Tim Hecker / Ravedeath, 1972

Disques | publié le 30 Mar 2011 par | 1 567 vues

En dépit de tout le bien qu'il a été dit de lui depuis ses premiers travaux à la fin des années 90, je n'ai jamais été vraiment emballé par la musique de Tim Hecker, à part je l'avoue l'album Harmony in Ultraviolet, sorti à l'époque qui coïncide plus ou moins avec celle à laquelle je me suis mis à écouter outrageusement toutes sortes de projets ambient et minimalistes - et me suis donc initié à cette catégorie si particulière des musiques amplifiées. Peut-être est-ce parce que je n'ai jamais eu l'occasion de voir le canadien sur scène, ou bien simplement parce que ses compositions ne m'inspiraient pas plus qu'un respect courtois pour son savoir-faire (reconnu).

Autant dire alors que l'écoute de Ravedeath, 1972, dernière sortie en date du compositeur chez Kranky Records (ce label continue encore et toujours de s'attirer toute mon attention) a été une expérience des plus particulières. On pouvait lire, il y a peu, dans une interview de Josh T. Pearson (chroniqué il y quelques jours, dans un style résolument différent) cette citation intéressante: "It's a thin line between genius and shit" ("la ligne est mince entre le génie et la merde"). Cette phrase anodine a pris pour moi tout son sens après l'écoute de ce Ravedeath, 1972, et ce n'est pas tâche aisée que de dire précisément où réside le génie bien présent de cet album, ni ce qui en fait un catalyseur à l'exploration et au voyage intérieurs si efficace.

Le thème de l'album, qui se construit autour de sept morceaux dont certains sont divisés en deux, voire trois mouvements, s'inspire d'un fait divers tout à fait anodin: en novembre 1972, un groupe d'étudiants du Massachusetts Institute of Technology décide - sans autre raison apparente que celle qui peut animer habituellement l'esprit d'un étudiant en technologie - de balancer un piano depuis le toit d'un de leurs dortoirs. L'évènement est immortalisé par l'un d'entre eux et marque la première expression de ce qui va devenir un véritable rituel chaque année pour les étudiants du MIT.

En un peu moins d'une heure, le disque décortique ces quelques secondes de chute libre qui mènent vers une destruction totale et irrémédiable. Le résultat est un amas d'harmonies claustrophobes, pourtant d'une beauté saisissante, tissées de variations et de mouvements sonores que Tim Hecker manipule avec une incroyable agilité. Des premières infra-basses bruissantes de "The Piano Drop" aux orgues cathédrales de "In The Fog", en passant par les nappes apaisées de "No Drum" et les motifs de "Hatred of Music", il règne sur Ravedeath, 1972 une atmosphère épurée et minimaliste qui n'est que d'apparence, car il fourmille de détails, dans l'amoncèlement des harmonies de synthétiseurs, dans les oscillations des pistes, et dans la façon dont elles se partagent l'espace. Pourtant, malgré cette légereté déguisée, à aucun moment on ne trouvera la force ou la clairvoyance de se sortir de cette torpeur dans laquelle nous plonge le disque, tant son écoute se révèle une captivante traversée du désert.

Enregistré dans une église, en Islande, avec un certain Ben Frost (nul doute que les deux hommes ont du bien s'entendre), Ravedeath, 1972 est à mon sens l'oeuvre de Tim Hecker la plus fascinante, et une belle invitation à reconsidérer le travail passé du monsieur - ou à le découvrir pour ceux qui y sont étrangers.

En écoute: "The Piano Drop"

[audio:http://downloads.pitchforkmedia.com/01%20The%20Piano%20Drop.mp3|titles=The Piano Drop|artists=Tim Hecker]
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Posté par Lionel

cultive ici son addiction à la musique (dans un spectre assez vaste allant de la noise au post-hardcore, en passant par l'ambient, la cold-wave, l'indie pop et les musiques expérimentales et improvisées) ainsi qu'au web et aux nouvelles technologies, également intéressé par le cinéma et la photographie (on ne peut pas tout faire). Guitariste & shoegazer à ses heures perdues (ou ce qu'il en reste).