Interview : Peter Hook

Sans vraiment s’appesantir sur la difficulté de la chose, c’est une interview après laquelle nous courons depuis plusieurs années. Alors autant avouer qu’au moment d’enfin composer le numéro de téléphone de Peter Hook, l’emblématique bassiste de deux groupes absolument cultes, Joy Division et New Order, nous n’en menions pas large tant le bonhomme est une légende à nos yeux ; au point même, sans doute, d’oublier une bonne partie des questions que nous aurions aimé lui poser. Réalisée le lendemain du concert de Peter Hook & The Light à l’Epicerie Moderne (dont on a filmé deux extraits visibles ci-dessus), étape de la tournée française regroupant les deux compilations Substance des groupes cités plus hauts, cet entretien laissera apparaître des cicatrices toujours pas refermées. Alors que nous pensions que le deal passé entre le bassiste et ses anciens collègues de New Order avait, au minimum, permis d’aplanir les angles de cette dispute légale entamée depuis presque une décennie, et surtout de permettre à chacun des acteurs de passer à autre chose, il apparaît qu’il n’en est rien. Et ce qui transparaît avant tout dans le discours du musicien, c’est la question douloureuse mais sans doute classique du partage et de l’exploitation d’un héritage musical, culturel, financier, médiatique aussi riche et important que lourd à porter. Entre déclarations remplies d’amertume et authentiques éclats de rires, l’évocation de ces comptes toujours pas réglés (et qui ne le seront désormais sans aucun doute jamais) par Peter Hook sont autant de rappels que l’histoire de ces deux groupes légendaires est avant tout une aventure humaine. Superbement humaine. 

Si je ne me trompe pas, c’est la troisième fois que tu viens à Lyon: une fois avec New Order pour l’ouverture du Transbordeur en 1989, ensuite avec Revenge (NDLA: groupe spin off de Peter Hook à la fin des années 80, début des années 90) et maintenant avec The Light.

Oui, c’est vrai. New Order a méthodiquement ignoré la France pendant des années. Après le concert du Transbordeur, j’avais décidé de revenir avec Revenge et ce concert reste un beau souvenir. Mais celui-ci d’hier au soir, à l’Epicerie Moderne était extraordinaire; nous sommes sortis de scène sur un nuage. Nous étions tellement heureux de la réaction du public. C’était merveilleux, peut-être le meilleur concert que nous n’ayons jamais fait…

Vraiment ? 

Oui mais de notre point de vue. Le tien est sans doute différent.

Mais tu as tourné dans tellement d’endroits… Jusqu’en Mongolie.

En effet, avec The Light, nous avons été le premier groupe occidental à jouer en Mongolie: un endroit très étrange mais je suis très fier d’y être allé. Ian Curtis voulait que Joy Division joue dans le monde entier et c’est ce que j’essaie de réaliser! (rires) Il me reste l’Inde et l’Afrique. L’Afrique du Sud a été proposée à New Order, ce qui est plutôt ironique quand on y pense. Mais, à l’époque, dans les années 80, en raison de l’Apartheid, c’était interdit par le Syndicat des Musiciens. Et depuis, on ne me l’a jamais proposé à nouveau.

Après 40 ans de carrière musicale, qu’est-ce que cela fait de continuer à rencontrer des gens qui t’expliquent que ta musique a changé leur vie, ou qu’elle en est la bande originale ?

Je les comprends très bien, de manière presque viscérale, car c’est la bande originale de ma vie ! (rires) Toutes ces chansons et ces albums représentent aussi des évènements forts de mon existence.

Tu n’es jamais blasé par ce genre de déclarations ?

Non. Ce business est très difficile et tu dois t’acquitter de ton travail de la meilleure des manières. Spécialement dans ma position, puisque je ne suis pas autorisé à utiliser le nom des groupes auxquels j’ai appartenu. Pour survivre musicalement dans de telles conditions, tu dois prouver que tu vaux ce que paient les gens qui viennent te voir. Si je faisais un mauvais boulot, si je ne me mettais pas au niveau des attentes du public, je ne pourrais pas continuer. Beaucoup d’efforts ont été faits pour être certains que les morceaux sont joués de la meilleure des façons, avec le bon niveau de passion, de talent, d’enthousiasme… Les réactions comme celles du concert de la veille sont tellement gratifiantes : voir tout ce public sourire, danser, chanter… Ce n’est pas quelque chose que je tiens comme allant de soi. Il n’y a donc aucune raison pour que je devienne blasé car si j’étais mauvais, personne n’en serait plus blessé que moi. Et puis, entendre que ton travail a aidé quelqu’un à traverser une période difficile ou à voir sa vie d’une manière positive est sans aucun doute l’un des plus beaux compliments que l’on puisse faire. C’est l’équivalent d’une putain de consécration ! (rires)

Est-ce qu’il n’y a pas des mauvais côtés à tout ce culte autour de Joy Division et New Order? Certaines personnes aiment tellement cette musique qu’ils ont l’impression qu’elle leur appartient et qu’ils ont leur mot à dire sur la manière dont elle devrait être utilisée. Je me souviens ainsi que pas mal de gens étaient mécontents lorsque tu as décidé de commémorer seul les trente ans de Unknown Pleasures.

En fait, je me bats contre les réactions hostiles tous les jours (rires). Parfois celles-ci viennent même des membres de New Order ; ce qui peut paraître difficile à croire. Mais je ne suis pas quelqu’un qui laisse tomber ou qui baisse la tête. Et il ne sera jamais question pour moi d’abandonner quelque chose que j’ai créé et que j’aime. Donc, les terroristes du clavier bien planqués derrière leur écran et les autres membres de New Order peuvent essayer de m’arrêter ou de me faire peur pour m’empêcher de travailler mais ils n’y arriveront pas… Je n’ai jamais revendiqué d’avoir écrit cette musique tout seul. En fait, je n’aurais jamais pu le faire tout seul ; c’était un travail en commun. Mais que les autres membres de New Order n’apprécient pas ces chansons et choisissent de ne pas les jouer est avant tout leur choix. Ce n’est certainement pas parce qu’ils ne veulent plus les jouer que je devrais aussi m’en abstenir. Je ne me serais jamais permis de me comporter de cette manière si la situation avait été inversée.

New Order est devenu avec le temps principalement un groupe de musique électronique ; une évolution qui a engendré beaucoup de frustration de mon côté.

Qu’est-ce que cela a représenté pour toi de parcourir cette incroyable collection de chansons depuis tes tous premiers morceaux avec Joy Division jusqu’à Republic que tu joues actuellement ? 

C’est génial (rires) ! Lorsque j’ai commencé ce projet, je me suis promis que je jouerai chaque morceau à la fois joué et enregistré par Joy Division et New Order. Mon ambition est de jouer l’ensemble de ce répertoire. La raison pour laquelle c’est important pour moi, c’est parce qu’il existe tellement de chansons et j’en ai jouées si peu ! En fait, ce que les gens semblent avoir oublié, c’est que je n’ai presque pas joué de titres de Joy Division pendant trente ans. Tandis que New Order avait tant de chansons que nous ne pouvions pas toutes les jouer. Mais en plus, beaucoup d’entre elles ont aussi été ignorées ; en particulier les titres acoustiques. Tout cela parce que New Order est devenu avec le temps principalement un groupe de musique électronique ; une évolution qui a engendré beaucoup de frustration de mon côté. Il y a donc toutes ces chansons auparavant négligées que j’adore et que j’ai enfin pu revisiter. L’an prochain, je m’attaquerai à Get Ready, Waiting for the Sirens Call et Lost Sirens. Et ainsi ma mission sera terminée. Il me faudra ensuite décider si je dois recommencer du début ou partir à la retraite (rires) ! Je n’en sais rien pour le moment.

Justement, tu as commencé à tourner il y a quelques mois avec les albums Technique et Republic. C’est vraiment la fin d’une histoire qui se profile pour toi ? Tu n’as pas d’autres projets ?

Ce sera la fin pour The Light mais j’ai déjà d’autres projets sur lesquels je travaille. N’oublie pas que je fais aussi les Joy Division Orchestrated en Juillet au Royal Albert Hall et ça va être fabuleux. Pottsy (NDLA: David Potts est un collaborateur de longue date de Peter Hook, ex-membre de Revenge, co-frontman de Monaco avec Peter Hook et le guitariste actuel de The Light) et moi avons composé un nouveau morceau à cette occasion et cela me rend particulièrement heureux car nous avons repoussé ce moment pendant des années. Nous voulions tous les deux rendre hommage à Joy Division et je suis impatient de montrer le résultat. Je travaille aussi avec les Haçienda Classicals et nous avons plusieurs shows programmés cette année. Et qui sait? Il y aura peut-être ensuite un nouvel album de Monaco !

J’avais d’ailleurs lu quelque part il y a des années qu’un troisième album de Monaco était en préparation, qu’en est-il ? 

Nous avons commencé à en parler voici quatre ans. Et puis Pottsy et sa fiancée ont eu un bébé. Donc nous avons mis le projet entre parenthèses. Et pour être honnête, nous avons été tellement occupés avec The Light ; un projet avec lequel nous avons pris tant de plaisir. Ne pas faire partie d’un groupe qui cherche à faire carrière mais qui désire juste célébrer quelque chose de très important, la musique de Joy Division et New Order, offre un vrai sentiment de liberté. On nous propose souvent des concerts et jouer les deux Substance est une chance fantastique. Mais dès la semaine prochaine, nous reprendrons Technique et Republic puis nous enchainerons avec des sets pour des festivals. Nous ne sommes pas compliqués et nous adaptons aux circonstances. The Light a désormais un répertoire d’environ cent vingt morceaux. C’est assez incroyable pour moi, je n’ai jamais eu la possibilité de jouer autant de chansons.

Le set de New Order utilise beaucoup de pistes pré-enregistrées ce qui fait que certains musiciens s’arrêtent de jouer. Pour Joy Division, ce n’est pas du tout le cas : il n’y a pas de pistes pré-enregistrées, chaque musicien doit jouer sa partie de la meilleure manière possible pour tirer la quintessence des chansons. C’est ce qui crée cette intensité.

Lorsque l’on assiste à un concert de la tournée Substance, le set de Joy Division apparaît bien plus intense que celui de New Order.

La raison en est assez simple : le set de New Order utilise beaucoup de pistes pré-enregistrées ce qui fait que certains musiciens s’arrêtent de jouer. Pour Joy Division, ce n’est pas du tout le cas : il n’y a pas de pistes pré-enregistrées, chaque musicien doit jouer sa partie de la meilleure manière possible pour tirer la quintessence des chansons. C’est ce qui crée cette intensité. Je crois que lorsque The Light reprend Joy Division, tu peux ressentir ce côté à la fois nerveux et très concentré dans le jeu des musiciens. Je suis tellement fier de tous mes gars, sans exception. New Order est un groupe complètement différent, les sensations sont totalement différentes. Le concert de la veille était d’ailleurs particulièrement intéressant. Selon où je regardais, je pouvais remarquer le changement de réactions dans le public : ceux qui préféraient les morceaux de New Order et n’aimaient pas Joy Division et vice-versa. Certains aiment les deux groupes mais généralement, il y a beaucoup plus de tee-shirts de Joy Division que de New Order même si j’ai pu remarquer qu’il y en avait beaucoup hier au soir. Mais, laisse-moi être clair, j’aime beaucoup jouer les morceaux de New Order : « Bizarre Love Triangle », « True Faith », « Temptation », « Everything’s Gone Green » sont des chansons géniales. Même « Shellshock » est une super chanson pour son époque. Si je devais tomber dans les clichés, je dirais que les français ainsi que les italiens sont plus des fans de Joy Division que de New Order. Mais aux Etats-Unis, c’est tout le contraire : ils préfèrent New Order à Joy Division.

Ne plus faire partie de New Order a pour conséquence que je peux retravailler la musique de la manière dont je le désire et généralement, la première chose que je fais, c’est de remettre la ligne de basse là où les autres avaient pris l’habitude de la noyer dans le mix ou même de l’effacer.

Je n’ai pas encore assisté à un concert de la tournée Technique / Republic. Mais comment t’es-tu approprié Republic alors que tu t’es fréquemment plains que ta basse était trop discrète dans le mix de l’album ?

J’ai réintégré mes lignes de basse (rires)! Ne plus faire partie de New Order a pour conséquence que je peux retravailler la musique de la manière dont je le désire et généralement, la première chose que je fais, c’est de remettre la ligne de basse là où les autres avaient pris l’habitude de la noyer dans le mix ou même de l’effacer. Le truc intéressant avec Republic, c’est que ce n’est pas un album terminé. Bernard a enregistré ses parties vocales, les parties pré-enregistrées, les claviers mais lorsque je suis venu pour enregistrer les lignes de basse, Stephen Hague travaillait déjà à partir de jams et reconstituait l’ensemble. Une fois que nous avons fini l’enregistrement dans le studio, nous n’y sommes jamais retournés. Lorsque tu écoutes Republic, le son est génial mais tu sens qu’il y a des choses compliquées qui se passent. Ce que nous avons fait avec The Light, c’est distinguer les meilleures parties de l’album en les renforçant avec les lignes de basse. Donc, pour moi, le live sonne vraiment comme du New Order alors que le disque ressemble plus à du Pet Shop Boys. Tu sais, Technique était auparavant mon album préféré tandis que Republic était le dernier de ma liste. Mais désormais, ce serait plutôt le contraire (rires) ! J’adore Republic et j’adore le jouer. Il est absolument génial d’avoir cette liberté de réintroduire certains éléments dont je considérais l’absence comme une erreur. Alors que si New Order décidait de rejouer Republic, je ne pourrais pas pousser dans cette direction. Il me faudrait faire des compromis.

Tu aimerais écrire un nouveau bouquin ? 

J’en ai écrit trois et tous se finissent mal : la banqueroute de l’Haçienda, la mort de Ian Curtis et la séparation pleine d’amertume de New Order. Donc oui, j’ai très envie d’écrire un livre avec une fin heureuse. Si jamais tu en as une à me proposer, n’hésite pas à m’en parler.

Merci à James Marsters.

 

 

Francois-Marc

Grand consommateur de Baby Carottes et de sorbets au yuzu, j'assume fièrement mon ultra dépendance au doux-amer, à l'électropop bancale et chétive, aux musiciens petits bras ainsi qu'aux formes épurées du grand Steve Ditko. A part cela? Il y avait péno sur Nilmar.