Interview – Parker Dulany

Au début et au milieu des années 1980, Certain General étaient de très sérieux challengers pour le titre du plus captivant groupe US post-punk et new wave. Entre Television, Lou Reed ou Nick Cave and The Bad Seeds, leurs arguments de séduction étaient efficaces et tortueux comme on les aimait alors. Menés par le guitariste-chanteur et peintre Parker Dulany, Certain General – nom en forme d’ oxymore- ont surtout séduit le public européen et français, signant chez les labels hexagonaux émergents puis chez Barclay, avant que ce dernier ne les lâche à la fin de la décennie 80.

Je me souviens de l’impact de November Heat – classé meilleur disque indé de l’année 1985 -, avec cette chanson comme un phare au clignotement hasardeux: «In Bad Way». Le titre me parut immédiatement essentiel, tout autant que trouble, comme les lueurs rares annoncées par le LP qui le contenait. La chaleur de Novembre? Drôle de nom. Mais si poétique. Drôle de drame?

Certain General se lièrent à New Order– en pleine période Low Life et Brotherhood – avec qui ils tournèrent beaucoup. Puis ils ouvrirent pour The Cure, dans un paysage cold wave qui peut-être ne leur convenait pas complètement. Au mitan des 80s, le bagage des new yorkais rassemblait pêle-mêle les figures de Modigliani, le symbolisme de Baudelaire et les échos des chanteurs poètes qui avaient marqué la décennie précédente. Mais dans sa mélancolie,Certain General gardait une rage très rock qui en faisait la singularité.

Il y a quelques jours, je postai sur ma page FB un lien sur le groupe, citant le nom de leur chanteur, lequel se trouve être parmi mes amis virtuels. Quelques instants plus tard, à mon grand étonnement, j’en recevais des remerciements pour mon intérêt et ma bonne mémoire. Ainsi qu’un message m’indiquant de jeter un œil dans ma messagerie.

Ce que je fis découvrant Wagons, nouvel LP solo de Parker Dulany. Lequel me précisait que j’étais sans doute parmi les premiers français à l’entendre – à part l’équipe de Kizza Me, ses diffuseurs, ex New Rose. Et bien ça!

Tous deux en confinement pour cause de pandémie, Parker quelque part dans la campagne nord américaine et moi près des rivages méditerranéens, avons alors entamé une conversation virtuelle au rythme soutenu. «Une agréable distraction» me dit Dulany, affable et curieux de tout. Quand je lui demandai pour quelle raison il utilisait si souvent le mot «accidentel» lorsqu’il parlait de lui et de sa carrière, il m’envoya un long mail dès huit heures du matin. Je recueillais des confessions qu’un psychanalyste aurait pu entendre en séance. Nous en avons souri. «Parker, lui ai-je dit, ça c’est super, mais on va parler musique.»

Et ce Wagons est un très bon disque. Inattendu, passionnant et singulier.Puisque je suis le premier français à l’écouter, l’occasion est trop belle.

«Parker, si nous faisons une sorte d’interview, es-tu d’accord?», voilà ce que je lui ai demandé. Et de l’autre côté de l’océan, Parker Dulany me répondit oui.

Dans les années 80, Certain Generala été signé par des labels français puis soutenu par Barclay.Le groupe a également bénéficié d’un rapport privilégié avec le public. Gardes-tu des souvenirs particuliers de cette période? De la France?

Parker – Je me souviens très bien quand Bruno Bayon m’a appelé au téléphone dans l’intention de m’interviewer pour Libération. Le rendez-vous a été calé quelques jours plus tard et ce fût épique à cause de nos médiocres connaissances de nos langues respectives. Nous avons tout de même réussi à parler une heure de musique et d’art, une sorte d’exploit… Ensuite quand nous sommes arrivés à Paris, Yann Farcy qui dirigeait le label L’Invitation Au Suicide nous a rejoint à l’hôtel et il brandissait plusieurs journaux. L’interview de Libération était en première page! Et il y avait d’autres choses encore dans d’autres publications.

Je me rappelle également de notre arrivée à l’aéroport, très tard, parce que notre avion avait eu du retard. Tout était fermé, pas le moindre taxi. Alex Calin, du label New Rose, qui devait s’occuper de nous, n’était plus là, rentré chez lui. Par chance, Ruth Polskynotre manager, avait eu la bonne idée de changer des dollars. Aucun de nous ne parlait français et personne ne nous répondait au téléphone. Nous avons finalement réussi à trouver de quoi nous véhiculer et nous sommes montés dans la voiture qui nous a conduit à Paris, près du Louvre. Alex Calin s’est ramené à l’hôtel, comme dans une scène de Risky Business avec Tom Cruise!

Je suis le capitaine du Titanic! Alors c’est moi qui reste avec le navire. Le groupe joue autour, que ce soit en période de succès ou bien de naufrage.

Les musiciens autour de toi ont souvent changé pendant les années de Certain General. Pour quelles raisons?

Parker – Tu sais je suis le capitaine du Titanic! Alors c’est moi qui reste avec le navire. Le groupe joue autour, que ce soit en période de succès ou bien de naufrage.

Est-ce que Certain General a splitté ? J’ai du mal à savoir où en est le groupe depuis un dernier album en 2010.

Parker – Il n’y a pas, il n’y a pas eu une fin pour le groupe. Phil Gammage (guitariste et compositeur, membre fondateur de CG -ndla) fait ses propres trucs. Mais il jouerait volontiers si les circonstances étaient toujours correctes, quand nous avons des propositions acceptables. Lorsqu’un musicien important du Band of Outsiders est décédé, Phil est venu sur scène. Mais je joue d’une manière qui me convient et les gens semblent aimer.

Vous avez donné un concert en France, à l’Ubu, en 2016. C’est de ce genre de réunion dont tu parles quand tu dis «des propositions acceptables» ?

Parker – Oui. C’est exactement cela. Idem dans mon groupe solo,je retrouve la pianiste de longue date Shauna Currie-Laurie qui jouait sur les albums These are the Days et Cabin Fever, tout comme Kevin Tooley à la batterie et John Hamilton à la basse.

Je sais que tu peignais, le fais-tu toujours? Est-ce aussi important que la musique pour toi?

Parker – Peut-être plus. Car c’est la forme d’art à laquelle je me suis intéressé d’abord. Et la peinture me relie à ma mère, qui était artiste. Mon fils et mes filles, tous, dessinent ou peignent. J’aime les arts visuels car je n’y fonctionne pas dans un système démocratique mais en musique non plus, finalement; je me vois comme un roi! La différence avec les arts visuels, c’est que je n’ai même pas à prétendre que je me soucie de ce que les autres pensent.

A quels artistes t’intéresses-tu dans cette forme d’art? Tu as présenté deux œuvres au MOMA de NYC, en 2018. Te sens-tu concerné par les questions de l’Art contemporain?

Parker – J’apprécie une grande variété d’artistes. Je dois cependant admettre que je suis plus attiré par les courants figuratifs. J’aime beaucoup les Romantiques. Mes premières passions sont allées vers Goya, Modigliani bien sûr, Bacon, Andrew Wyeth, Basquiat que j’ai connu et avec qui j’ai exposé. La liste est longue: Beckmann, Munch, Schiele, Van Gogh, Hopper, De Kooning, Diego Rivera. On pourrait dire que je ne cite que des artistes masculins, mais c’est un fait, je ne connais pas autant de femmes artistes même si je suis fasciné par une peintre finlandaise, Helene Schjerfbeck.

Wagons, qui vient de sortir en 2019 sur le label canadien Trilogy, est-il ton premier album solo?

Parker – Oui et non. J’ai enregistré Mr Parker’s Band en 1995. Mais ce n’est pas ce que je considérerais comme un album solo. Dave Lee du groupe Band of Outsiders et Haggis de The Cult et Zodiac Mindwarp ont joué sur cet album. Et le résultat final ne représente pas vraiment ma vision.

En l’écoutant je me suis dit que ce disque sonnait comme une sorte de folk revisité, un folk assez punk, âpre. As-tu un intérêt pour la folk-music?

Parker – C’est du country punk, plutôt. Pendant le processus créatif, j’ai pensé à Johnny Thunders – bien que je ne sonne pas du tout comme lui – avec son album Hurt Me, qui était sorti chez New Rose. Je me suis senti influencé également par ce que font Ruth et Richard Thompson (fondateur de Faiport Convention -ndlr). J’admire le song writing de Thompson, c’est un maître. Sa chanson «When The Spell is Broken» m’impressionne, sa sonorité… C’est noir et puissant. Je reprends «Bright Lights» de Thompson sur ce disque.

J’aiaussi pensé à Blood on The tracks de Dylan, ou aux mythiques Basement Tapes, enregistrées avec The Band . A cause de certaines orchestrations typiques (mandoline, violon et violoncelle, banjo) qu’on retrouve sur Wagons.

Parker – Oui, tu n’as pas tort. J’aime Dylan. Sur le disque, la chanson «Bounty of The County» est modelée à la façon de «Knocking on Heaven’s Doors» . On m’a plusieurs fois parlé de Blood on the Tracks.

La première chose à écarter fut la batterie. Elle aurait tout entravé. Ma guitare acoustique est devenue l’élément rythmique. 

Wagons propose une certaine économie musicale, un choix réduit d’instruments. Comme as-tu décidé cela.

Parker – Moins est toujours mieux que trop, que ce soit en arts visuels, dans la mode, ou si tu regardes l’architecture proposée par Frank Lloyd Wrights. Moins la création est encombrée, plus la création est grande. La première chose à écarter fut la batterie. Elle aurait tout entravé. Ma guitare acoustique est devenue l’élément rythmique. C’est l’une des raisons qui font d’ailleurs de cet album mon album véritablement. Rien ne dicte la destination du disque, excepté ma guitare. Il y a un peu de basse que j’ai ajoutée moi-même. J’ai même joué quelques séquences de mauvaise guitare électrique. J’ai aussi rejeté l’idée d’un autre guitariste. Nul besoin de solos qui auraient pris de la place sans utilité, si ce n’est pour satisfaire un ego. Ceci n’est pas une attaque contre quiconque. Mais un positionnement. Sprague et Phil, dans Certain General, étaient des guitaristes intéressants, mais trop de chansons étaient construites en calculant la place que nous allions donner au guitariste lead, juste pour que sa présence soit connue. C’est vraiment le genre de chose dont je me suis lassé.

Il y a dans Wagons, une volonté de retour vers des bases du rock et du blues. Cela m’est apparu en repérant les séquences d’accords que tu joues. Je trouve que cette volonté donne une apparence rugueuse aux chansons. Es-tu d’accord avec moi?

Parker – En tous cas Kris Needs (journaliste et auteur -ndla) a écrit que ce n’était pas un disque acoustique. Je suis de son avis. C’est du unplugged ou du country punk. J’ai simplifié les progressions d’accords, pour coller avec ce changement de philosophie. J’ai donc essayé de faire des économies dans les changements d’accords. J’avais lu une interview de Mark Hollis de Talk Talk, au sujet de son dernier album. Et il disait quelque chose sur l’intérêt de ne pas jouer quoique ce soit d’autre avant d’être capable de maîtriser un seul accord. Je partage cette idée, chaque aspect du travail, ici, met l’accent sur l’économie. Oui, il y a un retour vers des bases, les séquences de riffs blues-rock. Ce que je montre en reprenant le «One Step» de J.J. Cale: les trois accords Ré-La- Mi, voilà une base.

La chanson «Wagons» est ma favorite et le clip, réalisé par ton fils, lui convient superbement. Quelles sont tes préférées?

Parker – J’en ai plusieurs. «Bright Lights», car elle est dédiée à Ruth Polsky qui nous a managé et qui s’est occupée de beaucoup de choses. «Magic Pack», qui m’a été inspirée par l’enseignement qui est une de mes activités et qui est une chanson qui vient me hanter par sa beauté. «Texas», une histoire vraie, arrivée à mon fils qui s’était fait arrêter au Texas… Et «Thrift Store Shopping», écrite pour ma mère. J’ai écrit trois chansons depuis l’achèvement de Wagons, un peu différentes, mais elles s’adapteraient facilement au disque ou au répertoire de Certain General.

Le thème central de Wagons est celui de la confrontation permanente et comment il semblerait que tout le monde soit content de cette situation et s’en accommode.

Dirais-tu que les questions autour de la société américaine sont parmi les sujets que tu abordes?

Parker – Complètement. L’Amérique est une méchante plainte. Je reste choqué par l’hypocrisie de mes compatriotes, cette histoire du pays de la liberté et du courage. Quelle merde mensongère! Avec «Song About Anything», j’essaie de dire une chose qui rassemble les gens, plutôt que d’aller dans le sens de ce monde merdique que Trump a créé en nous divisant. Je parle aussi de la nécessité de contrôler la circulation des armes, des flingues. Parce que tout le monde est prêt à appuyer sur la gâchette pour résoudre les problèmes; ce qui montre combien nous sommes fainéants pour trouver des solutions dignes. «Bounty of the County» est donc un clin d’oeil au «Knocking on Heaven’s Doors » de Dylan, au «Bonnie and Clyde» de Gainsbourg. C’est une critique de notre fascination pour les criminels. «Texas» et «Down to the Holler» parlent de tous les ploucs crétins que nous avons. Le thème central de Wagons est celui de la confrontation permanente et comment il semblerait que tout le monde soit content de cette situation et s’en accommode.

Te considères-tu comme une personne romantique? Tu as dit aimer Modigliani, par exemple…Et des personnalités comme Morrison ou Curtis ont été de nature à marquer les premières années de Certain General.

Parker – Oui, je suis maudit… Emily Dickinson, Edgar Allan Poe, Jeffrey Lee Pierce, Kurt Cobain, Basquiat, Rimbaud, JFK… Je suis nul, j’aime ce genre de personnages … Mais j’apprécie le bonheur tout autant. Surtout après avoir travaillé ces vingt dernières années avec des jeunes étudiants issus de milieux si défavorisés.

En substance ou comme résultat final,on réfléchit sur notre relation à la nature.

En effet, tu enseignes la littératureà NYC, dans le secondaire. Alors est-ce que tu te sens aujourd’hui, en isolement à la campagne, comme le Walden du roman de Thoreau ?

Parker – C’était le roman préféré de mon père. Comme Othello. Mais Walden montre vraiment l’importance de ce que doit être la pensée, la philosophie dans une vie, dans le réel. En substance ou comme résultat final,on réfléchit sur notre relation à la nature. Pour situer cette idée de Thoreau par rapport à la situation actuelle, j’aime la façon dont le meilleur médecin américain l’a dit après que notre idiot de président ait parlé de façon inexacte, en demandant au pays de retourner au travail et que les personnes âgées devaient être prêtes à mourir pour l’économie! Le docteur Anthony Fauci a dit: ce n’est pas nous qui dictons les modalités de la maladie, le virus les dicte. La nature dicte et l’homme doit s’adapter.

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Jean-Noël

Peintre et guitariste, adepte de Telecaster Custom et d'amplis Fender. Né en 1962 - avant l'invention du monde virtuel - pense que la critique musicale peut-être un genre littéraire, objet idéal pour un débat en fauteuil club millésimé.