Jazz Butchers / Last of the Gentleman Adventurers

Disques | publié le 27 Nov 2017 par | 2 183 vues

Manquer l'immanquable est de l'ordre des possibles, de ces rendez-vous ratés qu'on regrette ensuite. Au printemps 2016, c'est ce que nous avons fait. Comment? En ignorant complètement – sans l'avoir voulu - la sortie du dernier album de Jazz Butcher: Last Of The Gentleman Adventurers. L'explication de cet oubli que nous ne soupçonnions même pas, se trouve dans ce constat un peu désolant que Jazz Butcher - ou Jazz Butcher Conspiracy – est certes un groupe culte, mais qu'il aura été en même temps une formation très sous- estimée du public et de la critique. Le groupe lui-même a sans doute une responsabilité dans cette affaire. Depuis 1982, année de sa création à Oxford et tout au long des années 80 et 90, à l'instar de leur leader Pat Fish, les musiciens de Jazz Butcher se sont toujours davantage préoccupés de leurs propres convictions plutôt que d'un accord avec l'industrie du disque. L'attitude est louable et on ne la jugera pas, mais elle tient cependant du pari risqué. D'un autre côté les humeurs (très) changeantes de Fish n'ont certainement rien arrangé. Ce genre de choses, on le sait, ne pardonne pas.

Publié une première fois en 2012 grâce au financement d'un noyau de fans,  Last Of The Gentleman Adventurers a donc été réédité - l'album était devenu introuvable - pour une plus large et très méritée diffusion. C'est Fire Records - label chez qui on retrouve The Chills, Pulp, Spacemen 3 ou Teenage Fan Club et The Lemonheads - qui a redonné une seconde vie à cette dernière production de Jazz Butcher, laquelle pourrait constituer un idéal ultime album. Moins éparpillé qu'ont pu l'être parfois les enregistrements du groupe durant ses deux principales décennies d'activité (1982-1995), Last Of The Gentleman Adventurers forme un ensemble au centre repérable, cohérent et l'auteur-compositeur Pat Fish y affiche une constance d'humeur qu'on ne lui connaissait pas. Par un raccourci forcément trop rapide, on pourrait y voir le signe de ce qu'on appelle maturité.

Pat Fish, au milieu des années 2010, n'est plus aussi cynique et paraît, au contraire, enclin à montrer ce que la vie peut apprendre à un homme qui a connu des hauts et des bas. Les textes, toujours d'aussi bonne qualité, restent fidèles aux préoccupations de l'auteur. On retrouve ces portraits et évocations de déclassés ou de personnages franchement bizarres qui ont souvent peuplé les narrations de Jazz Butcher. Avec ce sentiment avancé par Fish que notre monde laisse plus sur le côté qu'il n'accompagne vraiment. Peu tenté par l'époque actuelle – on s'en serait douté –, le chanteur se demande comment la génération internet d'aujourd'hui peut réellement vivre sa vie ? "All the
Saints". Philosophe et ignorant les travers du jeunisme, à soixante ans, Fish ne poursuit pas une jeunesse qu'il sait derrière lui . Le song writer se sent bien où il est à présent, après quelques déconvenues plus ou moins cuisantes. Avec un détachement élégant il nous le chante même en français ("Tombé dans les pommes"), titre qui laisse sous son charme l'auditeur hexagonal.

Musicalement l'album fait la part belle aux guitares, rempli d'accents qui vont du folk au jazz. Fish qui n'a plus rien à prouver se montre un compositeur et guitariste inspiré, très à l'aise avec son jeu.  "Shame About You" propose une guitare jazz relaxée, débarrassée de fioritures inutiles, quand "Black Raoul" est joué sur un riff agressif et menaçant. Mais Fish, gentleman voyageur, n'est plus ce jeune homme qui fit preuve d'un dynamisme parfois énervé qui caractérisa le brillant (mais lointain) Scandal In Bohemia. Les titres les plus agités comme "Shame About You" et "Solar Care", conservent une forme de réserve et on peut supposer que Fish a dû beaucoup écouter Richard Thompson (Fairport Convention) et Kevin Ayers, avec son comparse le guitariste Max Eider, membre éminent de Jazz Butcher.

In fine, Last Of The Gentleman Adventurers qu'on est heureux d'entendre, n'est pas pour autant un album qui s'adressera à tout le monde. L'instantanéitié de "Girlfriend", ''She's a Yo-Yo", ou la grande pop d'"Angels" et "Susie" – titre qui fut surement une source d'inspiration pour l'écossais Loyd Cole – sont oubliés et il ne faut pas les espérer ici. Au début des années 90, Pat Fish passa la main aux jeunes groupes de Creation, et Ride ou Oasis prirent la première place qu'il laissait libre. Ceci évita peut-être à Jazz Butcher de ressembler alors à ce que les Kinks – groupe duquel on peut les rapprocher - devinrent au milieu de leur carrière. La décision fût implicitement sage, sinon explicitement controlée.

En 2017 pour apprécier pleinement et découvrir les subtilités de ce point d'orgue, peut-être final, qu'est Last Of The Gentleman Adventurers, il faut plusieurs écoutes. Comme certains vieux alcools oubliés, l'album est un compagnon ambigu. Lequel accompagnerait des heures perdues, passées sur une banquette d'un pub clair-obscur, dans lequel les buveurs ne sont pressés par rien, mais sont rares et mélancoliques – ce qu'en substance nous raconte la chanson titre. Celui qui cherche un tel endroit sait qu'il n'existe pas. Et quand bien même existerait-il, y rester trop longtemps ne serait que de très loin une solution salutaire. Quoiqu'il en soit, la dignité de l'oeuvre qu'on y entendrait n'est pas remise en cause.

Fire a également réalisé deux coffrets des précédents albums du groupe. Un premier, The Wasted Years (2017), rassemble ceux sortis chez Glass de 82 à 88. Le second reprend les disques de la période Creation.

En 2017 Pat Fish et Jazz Butcher se produisent – sans Max Eider - sous le nom très chic de Jazz Butcher Quartet.

Posté par Jean-Noël

Peintre et guitariste, adepte de Telecaster Custom et d'amplis Fender. Né en 1962 - avant l'invention du monde virtuel - pense que la critique musicale peut-être un genre littéraire, objet idéal pour un débat en fauteuil club millésimé.