Interview – Knight Berman Jr / The Marble Tea

Honnêtement? Sans internet, je n’aurais jamais découvert l’existence de Knight Berman Jr et de The Marble Tea. Le monde virtuel a du bon. Au détour d’une conversation (elle aussi virtuelle), c’est Pat Fish des Jazz Butchers qui m’a tuyauté sur Knight. L’anglais m’a suggéré de m’intéresser à celui que je crus d’abord de Northampton, à l’instar de Pat, mais qui vivait en réalité de l’autre côté de l’Atlantique: «Un  parfait gentleman, un peu farfelu. Ca devrait te plaîre !». Grâce à la tête chercheuse Google, je suis tombé sur le clip très second degré de «I’ve Got a Feeling About You , Dear» et, bien sûr,  j’ai eu envie d’en savoir plus. Puis j’ai plongé dans la théière.

Knight est un homme discret, qui fait de la bicyclette le long de l’océan. Accessoirement? Peut-être pas. Il est surtout un sacré musicien qui compose, avec ce qui paraît une grande facilité, des chansons pop et des musiques de films (pubs, court-métrages et animations). Quand il s’adresse à vous le quinquagénaire sourit, l’air radieux. Il cite volontiers Richard Brautigan et je me dis, après coup, qu’il en a un peu l’allure. Ne lui manquent que les moustaches ou le chapeau, accessoire dont, je suppose, il doit savoir, à ses heures, s’affubler avec l’humour idoine. Fish ne s’est pas trompé, Knight me plaît. Aussi humble que cultivé, il  est de ces génies modestes que le monde ignore longtemps si ce n’est toujours, mais qui brillent pour ceux qui les rencontrent.  Multi instrumentiste actif – cinq LP et neuf EP depuis 2002 -, son univers musical se situe quelque part entre les californiens sixties de The Beau Brummels et la pop expérimentale de The Magnetic Fields. On y saute allègrement du folk au pop, en mêlant des bizarreries à la façon de Jonathan Richman -Knight ne néglige pas le plaisir des facéties-, et le raffinement britannique de Robyn Hitchcok ou des Jazz Butchers (évidemment) acoquinés aux Spacemen 3 assagis (pas illogique).

En Juin est sorti en téléchargement libre et format CD un nouvel album de The Marble Tea (à la page FB trop peu suivie!) : le brillant Staying Home to make Music To Stay Home To; l’occasion d’une interview avec celui qui tient seul toutes les manettes de cette histoire de musique, de poésie et d’un service à thé.

Où vis-tu, Knight?

Knight Berman Jr: Je suis de Montgomery, Alabama. Le Sud profond. Dans les années 1980, j’ai vécu à Atlanta, Géorgie. A ce moment là j’étais dans un groupe, raison qui a expliqué ce déménagement. Depuis 2000 je me suis installé ici, à Point Pleasant Beach, New Jersey, en bord de mer. J’y vis avec ma compagne.

Est-ce que tu dirais que cet endroit particulier peut influencer ta manière de composer?

Nous habitons très près de l’océan. Je vais à la plage en quelques coups de pédale. Tu sais, il y a cette histoire écrite par Italo Calvino, au sujet d’un homme sur le rivage. Il fait face aux vagues qui roulent. Son projet est de suivre l’une d’elles d’aussi loin que possible, jusqu’à ce qu’elle vienne à ses pieds. C’est évidemment impossible. Aucune vague n’existe seule. Ce genre de chose me fait réfléchir, développe ma spiritualité d’une certaine façon. Moi aussi je reste là, à regarder la mer… Alors certainement, tu dois retrouver ça dans une ou l’autre de mes chansons.

Que peux-tu me dire sur le nom que tu as choisi pour ton projet solo, The Marble Tea? C’est élégant , désuet et mystérieux.

Décider du nom d’un groupe est aussi amusant que difficile. Mais depuis que je travaille seul j’ai beaucoup moins à argumenter. Lay The Marble Tea est le titre d’un recueil d’un de mes poètes favoris, Richard Brautigan. Il a piqué cette phrase à Emily Dickinson (1830-1886 , poétesse américaine, ndla). Ce que j’apprécie chez Brautigan, c’est son écriture apparemment si simple. Mais il peut être à la fois poignant et intense, capricieux, avec des perspectives uniques. J’avoue qu’il m’inspire et j’essaie d’en retrouver quelque chose dans mes propres textes. Dans ma vie aussi, sans doute.

The Marble Tea est un projet solo, que gardes-tu de tes expériences en groupe ?

J’ai joué dans quelques groupes. Au lycée, on a commencé à écrire des chansons avec un ami où nous mélangions notre passion pour les Beatles et les Sex Pistols. A l’époque, tout le monde lisait la bio de Jim Morrison,  No One here Gets Out Alive. Alors on a a appelé notre groupe Jim’s Bathtub! Une vraie idée punk! Ensuite c’est devenu Blond Popsicle, et nous sommes montés à Atlanta, avec un petit succès radio. On a connu quelques années super puis nous avons pris chacun notre route. Jouer live était aussi exaltant que déchirant, ou désolant. Ça dépendait de la façon dont le concert tournait. Mais je n’ai jamais été un grand performer, c’est la vérité. Ce qui explique que je me sens très bien dans un univers de home studio. 

Mais je n’ai jamais été un grand performer, c’est la vérité. Ce qui explique que je me sens très bien dans un univers de home studio

Sur la page de The Marble Tea tu parles d’un certain Captain Kangaroo? C’est un total mystère pour moi? Et tu racontes ton plaisir à faire des mandalas? Es -tu sérieux ?

(rires) Tu fais référence à la phrase «drawing mandalas and watching Captain Kangaroo». C’est une blague dans  la chanson «Flowers on The Wall» des Statler Brothers (quartet country formé en 1955 -ndla). Ils chantent «Smoking cigarettes and watching Captain Kangaroo/ Now don’t tell me I’ve nothing to do». J’aime ça. Captain Kangaroo était l’hôte d’un programme télé pour enfant. Je regardais l’émission, captivé. Pour les mandalas, je ne suis pas très bon. Mais ceux fabriqués pour les visuels de l’album ne sont pas trop mauvais, qu’en penses-tu ? Si tu veux, le concept derrière tout cela, est d’associer la simplicité, la naïveté, la distraction à une dynamique plus vaste. Et d’essayer de s’en amuser tant qu’on est là. Ce qui est grand est réfléchi dans l’infime, et inversement. Ou quelque chose comme ça.

Je vois. Y a-t-il quelque chose que tu tiens à signifier au travers de tes chansons?

Je ne suis pas sûr de savoir vraiment ce que je veux dire! C’est plutôt un ressenti. Il est rare que j’entende une idée précise dans mon cerveau, que je voudrais ensuite rendre concrète.

Es-tu davantage intéressé alors par le processus créatif ? La musique qui se fait?

John Cage disait qu’il devait écrire pour comprendre ce qu’il entendait dans sa tête. Une fois que c’est sorti, vous vous dites: «Ah, c’est ce que c’était!» Et puis vous travaillez dessus. Le processus et son exécution sont la meilleure partie. Mais s’il existe un message ou un but excessif pour livrer ce que je fais, j’espère que cela enrichira la vie de quelqu’un pendant un moment, soit avec un sourire, soit avec une autre façon de considérer quelque chose.

Comment te vois-tu? Un musicien, un artiste?

Pas vraiment musicien ou artiste. J’aimerais me voir comme un songwriter. Je me bats entre ce que je ressens à l’intérieur de moi et les constructions qui viennent de la société. Quoique «se battre» est un peu fort. Je vais dire que je me glisse entre. Ecrire des chansons m’aide à aller plus loin. L’expression est une bonne énergie. Heureusement je peux faire ça. Et c’est une distraction. Ça ne va pas jusqu’à l’introspection ou le grand bouleversement .

Ecrire des chansons m’aide à aller plus loin. L’expression est une bonne énergie. Heureusement je peux faire ça.

Comment te sens-tu dans la société américaine actuelle?

Vivre aux États-Unis est difficile en ce moment car vous voyez les divisions se renforcer presque chaque jour. Ce serait bien d’avoir un leader dont l’objectif est de nous unifier plutôt que de nous diviser encore plus, mais tant que nous n’apprendrons pas à discerner entre les faits et la désinformation, nous sommes certainement condamnés. Ces derniers temps, je deviens de plus en plus homme au foyer (rires). Les réseaux sociaux me permettent de rencontrer d’autres personnes. Avec des goûts proches des miens, qui ne pensent pas de la façon majoritaire dans ce pays; par chance, j’en rencontre. J’en rencontrerai d’autres après cet épisode de pandémie. Même s’il y a de bonnes vibrations par internet, une sorte de vibration géante.

C’est Pat Fish des Jazz Butchers qui m’a indiqué ton travail. Son groupe a souvent changé de style. Te sens-tu proche d’une famille musicale ?

Je remercie Pat qui me fait connaître de gens talentueux et magnifiques! Je suis très fan des Jazz Butchers. Toi aussi ? C’est une de mes influences. Il y a beaucoup à apprendre quand tu écoutes un groupe comme ça. Y compris dans la façon de mener une histoire. Pour ce qui est d’un style dont je serais proche, je crois que je pourrais me faire piéger facilement dans l’un ou l’autre. J’entends souvent des chansons que j’aurais aimé écrire. Et elles sont en fait dans la veine de ce que j’essaie de mon côté. Alors ça peut devenir comme ces bracelets vikings, en forme de serpent qui se mord la queue. Je crois, en fait, que créer c’est un peu une discussion musicale entre moi et ceux qui m’inspirent. Un cercle d’échange.

Je crois en fait que créer, c’est un peu une discussion musicale entre moi et ceux qui m’inspirent.

C’est un trait de caractère assez répandu chez les musiciens, mais es-tu fan?

Oui. De Monochrome Set, Felt, Brian Eno, Robyn Hitchcock. Et il y a beaucoup de talents actuels qui m’intéressent, qui sont des amis, comme Sky Blue Sound Collective et Lito de Phillip Eno. J’ai aussi un goût pour les anglais excentriques, je suppose que tu me suis ? Mais il y a tellement de choix ! C’est compliqué de s’y retrouver et je ne cherche pas sans cesse des nouveautés, très honnêtement. Ces jours-ci j’ai découvert un gars qui s’appelle Tom Sanders, avec une nouvelle chanson « Little Human », dont l’album sort en décembre.

Si je comprends le titre de l’album que tu viens de publier, tu restes chez toi pour la musique et pour y rester… Mais quand tu n’en fais pas? En sors-tu? Je l’espère.

J’ai une vie très simple. Par choix. J’aime faire du vélo le long de la plage, voir des amis par ici. Les livres, la musique, les films m’attirent s’ils m’inspirent. En vérité, j’apprécie beaucoup les formes artistiques les plus expérimentales. Elles m’ouvrent davantage l’esprit. C’est pareil à l’autre bout du spectre. J’aime des formes liées au folklore, à la culture enfantine. Je garde une certaine fascination pour ça.

Tu me disais que tu ne te voyais pas vraiment comme un artiste. As-tu idée de la façon dont les autres te perçoivent?

Je ne sais pas. Probablement comme un bonhomme qui écrit des petites chansons stupides en traînant en caleçon? Et qui les envoie dans la stratosphère. Oui, c’est déjà chouette comme ça.

Les réseaux aujourd’hui sont des opportunités. Tu utilises beaucoup l’internet. Mais est-ce suffisant?

Je ne cherche pas à développer mon réseau ou à me promouvoir. Je suis très reconnaissant aux quelques personnes qui, ici et là, sont assez aimables pour partager mes productions avec d’autres encore. J’ai eu la chance que quelques-unes aient été retenues comme bande sons de films indépendants et dans un monde idéal, je suivrais simplement mon joyeux chemin en faisant ce que je fais. Quelqu’un le trouverait et voudrait l’utiliser dans suffisamment de films ou quoi que ce soit d’autre, ce qui permettrait de nous nourrir et de nous loger. Mais ce n’est malheureusement pas ainsi que le monde semble fonctionner. Alors je me dis que tout ce qui doit vraiment se faire se fait. Nous pourrons ainsi nous reposer en sachant que c’est vraiment, comme on dit, ce qui devait arriver qui est.

Jean-Noël

Peintre et guitariste, adepte de Telecaster Custom et d'amplis Fender. Né en 1962 - avant l'invention du monde virtuel - pense que la critique musicale peut-être un genre littéraire, objet idéal pour un débat en fauteuil club millésimé.