New Order – La Sucrière (Lyon), 20/05/12

Live | publié le 22 Mai 2012 par | 3 622 vues

Imaginer un jour le retour de New Order entre Rhône et Saône avait quelque chose du fantasme éveillé ; un peu comme l’équivalent d’une apparition de la Vierge sur la colline de Fourvière pour la Fête des Lumières. Chouette cadeau des Nuits Sonores donc pour le concert de clôture du Festival et la queue de plusieurs centaines de mètres une heure avant l’ouverture devant la salle de la Sucrière ne mentait pas : le groupe mythique de Manchester était attendu de pied ferme par un public lyonnais s’étirant entre cinquantenaires nostalgiques et adolescents curieux, avec au milieu un Gérard Collomb de sortie avec sa femme.

Cela faisait déjà vingt-trois ans que New Order était venu une première fois à Lyon, à l’époque spécialement pour l’inauguration du Transbordeur. Date mémorable à plus d’un titre mais notamment parce que ce soir de Janvier 1989, les quatre membres du groupe d’alors s’étaient enfermés pour s’enfiler des lignes de coke avant le concert pour ensuite remarquer qu’ils ne pouvaient plus sortir des loges. Ils avaient donc débuté leur set avec une heure de retard (durant laquelle le public était resté dans l’obscurité) et avaient ainsi planté la diffusion en direct du live sur France Inter. Autre anecdote croustillante, ce soir là, Peter Hook avait débuté un morceau avec la ligne de basse de la chanson suivante. La drogue, c’est mal, les jeunes.

Après plus de vingt ans, une longue route parsemée d’interruptions plus ou moins longues et la perte du bassiste légendaire, Peter Hook, démissionnaire, New Order a finalement retrouvé le chemin de la capitale des Gaules. Le souvenir du Transbordeur est tout de même resté assez vivace et quasiment dès le début du concert, peu après 22 heures et le morceau d’introduction, en l’occurrence un "Elegia" et un "Crystal" enchaînés, le chanteur et guitariste du groupe, Bernard Sumner, s’excuse, un peu amusé, de la soirée d’alors. Mais le temps a passé et depuis le Transbordeur, New Order a pris une autre dimension pour se transformer en une vraie machine à spectacle.

Dans la très belle salle de la Sucrière, les effets de lumière, impressionnants, déferlent. Les projections vidéos  (finalement pas toutes de très grande qualité) accompagnent la quasi totalité des chansons et la sono est si forte qu’elle fait vibrer les pantalons. Dans ce déluge de gros sons et de lumières, ce sont les musiciens qui frappent par leur humanité, celle qui fait plier les machines. En comparaison de leurs aînés, les deux jeunots et plus récents membres de New Order ont des airs de chiens fous ; le guitariste du groupe depuis 2005, Phil Cunningham, est toujours aussi extatique, un sourire aux lèvres gravé sur son visage tandis que Tom Chapman, le remplaçant de Hooky, a échangé les bottes en cuir de la légende par un style Converse, mais tient haut la main la comparaison dans son jeu, expansif sur la scène juste comme il faut, jamais dans la caricature. Les doyens apparaissent eux détachés, comme toujours ou plutôt comme avant. Gillian Gilbert reste impassible derrière ses synthétiseurs, s’autorisant à peine quelques sourires tandis qu’au fond de la scène, Stephen Morris, la boite à rythmes humaine, se cache derrière ses fûts et s’occupe parfois des claviers sur "Perfect Kiss" et "Blue Monday". Mais de tous, c’est bien sûr Bernard Sumner qui reste le plus touchant dans sa fragilité, son amateurisme tenace et vieux de plus de trente ans, sa voix qui glisse et ne tient pas la distance sur "Here to Stay", sa danse toujours pataude sur "Bizarre Love Triangle", son travail bancal de show man, sa tête d’ado perdue dans un corps d’adulte bouffi, cette manière étrange et maladroite de dédier le set de ce soir au père de Gillian récemment décédé.

Alors bien sûr, on peut s’indigner de leur suffisance, de leur fainéantise patentée, réclamer qu’ils changent un peu leur setlist au lieu de nous ressortir les mêmes morceaux encore et encore, qu’ils arrêtent enfin avec ce "Love Will Tear Us Apart" sans retenue, boursouflé et gonflé aux OGM, devenu désormais et grâce à eux le plus horripilant des morceaux de Joy Division - ou qu’ils arrêtent d’ailleurs tout court avec Joy Division. En bref, on aimerait l’impossible : qu’ils redeviennent jeunes à nouveau, et nous aussi avec eux. Mais le New Order d’aujourd’hui ne ressemble plus à Joy Division, ni à celui des années Factory, ni même au groupe reformé d’il y a plus de dix ans. Est-ce dû uniquement ou en partie à l’absence de Hooky? Difficile de répondre sur ce sujet. Les derniers reliquats punks du groupe ont en tous cas définitivement disparu avec l’ancien bassiste et ce dimanche à Lyon comme partout ailleurs, New Order se contente de jouer son set le plus professionnellement possible, pour en envoyer un maximum dans la poire des spectateurs et en offrir au plus grand nombre pour leur argent. Il y en a pour tous : les connaisseurs ("Elegia", "Age of Consent", l’extraordinaire "5-8-6"), les accros aux hits ("Blue Monday", "Bizarre Love Triangle", "True Faith") ou les nostalgiques de Joy Division ("Transmission", "Love Will Tear Us Apart"). Faut-il vraiment blâmer le groupe pour ces calculs, ces choix sans danger? Au vu des réactions proches de l’encéphalogramme plat du public sur l’un des morceaux les plus récents du groupe et préférés de Sumner, le pourtant pas trop moisi "Waiting for the Sirens Call" tiré de l’album éponyme sorti en 2005, il apparaît difficile de leur en tenir rigueur. Les spectateurs veulent du classique, de l’intemporel, du mythique.

Reste donc et surtout la musique, réarrangée au goût du jour mais ayant conservé son âme. Ce dimanche soir à Lyon, les chansons se suffisent à elles-mêmes et plus qu’elles n’évoquent le groupe, elles parlent à leurs auditeurs. Vers la fin du concert, un homme à la barbe et aux cheveux blancs, chemisette à carreaux, se glisse devant moi. Avec sa cinquantaine entamée et ses airs de professeur, il se remue d’abord timidement sur "Temptation", un peu paralysé par la peur de se laisser aller, de se débarrasser de toutes ces conventions que la maturité a apporté avec elle, avant de se lâcher sur l’intro de "Transmission", comme s’il se retrouvait soudainement lui-même trente ans auparavant. La musique se transforme alors en machine à remonter le temps, symbole de toutes ces émotions qui vous échappent plus vite que vous ne le désirez et retrouvées pendant quelques chansons: instant de grâce où vous redevenez vous-même. La Madeleine de Proust a pris l’accent mancunien pendant plus d’une heure trente. Et dans toute ma subjectivité, déjà immense vis à vis de New Order, je ne connais toujours pas un seul autre groupe de musique capable de réunir et d’offrir autant de mélancolie, de fantasmes dans tous les silences, d’absences douloureuses, d'évidentes simplicités, d’hédonisme aussi cristallin et de plaisirs dansants. Et c’est finalement tout ce qui nous reste à la fin du concert : ce pincement au coeur au moment du départ, l’espoir de les revoir à nouveau, ce bonheur d’avoir entendu ces quelques précieuses chansons, d’avoir vu ces musiciens si normaux les jouer, intermédiaires si appropriés d’une musique qui effleure la colonne vertébrale et remue les pieds, caresse le cerveau et fait s’emballer le coeur.

Photos article : Lili
Photo bannière page d'accueil : Brice Robert

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Posté par Francois-Marc

Grand consommateur de Baby Carottes et de sorbets au yuzu, j'assume fièrement mon ultra dépendance au doux-amer, à l'électropop bancale et chétive, aux musiciens petits bras ainsi qu'aux formes épurées du grand Steve Ditko. A part cela? Il y avait péno sur Nilmar.