Interview – Watine

Au centre, il y a un piano. Autour, une electronica cinématographique que Catherine Watine entrelace aux mélodies et accords du clavier. Foisonnante et paradoxalement complexe, alors qu’elle relève d’approches fondamentalement minimalistes, la musique de la multi-instrumentiste parisienne conduit l’auditeur dans un songe éveillé. Moins confortable que les productions d’ambient, c’est sa richesse musicale qui interpelle; comme une compulsive recherche du beau ou d’une révélation insaisissable. En creusant les pistes de Géométries sous-cutanées – huitième et nouvel album -, on en comprend les chemins cachés, tracés sous dix titres en anglais dont seulement deux portent une voix (parlée et en français). Cheminements entendus d’abord chez Fauré et Steve Reich. Puis dans les théories du rock progressif allemand (Tangerine Dream), comme dans les expériences de Bjork ou de la scène Trip Hop de Bristol. Soit beaucoup d’influences qui s’entremêlent sans incohérence. On pourrait ne pas s’en préoccuper, je le concède. Mais elles restent indissociables d’une mise en sons sophistiquée, dont le rendu final tient de l’abstraction, et qui éloigne Catherine Watine de formats musicaux plus aisément abordables. Géométries sous-cutanées relève du conceptuel et d’une démarche aussi artistique qu’intellectuelle. Dans son propos non expressément musical, l’album est l’orchestration experte d’une mélancolie profonde, associée à une fantaisie qui ne paraît pas antinomique ici. Les deux dévoileront finalement leur auteur. La compositrice nous en parle.

Photo de Hervé All

Quel est votre arrière plan en tant que musicienne? Et de quel milieu musical ou scène venez-vous?

Essentiellement le piano, en études classiques, et ensuite de longues années d’improvisations pour mon seul plaisir. J’ai commencé à exprimer mes propres compositions très tard, avec le format chansons et très timidement. Premiers albums avec de très bons retours, des lives en radio (Europe 1, Radio Nova, France Inter, RFI). Pour le dernier, dans les studios de RFI, j’étais seule devant leur piano à queue. J’ai monté un groupe pour la scène, nous étions 5, tous multi-instrumentistes. On nous associait à un format dream pop-rock cinématographique. Puis nous sommes passés à 4, puis en trio sans batterie. Ensuite en duo piano/violon, pour l’album Atalaye. Enfin, je ne me suis plus produite qu’au piano, seule. C’est sans doute ce long parcours, terminé en solitaire, qui m’a poussée à organiser mes expériences actuelles.

Comment s’est déroulé l’enregistrement de Géométries Sous-Cutanées ? Et comment produit-on de l’electronica ? J’ai noté la remarquable qualité des séquences de batterie.

Je crois qu’il faut remonter à mon dernier album où pour la première fois, j’ai osé prendre en main la réalisation. J’ai enregistré des premiers thèmes soit sur mon Pleyel, soit directement sur le clavier maître. Puis je me suis attachée à trouver la matière organique, en explorant ce que j’ai enregistré sur plusieurs années dans une bibliothèque de sons assez large.

J’essaie d’imaginer le sol sur lequel se pose le thème principal. C’est à ce moment-là que j’ai besoin de construire une rythmique; je vais très rarement consulter les patterns de logiciel de batterie, je préfère la monter moi-même en découpant d’anciens enregistrements, pour les remonter selon ce que j’entends dans ma tête. Les timbales, par exemple sont assez présentes dans l’album, elles avaient été jouées par Arnaud Delannoy, un fabuleux multi-instrumentiste avec qui j’ai eu le bonheur de tourner. Les parties avaient été jouées pour un album qui n’a pas vu le jour. De notre travail j’ai également découpé et remonté des phrases de violoncelle, de violon et de cor (tout joué par lui). Le titre «Melancholia my love» en est le témoin.

Pour les rythmiques, j’ai également repris certains fichiers de batterie. J’ai fouillé du côté de sons industriels chez Native Instruments. En les jouant sur le clavier maître, j’ai pu composer toute la soutenance rythmique de «Jet Lag», par exemple (une quinzaine de pistes arrangées rien que pour ces drums).

Il m’arrive aussi de tomber en arrêt sur un son dont j’imagine ce que je vais pouvoir en faire en le déformant. C’est l’accroche très granuleuse qui s’invite sur le titre «Raining Bees», un sample de voix africaines traitées de diverses manières.

Damien Somville, qui a réalisé le mixage, a apporté sa touche pour les batteries du titre «Lovesick». Je lui dois énormément sur toute la partie rythmique, car il a patiemment et méthodiquement recalé tout ce qui devait l’être – sauf lorsque je voulais garder un côté bancal.

Comment sont traitées les boucles musicales qu’on entend?

Une fois que ce premier travail est fait. Je trouve ma matière dans la bibliothèque LOGIC. Rien n’est simplement copié, je joue la boucle au clavier et je la transforme – quelques fois je l’assigne sur plusieurs pistes, en les décalant, en essayant plein d’effets. J’ai ce besoin de transformation, d’arrangement – de décoration (comme dans la vie, j’aime arranger les choses, les rendre harmonieuses à l’œil ; là c’est à l’oreille).

Puis je compose des développements sur mon clavier en leur assignant des sons. Spontanément, je me tourne souvent vers des flûtes ou des cordes et certains pianos – il m’est plus facile de jouer directement mes combos sur le clavier dont je peux  changer quelques notes, changer d’octave. Les orchestrer par des suites d’accords, voire détourner la composition originale (les pianos devenus fous de «Sheer Power», simplement en changeant quelques notes). Je monte tous mes contre–chants ainsi. Un second thème et souvent un troisième, viennent dans le thème principal. Je suis alors dans une pure logique d’orchestration et non plus d’assemblage de samples.

Les basses sont simplissimes et je les joue au clavier. A la toute fin, je m’autorise à poser des messages subliminaux, des petites ritournelles graciles, entêtantes, comme des petits elfes bondissants, des broderies pop ou pas…

Photo de Olivier Peel

Vous me contredirez sans doute, mais je trouve votre démarche très structurée et fortement intellectualisée ?

Je n’ai jamais intellectualisé le processus de fabrication de cet album. Je me suis posée devant mon piano et devant l’ordinateur, avec l’intention d’exploiter les ressources à ma portée. Chaque partie apportait sa conséquence, sa découverte, comme la loi de l’évolution dans la nature. On ne sait pas à l’avance ce qui va se produire, sauf que le soleil se lève et se couche. C’est bien ce principe de l’expérimentation qui m’a guidée.

Qu’est-ce qui vous motive dans la proposition d’une musique abstraite et éloignée du format pop plus abordable ?

Il n’est pas question de format, il est question juste de musique, de celle que l’on entend, que l’on sous-entend, celle qui nous interpelle. De la musique pure, de l’émotion musicale. J’aime remplir l’espace d’harmonies et de dysharmonies. J’aime être fidèle à ma curiosité de l’univers où rien n’est silence, où l’écoute du monde peut être bruissante. Je ne suis qu’un instrument entre l’invisible et le terrestre, une corde sensible.

J’entends des éléments qui m’évoquent les boucles psychédéliques qui apparaissent dans la Pop britannique au mitan des 60´s ? Notamment dans les très grandes productions des Beatles. Y a t-il chez vous un intérêt pour cette période qui fût justement marquée  par l’expérimentation ?

Forcément, j’ai été biberonnée avec les Beatles. Je me souviens de virées en deuch, avec la musique à fond dans l’auto-radio. C’était joyeux, je voyais tout autour de moi les pattes d’eph, le Flower power. J’écoute aujourd’hui avec une grande nostalgie.

L’ambient, l’electronica prennent un peu le risque de diluer un propos dans des humeurs très floues, ou qui pourraient paraître gratuites. Qu’en pensez vous ?

Je suis toujours partagée entre la plus simple expression et le foisonnement. Pour cet album, j’ai choisi le foisonnement qui apaise. La qualification d’ambient est un peu un fourre-tout, lorsqu’il s’agit de musiques électroniques. J’ai plus l’impression d’avoir composé des pièces pour orchestre dans lesquelles j’ai fait entrer des sons organiques et des boucles électroniques.  Je n’ai rien prémédité. J’ai d’ailleurs  été très surprise de voir où je m’emmenais. Il n’ y a pas de posture derrière cet album, c’est une partie de moi qui a voulu émerger. Je dois en accepter le trop-plein, les humeurs floues.

Anton Newcombe (BJTM) a publié il y a quatre ans un album intitulé Musique d’un film imaginé. Les propositions qu’il y fait sont très suggestives visuellement.  Quel rapport éventuel pouvez vous sous entendre, de votre côté, entre vos compos et une sorte de BO?

A l’instar de Anton Newcombe pour l’album auquel vous faites référence, l’analogie pourrait venir du fait que sur Géométries sous-cutanées, tous les titres sont enchaînés. Comme une BO de 73 minutes pour le CD, et 4 faces de vinyles pareillement enchaînées. Le choix de la tracklist a pris du temps. Il fallait que chaque titre puisse annoncer le suivant, et qu’il y ait en même temps un rythme général – ce qui explique qu’il se termine par «Jet Lag», fin de l’introspection psychique sur la vie et la mort.

Le titre de cet album m’a produit un effet étrange. Le mélange d’une représentation venue du raisonnement et d’une zone charnelle, tactile – par l’évocation de la peau et des tissus humains. Le visuel est également troublant. Surréaliste. Que pouvez-vous en dire ?

Tout est vivant dans mon imaginaire, il y a des rebondissements, des débuts, des fins, des envols, des silences, tout ce dont est faite la vie. Certains ont eu l’impression que ma musique leur parlait profondément. Seule sur le projet, j’ai pu exercer une liberté totale. Faire ramper l’intime, l’intuitif, l’instinctif au milieu de la construction pyramidale des mélodies. Les géométries se sont construites sur ce réseau sous-terrain.

Mozart disait: «Je cherche les petites notes qui s’aiment». Allez là où il n’y a pas de chemin et laissez une trace. Il n’y avait pas de chemin, pas d’horizon, mais la trace à l’intérieur s’est dessinée, emplissant toute cette géométrie des sentiments, le sous-cutané, les géométries de mon instinct. Le titre est venu de lui-même: Géométries sous-cutanées.

Envisagez-vous des prestations live pour ce nouvel album?

Sur ce format là, non pas pour l’instant, je me refuse à jouer les DJ. Il faudrait des rencontres, des répétitions, de nouvelles formes. Mon modèle dans le genre est la formation en trio du groupe SON LUX. Je doute de pouvoir trouver une telle osmose autour de l’album. Mais si quelqu’un se présente, avec beaucoup d’enthousiasme, on pourra en discuter. Mais j’ai un projet de duo en cours qui me prend beaucoup d’attention! Alors sans doute, je ferai quelques concerts de piano où je pourrai exposer ma façon de travailler. Et puis, il y a déjà une suite à mes Géométries, on pourra en parler une autre fois !

Jean-Noël

Peintre et guitariste, adepte de Telecaster Custom et d'amplis Fender. Né en 1962 - avant l'invention du monde virtuel - pense que la critique musicale peut-être un genre littéraire, objet idéal pour un débat en fauteuil club millésimé.