Protomartyr / The Agent Intellect

Protomartyr_The Agent IntellectJ’ai loupé les débuts de Protomartyr. A ma décharge le groupe de Detroit ne compte que trois ans d’existence mais, actif, il a donc publié cet automne The Third Protomartyr Lp, The Agent Intellect. Soit le titre complet de ce déjà troisième opus, ainsi que spécifié en lettres noires sur la pochette intérieure cartonnée à l’esthétique blank generation. La référence est une évidence, au vu du choix des typographies et photos montages à l’ancienne, derrière une couverture bicolore et muette (plus contemporaine, elle), toute occupée par un visage de marbre, au sens propre comme au figuré. L’image est piquée à quelque buste mutique de César romain et on la retrouve au milieu des collages intérieurs, mêlant quidams butés en attente, écrasés, sous l’évocation d’une société oscillant entre futur incertain et contrôle d’êtres soumis, pressurisés,  aux cerveaux prêts à craquer. Tout cela est de prime abord redoutable, qui relève de quelques poncifs mais propose, on le comprend, une approche dure du destin humain et de notre époque actuelle. Le ton musical, loin d’une pop joyeuse ou délicate, va de pair avec l’imagerie utilisée.

Enregistrés en six jours les douze titres de The Agent Intellect, sont portés par la voix de Joe Casey, leader et auteur, trentenaire au look d’anti rock star absolu. L’homme, nous dit le magazine Tracks, a vécu jusqu’à trente ans chez ses parents, tout en subsistant de day jobs, et paraît un mélange de timidité et d’excentricité. Sur les vidéos live du groupe, on le voit souvent  canette de bière à la main qui calmerait ainsi une anxiété gênante dont on le dit atteint lors des prestations live. En costume d’un gris neutre, présentant un léger embonpoint, Casey a l’allure d’un clergyman un brin déjanté. Le reste du groupe est à l’avenant et visiblement les Protomartyr se contrefichent de leur apparence. Séduire le grand nombre ce n’est pas leur affaire, tout comme faire le jeu du business musical . Ils préviennent d’ailleurs, par cette note laconique en bord de pochette: « Fait avec prévoyance ». D’accord les gars. Natifs de Detroit ils en portent et des stigmates et un certain héritage du Raw Power US. On pense directement au MC5 ou à Père Ubu. Pour les filiations anglaises, c’est du côté de  Wire ou The Fall qu’on s’oriente. L’ensemble, on l’a compris, donne un combo post-punk radical, engagé et concerné, prêt à balancer sur tout ce qui ne lui convient pas.

Publiés sur le label de Seattle, Hardly Art, qui renoue avec la tradition pré Punk/ Garage et sort de l’underground des curiosités Pop, les titres de The Agent Intellect  sont autant de brûlots énervés qui parlent de déclin, d’un système pas cool et peut-être d’un monde arrivé à sa fin. Pas de quoi se marrer à priori. On est secoué à l’écoute du bien nommé  »Why does it shake ? ». On se sent bizarre puis emporté malgré soi dans un pogo cynique avec  » The Hermit », dont on se demande  comment il finira?  »Clandestine time » est à la fois New Wave et futuriste, filant à toute vitesse pour noyer dans un mortel effet de delay une ligne mélodique qui pourrait pourtant se faire aimer si on lui en laissait la possibilité.  »Ellen » qui dure six minutes, fait d’abord carillonner une Télécaster Custom portée par des roulements de toms au tempo soutenu, avant que des accords saturés et lointains ne viennent assombrir cette pseudo chanson pop que d’autres auraient sûrement traitée avec plus d’égards. La transformation en hit single ne tient qu’à un fil. On s’ y écroulera au contraire dans un chaos de reverb sonique, avant de rebondir de façon inattendue, retrouvant le riff de départ avec un semblant d’entrain et devenu presque optimiste. Juste assez pour penser que ces Protomartyr aiment peut-être, sans le savoir, gratter leurs croûtes, ce qui retarderait une cicatrisation effaçant les anciens maux. A moins que le mal ne dure encore ?

The Agent Intellect n’est peut être pas l’album de l’année, ni le prémisse véritable de ce que serait le renouveau du Rock, comme l’écrivent les Inrocks toujours prompts à l’enthousiasme, alors qu’ils ne peuvent ignorer que, globalement, tout a déjà été fait. Mais The Agent Intellect reste certainement un album singulier, avec suffisamment de caractère et de folie pour rester un moment sur les hautes étagères des amateurs du genre. Ceci n’est pas donné à tous.

Jean-Noël

Peintre et guitariste, adepte de Telecaster Custom et d'amplis Fender. Né en 1962 - avant l'invention du monde virtuel - pense que la critique musicale peut-être un genre littéraire, objet idéal pour un débat en fauteuil club millésimé.