Interview – Peter Milton Walsh

Leader et fondateur de The Apartments, l’australien Peter Milton Walsh est un homme cultivé, élégant et discret. Il est surtout un songwriter patient, prêtant une rare attention à l’écriture de ses chansons, perles mélodiques aux textes souvent mélancoliques – lui qui, à ses débuts, rêvait de chants ensoleillés. Groupe culte au personnel changeant, qui traversa de longues périodes de non activité, The Apartments est essentiellement son œuvre : le travail d’un homme à qui l’on doit des moments de poésie pop inoubliable, recueillis au creux d’albums précieux comme The Evening Visits (1988), A Life Full of Farewells (1995), Fête Foraine (1996). Ou dans le plus récent No Song, No Spell, No Madrigal (2015), dernière réalisation d’une parfaite maîtrise, que l’auteur compositeur a su mettre au service d’une émotion palpable.

En cette fin d’été, passée dans le sud de la France, c’est un Peter Milton Walsh affable et imprégné de culture française qui nous parle de lui et de ce monde qu’il a dû parcourir en quittant Brisbane, sa ville natale. Quarante ans après la formation de Apartments, il apprend et ose encore. Entretien après un set niçois en solo et avant le début d’une tournée automnale qui sera préparée, elle, sur les bords de la Loire, où Milton Walsh a rejoint ses musiciens.

Bonjour Peter, nous sommes heureux de te retrouver pour cette tournée européenne, et tout particulièrement en France. Comment as-tu occupé ton temps depuis les concerts français de 2016 et le dernier album de The Apartments, No Song, No Spell, No Madrigal ?

Oh, j’ai une vie très tranquille, très simple. Où le temps s’en va t-il? Avec ma famille, en voyageant, en lisant, en écrivant, en regardant des films et en écoutant de la musique – il n’y a pas de grande surprise là-dedans. Depuis le dernier album j’ai aussi appris de nouvelles façons de jouer de la guitare. Le public pourra s’en apercevoir et en faire l’expérience sur cette nouvelle tournée. J’ai un peu rattrapé du temps perdu, dirais-je. Quant à mes activités artistiques, j’ai de vieux amis à Sydney. Avec qui je travaille depuis des années. Comme Eliot Fish, Amanda Brown et Miroslav Bukovsky, trompettiste et joueur de bugle. Nous jouons de temps à autres, alternant des concerts dans des grandes salles ou des lieux plus intimes. Mais surtout, après les dates françaises dont tu parles, je voulais savoir si j’étais capable de faire quelque chose que je n’avais jamais essayé: me produire seul sur scène. Je l’ai fait parce qu’en réalité cela me terrifiait. Et j’ai pensé que si je laissais cette peur m’arrêter, je ne ferais plus jamais rien à nouveau. Par chance j’ai trouvé l’endroit parfait: The Junk Bar, qui est un petit endroit beau et rassurant, caché dans les collines nord de Brisbane, la ville où j’ai grandi. Cette ville où The Apartments ont débuté. La ville dans laquelle mon histoire d’amour avec les chansons a commencé, où j’ai commencé à prendre goût à l’écriture. Où je suis tombé amoureux, tout simplement, pour la première fois. Pour moi la ville est remplie de souvenirs, tu vois, et cette soirée là, au Junk Bar, deux de mes musiciens favoris étaient présents. Ed Kuepper et Robert Forster (The Bad Seeds et The Go-Beetweens, ndlr) qui ont beaucoup compté pour moi. Sans que je le sache, le concert a été enregistré en direct sur un petit deux pistes, par les propriétaires des lieux! Et je leur reste à jamais reconnaissant d’avoir eu cette idée, parce que tout s’est bien passé, comme si on m’avait donné un espace où je pouvais disparaître dans les chansons elles-mêmes. Mon ignorance de l’enregistrement a apporté une forme de magie – je n’avais à me préoccuper de rien! Cet enregistrement sera publié en Octobre, sous le titre Initials PMW – Live at The Junk Bar.

« Je voulais savoir si j’étais capable de faire quelque chose que je n’avais jamais essayé: me produire seul sur scène. Je l’ai fait parce qu’en réalité cela me terrifiait. »

As-tu renouvelé depuis lors ce genre d’expérience qui t’inquiétait?

Oui. Juste après. J’ai pris un vol pour San Francisco pour un autre concert en solo. L’offre est venue après que j’aie mentionné quelque part que j’allais visiter la ville pour la première fois, et y retrouver un vieil ami. J’ai dit que ce serait vraiment merveilleux si j’avais l’opportunité de donner mon tout premier concert solo sur le sol américain durant ce voyage. Un promoteur de San Francisco a bondi sur le projet – comme on dit là-bas, même pour ceux qui ne sont pas dans le Four Tops -, pour m’offrir un concert. En déclarant qu’il avait l’endroit idoine pour ce genre de chose, et que Mark Eitzel ferait même ma première partie, etc etc. Un superbe cadeau. Bien que je doute vraiment qu’il ait jamais demandé quoi que ce soit à Mark Eitzel pour ce coup là !

Faisons un petit retour dans le temps, si tu veux bien. Comment était l’atmosphère de Brisbane à la fin des seventies? Lorsque The Apartments commencent à jouer, dans cette nouvelle mouvance musicale qui agite une nouvelle génération de musiciens?

Le Brisbane de mon enfance était un bon endroit dans lequel grandir. Mais la chose la plus remarquable était qu’on avait l’impression de vivre dans une ville qui était comme un vide et long dimanche qui ne finissait pas. C’est pour cela que beaucoup pensaient qu’il leur fallait quitter cet endroit. Quand il y avait tant à découvrir de part le monde. Naturellement cette ville, et ce monde aussi, n’existent plus maintenant. Si je regarde en arrière, qui sait si j’aurais vécu et joué à NYC, Londres, Berlin, si Brisbane n’était pas la ville à laquelle je me sentais appartenir? J’ai toujours envié cette idée au sujet de William Faulkner: il n’a jamais réellement laissé Oxford, Mississippi. Le monde est venu à lui, pas le contraire. Moi j’ai dû sortir et découvrir. Voilà pour la ville. Et pour en venir spécifiquement au groupe, nous avons joué notre premier concert en Octobre 1978. Il y a quarante ans. Je n’avais pas vraiment pensé à ça jusqu’à ce que je fasse quelques interviews un peu plus tôt dans l’année. Dans chacune d’elles, on m’a demandé quel était mon état d’esprit quand je débutais le groupe. Et bien il est clair que je voulais, au début, quelque chose de lumineux, des chansons remplies de soleil, dont on se souvienne, pleines de mélodies. Il semble que je n’aie peut-être pas été à la hauteur.

Le parcours de The Apartments a connu plusieurs temps d’arrêt. Comment vois-tu rétrospectivement cet aspect de ta carrière?

Jouer de la musique, le monde des chansons et des groupes, les hauts et les bas d’une « carrière », toutes ces choses m’ont toujours parues être ce qui est le plus proche des roulettes des maisons de jeux. C’est une vie de casino. Si les années que j’ai perdues comptaient ou m’avaient enseigné un peu, c’est qu’il est facile de sentir que vous possédez le monde quand vous êtes gagnant – mais que vous découvrez plus à propos de vous-même quand vous perdez. Voilà la grâce des ombres. Sinatra, naturellement, connaissait ça. C’est probablement l’explication de mon émotion très vive pour des films comme La Baie des Anges, The Man with the Golden Arm, Bob le Flambeur etc – ils sont traversés à la fois par le hasard, l’obscurité, des coups de chance, le charme. Même si je le pouvais, je ne changerais rien de ce qui est arrivé pour The Apartments. Et la plupart du temps, je n’avais pas essayé de toute façon. Ainsi suis-je profondément reconnaissant qu’existent, quelque part dans ce monde, des gens qui ont reçu et voulu garder mes chansons dans leurs vies et dans leurs cœurs. Et qui viennent nous écouter pour les éprouver d’une autre façon.

« Le Brisbane de mon enfance était un bon endroit dans lequel grandir. Mais la chose la plus remarquable était qu’on avait l’impression de vivre dans une ville qui était comme un vide et long dimanche qui ne finissait pas. »

Tu viens de citer de nombreux titres de films d’une même époque et d’un même style. Le nom du groupe est lui aussi une référence cinématographique. Peux-tu nous en dire un peu plus sur ce choix?

J’ai pris le nom au film de Billy Wilder, The Apartment. Qui est probablement, parmi celles que je connais, une des plus puissantes histoires d’amour et de solitude – et qui traite aussi de la vie dans les villes modernes. Mais c’est Grant McLennan, des Go-Betweens, qui m’a encouragé dans ce choix. Il m’avait proposé plusieurs noms pour le groupe ; aucun ne me plaisait. Je lui ai demandé ce qu’il pensait de The Apartments ? Il m’a répondu en disant: « Ha ! The Apartment. Billy Wilder – le cynique et le romantique. C’est parfait pour toi ! Par-fait ! » . Quarante ans après, il semble encore que ce soit bien le cas.

Le cinéma français paraît t’intéresser particulièrement? Je veux évoquer La Nouvelle Vague ou un réalisateur comme l’immense Jean-Pierre Melville (le plus américain des cinéastes français!). Et de la même façon tu montres un goût prononcé pour d’autres aspects de notre culture, comme la poésie, la photo et la littérature. D’où est venu cet intérêt?

La culture française signifie beaucoup pour moi depuis mon adolescence. Et je pense qu’elle a touché ma sensibilité tout au long de ma vie. Il s’y trouve des choses qui résonnent complètement en moi. Au lycée, j’avais pris le français parmi les cours de mes deux dernières années. Je dois reconnaître cependant que je le parle criminellement mal ! Je me souviens de deux livres traduits que nous avions étudiés. L’étranger de Camus et Le Silence de la Mer, dont j’ai oublié l’auteur (il s’agit de Vercors, 1942, Editions de Minuit, ndlr). Par coïncidence j’ai découvert plus tard que Melville avait lu ce livre – au sujet de l’Occupation – et qu’il l’avait adapté pour son premier film. Toutefois je ne m’en rappelle plus très bien, maintenant. Je me suis par contre complètement identifié à Meursault, le personnage d’Albert Camus. Sa distance, son retrait émotionnel, la simplicité de sa vie près de la mer – le climat écrasant, le travail qui n’a aucune signification pour lui, sa fiancée, toute cette sensualité pure et brute qui se dégage du roman. Lorsque j’ai quitté l’école, j’ai travaillé pour l’office postal. Un travail dénué de sens, qui ne menait nulle part. Exactement ce que raconte Charles Bukowski ! Ma vie à 18,19 ans me semblait similaire à celle de Meursault de plus d’une façon, mais c’était sa futilité qui l’emportait spécialement. Et pour parler du cinéma français, évidemment comme pour tous ceux qui aiment les films, la Nouvelle Vague compte beaucoup. Je n’ai jamais oublié la première fois où j’ai vu A Bout de Souffle – comme tous les Godard qui ont suivi, il m’est apparu rempli de citations – ; je me rappelle l’extrait de Faulkner, quand Patricia et Michel sont allongés dans la chambre d’hôtel ensoleillée, l’après-midi. Le personnage de Patricia, jouée par Jean Seberg, demande à Jean Paul Belmondo de lui lire cette phrase fantastique: « Entre la douleur et rien, je choisirais la douleur ». Vive Godard – c’est vraiment la ligne à choisir ! Et pour répondre encore à ta question, quoiqu’il arrive entre moi et cette forme de culture française, je ressens cela comme un cadeau, un cadeau à effet rétro-actif. C’est toujours resté une constante pour moi, et je me considère très chanceux de connaître cette longue relation d’amour tout au long de ma vie.

Revenons-en à ton actualité. Pour cette tournée qui s’annonce de quelle manière vas-tu présenter tes chansons? En trio ou quartet? Seras-tu accompagné par Natasha Penot et Antoine Chaperon?

Oui. Les fabuleux Natasha et Antoine, que je vais rejoindre dans quelques jours – Trois sur la route: encore.

Allez-vous interpréter de nouveaux titres? Ou bien – je pense avoir lu cela quelque part?- des moins connus que tu as envie de jouer à nouveau?

Je ne jouerai pas de nouvelles chansons. Je suis superstitieux sur ce point, à présent. Cette tournée est pensée comme un mélange de dates en trio et d’autres que je ferai seul. J’ai joué à Nice, nous irons en Hollande, en Suisse, Allemagne, Espagne – nos deux concerts londoniens sont déjà sold out – et au travers de la France. Nous jouerons des titres qui n’ont jamais été joués live par The Apartments. « The Failure of Love » par exemple.

Peux-tu me parler de la manière dont tu vois tes chansons? Quel est ton rapport avec elles?

Il y a quelque chose que j’ai compris en donnant mon tout premier concert en France, après une longue période hors-jeu pour moi. Après des années passées totalement retiré du monde de la musique et de la vie de musicien, c’était comme si je réapprenais une relation avec un monde que j’avais cru posséder. Et jouer des chansons écrites dans une vie à laquelle j’avais dit au revoir, fût comme tenir une réunion avec mon ancien moi. Ce que je découvris aussi, par la voie des chansons rejouées, et tout particulièrement dans les grands moments d’intimité des concerts solo, c’est que les chansons sont également des retrouvailles avec des gens qui ne sont plus là.

Les chansons se reconstruisent dans ma vie. « Swap Places » fût pour un temps impossible à interpréter. Je ne pouvais pas m’y lancer. Et la première fois où j’ai présenté « Twenty one » à Amanda Brown (violoniste, The Go-Beetweens, ndlr), elle m’a dit qu’elle ne pourrait jamais l’écouter sans s’effondrer… Mais j’ai joué ces chansons, nous les avons jouées, de toute façon, parce que nous devions le faire, parce qu’elles existent, et parce qu’elles sont un moyen de nous souvenir – je l’ai dit – de ceux qui ne sont plus parmi nous. Alors ce n’est pas tant que le sens des chansons change au fil du temps – et quoiqu’il vous soit arrivé, ce qui est arrivé demeure -, mais nous ne restons pas les mêmes. Nous continuons à bouger. Simplement parce qu’il le faut. Tu réapprends le monde au travers des conséquences des faits survenus. Comme l’écrivit la grande romancière américaine Elizabeth Spencer: « Tu devais supporter ce que tu ressentais comme insupportable – ou bien vivre était terminé pour toi . »

Après ces dates européennes vas-tu tourner ailleurs dans les mois à venir? As-tu un projet d’écriture, d’enregistrement?

Je vais tourner encore quelques temps à mon retour en Australie, car je vais reprendre le travail pour le nouvel album. Je ne jouerai aucune nouvelle chanson de ce projet en cours durant cette tournée. Je souhaite que leur découverte soit une expérience entièrement neuve pour les auditeurs, à la sortie du disque. C’est la façon dont j’ai procédé la plupart du temps. Écrire les chansons, les enregistrer et ensuite les jouer live. Plus tard. Parfois de nombreuses années après…

Merci beaucoup Peter, pour cet échange. Nous nous voyons bientôt à Lyon?

Absolument! (en français). Je me souviens très bien de notre concert à Lyon. C’était la dernière date de la précédente tournée – si tu veux apporter quelque chose de spécial à une soirée, fais-le le dernier soir (sourires). Fais quelque chose qui se relie à un au revoir et un départ. Les gens étaient si chaleureux ce soir là. Je me rappelle de cette jeune femme qui est venue au stand de merchandising et a acheté quatre albums. Et Kate lui a dit qu’elle devait être une immense fan! Elle a répondu qu’elle n’avait jamais entendu The Apartments auparavant mais que son compagnon lui avait dit qu’elle devrait venir au concert. Un peu plus tard, quand tout était terminé et que je signais des autographes, elle est revenue. Avant que j’aie pu prononcer un mot, elle m’a dit: « J’ai 25 ans et je regrette chaque année de ma vie où j’ignorais tout de The Apartments ». Je lui ai demandé si je pouvais imprimer sa phrase sur un t-shirt. Je me souviens de ça!

The Apartments seront au Sonic le Vendredi 12/10.

Photo de The Apartments sur scène: Catherine Deylac

Jean-Noël

Peintre et guitariste, adepte de Telecaster Custom et d'amplis Fender. Né en 1962 - avant l'invention du monde virtuel - pense que la critique musicale peut-être un genre littéraire, objet idéal pour un débat en fauteuil club millésimé.