Nick Mason’s Saucerful of Secrets / Arènes de Nîmes (06/07/2019)

«Et voici le grand moment de la soirée. Je vais jouer du gong ! Ce que Roger (Waters) ne m’a jamais autorisé à faire.» (Nick Mason, s’adressant au public le 6 Juillet)

Les batteurs anglais sont une espèce bien particulière. Ils manient l’ironie tout autant que leurs baguettes. Ce sont des musiciens qui connaissent la valeur du silence. L’anglais ne frappe pas tous les coups et, quand il le faut, il retient sa main pour le seul bénéfice de la musique. Nick Mason est de ceux-là. Par ailleurs – mais nul ne l’ignore – il fût le batteur du Pink Floyd, depuis les années libératrices du Swinging London où le groupe se forma, jusqu’à sa fin sous sa forme historique. Rangé des voitures, celui qui les collectionna et en pilota sur le circuit du Mans, a décidé voici deux ans de reprendre du service au volant d’une curieuse machine. Avec The Saucerful Of Secrets, nom du second album du Floyd, le septuagénaire quitte une très paisible retraite pour se replonger dans ce qui fût le répertoire fondateur d’un des plus grands quartets de l’histoire de la musique rock.

Live report en douze remarques :

1 – Saucerful of Secrets n’est pas une autre forme du vieux PF. Nick Mason, au micro derrière ses fûts et sa double grosse caisse, le précise avec flegme et humour.

2 – L’homme ne porte plus moustache et cheveux longs, ni son débardeur de 1971 – ainsi qu’on le voit sur la vidéo du Pink Floyd à Pompéi (film culte) dont des extraits défilent pendant le set. A 75 ans il est un très riche citoyen britannique, récemment honoré et décoré par le prince William pour ses mérites artistiques. Sa vie a été celle d’un formidable musicien de premier plan avec un groupe de premier plan (au moins pendant 20 ans).

3 – C’est très tardivement que l’idée lui est venue de rassembler quelques amis dont Guy Pratt (bassiste engagé par Gilmour après le départ de Waters), pour rejouer le premier répertoire (magique) du Floyd. Il est probable que l’idée lui fût soufflée.

4 – L’exercice était-il risqué en terme d’audience? Oui. Ces chansons et pièces musicales écrites entre 1967 («Arnold Layne»/ « See Emily Play» – singles de Syd Barrett) et 1971 («One Of These Days»/ «Fearless» sur Meddle) ne sont pas parmi les plus connues. Certaines pourraient se retrouver au dessus des capacités d’attention d’un public rock qui aime légèreté, immédiateté et ce qu’il reconnaît avec facilité. «A Saucerful Of Secrets», «Atom Heart Mother – Remergence», ont-elles quelques chances en 2019?

5 – Mason n’est pas Gilmour ou Waters. Il ne peut prétendre à rassembler un public aussi large que les deux leaders floydiens. «Je n’allais pas m’essayer à jouer «Comfortably Numb». David et Roger le font mieux que moi.» dit-il. Pour autant The Saucerful Of Secrets fédère – dont ces fans anglais seniors, rencontrés après le show, qui suivent plusieurs dates européennes et me disent que le concert de la veille, en Suisse, était meilleur. Des plus jeunes, curieux de musique, devraient pourtant trouver leur compte à l’écoute d’un groupe au-dessus de tout soupçon.

6 – Nick Mason & The Saucerful Of Secrets relève d’un paradoxe. Des musiciens experts et d’âge mûr, jouent des titres géniaux composés par des musiciens (dont Mason lui-même) qui avaient entre 20 et 25 ans à leur création. On interprète, cinquante ans après, une musique de jeunes gens qui fût aussi novatrice que partiellement underground à la fin des années 60s. Le paradoxe est palpable. Spectateur, on se dit qu’on aurait voulu être là pour entendre, en leur temps, ces chefs d’œuvre pop et psychédéliques puis prog. Mais le temps est-il si nettement passé?

7 – Nous ne sommes pas, ici, dans la nostalgie d’une époque révolue. L’ex Floyd s’en souvient pour sa valeur et lui rend un hommage qui a le mérite de raviver la mémoire d’un pan ambitieux et utopique de la culture rock. Son groupe est tout sauf le cover band de luxe qu’on aurait pu craindre.

8 – A Saucerful of Secrets n’adapte pas vraiment les titres qu’il choisit. Mais il les rend présents. On imagine le fantôme de Syd Barrett quelque part dans un coin de la scène. Le fantôme écarquille les yeux. Il n’y comprend pas grand chose? Ce vieux Nick qu’il n’a plus revu depuis 1975 – très furtivement, sans lui parler – joue ses singles et instrumentaux renversants. Des extraits du Piper At The Gates Of Dawn qu’il composa en jeune prodige («Interstellar Overdrive», «Astronomy Domine», «Lucifer Sam», «Bike»), et qui rendirent possible l’existence de ce groupe qu’il baptisa lui-même du nom de deux de ses héros. C’est très loin et confus pour son cerveau irrégulier. On diffuse «Jugband Blues» après la sortie de scène des musiciens. Son chant du cygne sur Saucerful Of Secrets, justement. Le groupe reprend «Vegetable Man» (chanson jugée bien trop tordue en 1968, non retenue et non éditée). Ses morceaux secouaient sérieusement, se dit le fantôme du Diamant Fou. La version de ce soir de L’Homme Légume est parfaite. Le fantôme disparaît…

9 – A Saucerful of Secrets est un événement qui fait profil bas. Ses musiciens n’ont aucun charisme physique. De toute évidence, ils s’en moquent. Très bonne idée.

10 – L’absence de charisme visuel nous ramène à l’essentiel: la musique. En ai-je plus entendu avec cette seule soupière aux secrets qu’avec dix concerts récents de Rock indépendant – mon genre musical préféré?

11 – Le rock, aujourd’hui, est souvent conservateur. Je peux me tromper mais on y perdra sur la durée. Je ne remercierai jamais assez la sœur aînée d’un copain de collège qui, vers 1975, possédait ces compilations à prix économiques: Relics et Nice Pair. Grâce à elle je m’étais plongé dans les premiers LP de l’énorme Pink Floyd que nous connaissions alors avec DSOTM et WYWH. Ces disques m’ouvrirent des portes et ce que je découvris ne me quitta jamais. Mason le réanime.

12 – Une chronique entière aurait pu être réservée au jeu de batterie du musicien derrière les figures Waters / Gilmour. Mais cet article aurait été trop long. Nick Mason I Love U.

Crédits photos: Olivier Ruiz

Chaîne Youtube: Shine On

Jean-Noël

Peintre et guitariste, adepte de Telecaster Custom et d'amplis Fender. Né en 1962 - avant l'invention du monde virtuel - pense que la critique musicale peut-être un genre littéraire, objet idéal pour un débat en fauteuil club millésimé.