Wilko Johnson/ Blow Your Mind

Quand la presse anglaise l’interroge sur Blow Your Mind, Wilko Johnson se déclare lui-même très surpris (et heureux) d’avoir pu réaliser ce nouvel album. Trente ans après l’écriture de ses dernières chansons sur Barbed Wire
Blues
, Blow Your Mind, reconnaît-il, est bien « un disque que je n’aurais
jamais pensé faire!« . Même son de cloche dans son entourage (musiciens et techniciens studios) où chacun voyait Going Back Home, album de reprises réalisé il y a quatre ans avec Roger Daltrey, comme le chant du cygne de l’homme à la Telecaster rouge et noire.
C’était sans compter avec la chance extraordinaire; avec ce Ravissement de Wilko Johnson comme l’a mis en images Julian Temple. Le guitariste sexagénaire originaire de Canvey Island, leader de Doctor Feelgood (avec Lee Brilleaux), ce groupe de teigneux qui mirent sur le devant de la scène le Sud Est anglais avant de conquérir le monde à la fin des seventies et de subjuguer Sex Pistols, Stranglers, Blondie ou Television, est un gentleman et un héros du rock. Un résilient qui revient de loin (un cancer du pancréas le condamnait en 2012) et qui, bien que n’ayant jamais cessé de tourner, a su retrouver une inspiration qu’on supposait tarie. L’épreuve des années 2012 à 2014 aura réactivé l’envie de créer et libéré les mots de ce lettré qui enseigna la littérature avant de former le groupe qui le rendit célèbre.
Sur Blow Your Mind le style caractéristique de Johnson reste présent au fil des douze titres de l’album. On y entend le célèbre jeu de main droite (sans médiator) et les bends de main gauche appliqués aux cordes. La section rythmique basse-batterie (Norman Watt-Roy et Dylan Howe) est à toute épreuve, complétée judicieusement par les claviers de Mick Talbot (Style Council) et l’harmonica de Steve Weston qui rappelle celui de Lee Brilleaux ou de Lew Lewis (autre natif de Canvey et collaborateur ponctuel du début 80). On oscille entre blues, rhythm’n’blues et un rock typique qui fait sonner certains riffs de l’anglais comme les guitares de Dylan et The Band au milieu des sixties (« Marijuana » / « Say Goodbye »). « Low Down », blues lent et parlé, n’aurait pas déplu à Rob Krieger et Morrison, et sa profondeur le rend
poignant et saisissant. L’instrumental « Lament » offre de l’espace au groupe, comme à la virtuosité singulière de Johnson. « Beauty », qui ouvre l’album, est en connexion directe avec ce qui fit qu’on accrocha aux Feelgoods en 1975, plutôt qu’à Genesis ou Jethro Tull! Avec ce très bon titre rock, les fans retrouvent instantanément le groove Pub Rock, signature du style Thames Delta, et on se réjouit par cette explicite continuité, de l’énergie intacte qui habite l’infatigable Wilko Johnson.
Marqué par le douloureux épisode de vie qu’il vient de traverser, Johnson a écrit des textes et composé des titres qui portent les traces de l’épreuve vécue. Les échos en sont perceptibles, mais Blow Your Mind va au delà. Il est l’album d’un homme bien vivant, qui compte le rester, encore animé, à 70 ans, par la flamme et l’esprit d’un Rock sincère et intègre. Il nous donne ici un signal positif et une leçon de philosophie : Aimer la vie est ce qu’il y a de mieux, quoi qu’il vous arrive. Épatez- vous! Blow Your Mind!

Jean-Noël

Peintre et guitariste, adepte de Telecaster Custom et d'amplis Fender. Né en 1962 - avant l'invention du monde virtuel - pense que la critique musicale peut-être un genre littéraire, objet idéal pour un débat en fauteuil club millésimé.