Les ajacciens de L’Altru Latu sortent un troisième album.L’Altra Strada en est le titre. Même si vous ne parlez pas la langue corse j’imagine que vous en comprenez le sens. Je reçois en interview Laurent Bellini, lead singer du groupe et nous engageons une longue discussion sur la réalisation du disque, son histoire et l’histoire des musiciens qui en 2026 se trouvent dans cette formation apparue dès les années 1990 sur la scène insulaire. L’Altra Strada qui a eu une longue gestation, est au croisement d’influences – de routes comme dirait Robert Johnson! – mais ne deale pas avec le diable! Les musiciens jouent suffisamment bien pour ne pas lui vendre leur âme. Lp en langue corse, il sonne comme un disque entre ballades et stoner rock qui intègre aussi des influences venues du hard ou de la new-wave des années 1980. Aujourd’hui les musiciens corses, rockers décomplexés, ne sont plus cantonnés aux paghjelle* ( chants traditionnels ndlr) s’ils le souhaitent et la scène locale est décidément devenue vivace. La rencontre avec Laurent Bellini ( chant et parolier) sera édifiante sur ce point et nous éclaire sur la sortie d’un nouvel album rock à découvrir.
Laurent Bellini, tu arrives tout de cuir vêtu, avec une capuche sur la tête! Quand je te vois, je me dis que tu es le rocker parfait! L’ Altru Latu , ton groupe depuis longtemps, a une longue histoire. Est-ce que tu peux nous donner une idée de sa création?
Laurent Bellini: Oui, c’est un groupe qui est né à la fin des années 90, à l’époque créé avec un ami, Jacques Albarazin, guitariste. On était partis avec une petite formation d’amis, un bassiste et un batteur. On a commencé sur un travail entre Jacques et moi. J’avais fait les textes et lui toutes les musiques. Ce qui avait donné un premier album aux éditions Ricordu en 2001. Un mélange de rock et d’instruments traditionnels, avecJacques Andréani qui jouait les parties plus traditionnelles. Ça s’était fait dans des conditions un peu difficiles. Studio en pleine mutation, et nous n’étions pas satisfaits du son. Mais les chansons étaient là. Nous existions.
Ensuite j’ai rencontré Bernard Ferrari qui a commencé à travailler immédiatement sur de nouvelles créations pour notre second lp, qui a été auto-produit. Enregistré au studio La Source, on a changé le groupe, les personnels… Le travail n’a pas été trop mal perçu, c’est passé en radio. Nous avons pu faire quelques premières parties intéressantes, dont celles d’Hubert Félix Thiéfaine, de Joe Cocker au festival de Patrimonio. Mais ensuite on a continué dans des petites salles insulaires ici à Ajaccio ou à Bastia au Théâtre San Angelo; puis les sélections du printemps de Bourges, jusqu’à être finalistes. Nous nous sommes retrouvés à ce moment là en power trio. Je suis resté au chant, ce qui est toujours ma place. Les aléas des groupes de rock ont fait que nous sommes restés en stand by jusqu’en 2017… Année où nous avons repris.
Avez vous fait ou plutôt commencé un troisième album à ce moment là?
Oui. C’était l’idée. On a commencé par enregistrer trois titres au tout début. Pour avoir une idée… On a d’ailleurs travaillé à cette époque avec Steve Forward comme ingé son, qui est quand même de grande renommée. Il a travaillé avec The Cure, The Ramones… Il a aussi beaucoup travaillé avec des artistes français et est assez sensible au rock hexagonal. Faute de moyens, nous n’avons pas pu aller plus loin et, hélas, le covid est arrivé!
C’était donc en 2017, vous vous relancez, entamez un album qui est mis de côté et ne voit pas le jour… Mais, dirais-je, il a été sauvé puisque vous avez retrouvé les studios fin 2025 et il sort ce mois de janvier 2026! Ce troisième album, j’aimerais bien qu’on en parle longuement. Pourquoi autant de temps on l’a compris – entre le manque de moyens, les personnels qui changent, puis les années Covid – et sans doute pour vous, comme pour beaucoup, la musique avant d’être professionnelle ou disons rentable, est avant tout du plaisir – tu me corriges si je me trompe – et vous avez connu les contraintes de la vie et des day jobs!
Oui, c’est exactement ça… Nous faisons avec cette réalité… Ce qui a causé les changements dans le groupe c’est bien ça aussi…
Et aujourd’hui qui sont les musiciens de L’ Altru Latu?
Pour ce nouvel album nous avons à la batterie Jean Paul Maurizzi, qui est un batteur installé dans la région de Bastia. Bernard Ferrari est toujours là aux instruments trads mais aussi à la basse et à la guitare. Il est co auteur et compositeur. Au saxophone, Jean Pierre Porcheddu, moi-même au chant et , à l’harmonica et à d’autres instruments traditionnels Michel Solinas * ( connu avec le groupe Contraversu ndlr) qui nous a donné un bon coup de main. Il va intégrer la formation pour un live à venir, et dans cette situation particulière de la scène, nous aurons un bassiste supplémentaire. Il nous rejoindra pour l’été et une tournée locale.
En gros l’écriture, textes et musiques, tu y es toujours, comme par le passé. Mais y a t-il d’autres auteurs qui ont œuvré sur ce troisième opus?
En effet. Il y a de nouvelles contributions d’auteurs régionaux et la complicité entre Bernard et moi s’est développée. Je crois que nous arrivons mieux à nous compléter.
Sur ce nouvel album, de quoi parlent les chansons? Quels sont les thèmes abordés?
Ce qu’il faut savoir c’est que dès le début de l’aventure, nous avons toujours eu un engagement social marqué. Le côté sociétal, bien plus que politique qui est souvent utilisé en Corse, est celui sur lequel nous avons misé depuis longtemps. Sur cet album en particulier, nous avons fait des textes sur la culture en Corse et sa perception. Sur les manières de fonctionner, des faits de société ou des faits divers qui marquent parfois l’actualité et nous préoccupent. Il y a une chanson sur le droit à l’euthanasie « Libérame », tirée d’un fait de société qui concerna un jeune homme et l’infirmière condamnée qui avait pratiqué l’acte létal…

Photo Laurent Bellini, Facebook L’Atru Latu
Tout n’est pas aussi sombre, dis-moi?
Mais non. Il y a des thèmes plus légers! Une vieille poésie qu’on a trouvée sur le tabac! Quelque chose d’amusant. Mais, en effet, il y a des chansons qui sont profondes. je suis désolé. Qui concernent, hélas, des faits qui marquent l’actualité insulaire tragique… Mais globalement nous voulons laisser les textes militants, bien trop noirs, en tous les cas trop souvent à notre goût. Je suis autodidacte, alors je crois que nous avons une écriture populaire.
Je voudrais parler aussi de la pochette, que je trouve typique d’un style et d’un registre. Mais avant ça, pour le lectorat qui va découvrir cette interview sur Dark Globe.fr ou vous connaître en émission radio, puisque nous avons rendez-vous sur Frequenza Nostra, comment décrirais-tu votre musique? Quelle ambiance générale se dégage selon toi?
Je la définirais comme rock, au sens de l’ambiance, de l’esprit. Il y a parfois des touches trip hop aussi, pop-rock, mais plus rock un peu marqué par des influences qui vont de David Bowie à Led Zep. J’ai été bercé là dedans. Bernard lui aussi. C’est notre culture musicale. Rock Corse ne voudrait pas dire grand chose… Ou alors rock fait en Corse.
Dans les instruments que vous utilisez, il y a une nouveauté… Je ne me souviens pas avoir jamais entendu dans les deux premiers albums , ce saxophone présent aujourd’hui? Et je dois dire qu’il me rappelle fortement le rock des années 1980…
Tout à fait. Le côté Madness…( rires). C’est dû à l’apport de Jean Pierre au saxo, qu’on connaît depuis 2017 puisqu’il avait collaboré aux sessions de l’époque. C’est un apport qui nous plaît beaucoup, cette couleur des cuivres…
Peux-tu, après ce détour sur vos instruments, me parler de la pochette de l’album?
Oui, la pochette contrairement aux précédentes voulues comme « choc », l’image du cochon avec des flammes, ou de Sarkozy avec un sdf, est pensée différemment. C’est plus soft. Un tableau peint par la maman de Bernard Ferrari. On voit l’emblème de la Corse avec un chemin, c’est un désir assez symbolique, mais sans la provocation choc des deux premiers lps.
La Corse est bien au centre de votre travail… Le fait de chanter en langue corse est-ce une évidence?
Et bien oui. Je pense en corse qui a été ma langue maternelle. Avant même de parler le français, bien que j’adore la langue française qui est très belle. Il m’arrive d’écrire en français. Mais je n’ai pas franchi le pas. Et je pense que pour ce qui est de l’interprétation, les choses sont naturelles en langue corse pour moi. Même si j’ai pu chanter du Jacques Brel…

Ce qui montre une nouvelle fois que le corse, comme langue, peut tout à fait – rien ne me choque, là dedans -, être mis en musique et en musique rock également! Les morceaux, il y en a 16! C’est énorme pour un disque de 2026! Pourquoi?
Une demande de notre producteur chez Ricordu. C’est une norme chez eux. Nous avions 13 titres, on en a fait trois de plus. Un peu à l’arrache. Mais finalement ce ne sont pas les pires ( rires)
A propos de Ricordu qu’on salue, Michel Leonardi, au niveau du son êtes vous satisfaits?
Franchement nous sommes satisfaits. Très bon studio, bonne cabine. Philippe Laurent qui est l’ingénieur du son nous a écouté. Nous lui avons bien expliqué ce que nous voulions. On l’a bien torturé!Nous avons été exigeants et lui assez compréhensif. On a participé au mixage de A jusqu’à Z; Une belle expérience.
Est-ce qu’on a fait le tour des choses, ou vois-tu quelque chose que tu aimerais rajouter sur cet album?
Ce que j’aimerais ajouter, c’est que lorsque nous avons commencé il y a trente ans, ce qui ne nous rajeunit pas ! ( rires) Il y avait eu par ici des expériences rock, mais pas encore cette vague de fin des 90s, qui de toutes les façons ne nous a pas permis de vraiment trouver notre public. Ou bien des scènes pour y jouer, aussi. La musique rock avec la langue corse, ne fonctionnait pas pareillement car nous étions dans cette vogue plutôt des groupes culturels. Donc ce que nous faisions n’était pas perçu comme il se doit. Alors que aujourd’hui, je suis agréablement surpris. On voit la naissance de jeunes et nouveaux groupes, dans la culture pop rock et ils sont décomplexés, voilà le mot.
En effet, as tu lu mes notes ? (Rires) Car j’allais en arriver à la scène rock actuelle ici. Le rock en Corse a t-il trouvé ses marques? Est-ce que tu sens une relève? En tout cas plus « décomplexée » que ce que nous avons connu. Et les scènes sont-elles assez présentes en nombre?
Décomplexés oui. Les groupes osent. Mais au niveau des salles, nous sommes encore pauvres. Il n’ y a pas des lieux totalement adaptés parce que souvent un groupe rock avec batteur, etc, ça prend de la place. Et les grandes salles qu’il faut remplir ne sont pas encore à notre portée et les petites il y en a peu… Nous avons un souci de lieux où jouer, c’est vrai. Par contre la nouvelle vague de jeunes post riacquistu ( rennaissance culturelle ndlr) des années 1970, ces jeunes qui ont eux-mêmes baigné dans le trad ou l’animation, en sont venus à faire la musique qu’ils aimaient. Je pense à Panzetta Paradise, Erin, pour ces groupes là, la langue n’est pas une barrière. On écoute bien du rock anglais sans parfois rien y comprendre! Non, il n’y a pas que la limite des paghjelle. Bien que je pense aux groupes ajacciens rock des années 80 qui chantaient en anglais, quand on voit la progression c’est sans comparaison…
Oui, on peut se souvenir de ceux qui ont tenté ça il y a longtemps, en anglais ou en français, comme Tapage Nocturne. C’était beaucoup moins aisé.
Exactement. Donc il y a bien des raisons de s’ensthousiasmer.
Puisqu’on parle un peu du passé, as tu quelques souvenirs de ta carrière des années 80?
(Rires) et oui… J’ai chanté dans les Voce di a Gravona…Du traditionnel militant. Chapiteaux, etc, la grande époque… mais le tournant s’est joué là, fin 80, quand je suis sorti de ce groupe. Je voulais faire ce qui me plaisait et j’avais l’impression qu’on tournait en rond. Et je pense qu’en effet c’était le cas. Tout se ressemblait; il n’y avait plus trop de créations hormis chez les groupes leaders que l’on connait. Mais pour le reste c’était du copoier coller, on essayait de faire du Canta u Populu Corsu, I Muvrini etc… Je ne m’y retrouvais plus. Il a fallu d’autres rencontres. Des amis venus du continent qui jouaient dans des groupes rock, même dans des petites salles…
Pour terminer et avant de te remercier de cette très belle interview, je voudrais que tu me cites trois artistes ou trois groupes qui sont tes influences premières?
Albums majeurs David Bowie, Ziggy Stardust, Led Zep IV, ensuite les Rolling Stones… On pourrait y passer un long moment. Je suis aussi grand fan de The Clash, Combat Rock, j’ai beaucoup aimé ça… Mais j’étais assez éclectique. j’ai pu aimer aussi du hard rock français, comme Trust quand c’est sorti. Bien que Bowie est mon maître absolu et je suis toujours fan, encore maintenant… Life on Mars, Honky Dory, j’écoute très régulièrement….

On me dit illustre ! Dernier disquaire corse ajaccien et animateur radio de Frequenza Nostra ! Depuis 37 ans je tiens » Vibrations » rue Fesch, rendez vous des amoureux de la musique. Je mange, je respire, je cours, je dors en musique. Rejoindre Dark Globe est un plaisir.