version live mais que nous devrions jouer pour nos prochains concerts.

L : Et nous allons aussi nous déplacer pour des festivals à Barcelone, à Varsovie et Copenhague.

En savoir plus sur Isaac Delusion : Cracki Records / Facebook
Plus d'extraits live sur notre chaîne YT
Crédits photo : Pierre Torrell

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Posté par Francois-Marc

Grand consommateur de Baby Carottes et de sorbets au yuzu, j'assume fièrement mon ultra dépendance au doux-amer, à l'électropop bancale et chétive, aux musiciens petits bras ainsi qu'aux formes épurées du grand Steve Ditko. A part cela? Il y avait péno sur Nilmar.