Interview – Pete Astor

Dans les années 1980 et au début des années 1990, Pete Astor fût le leader stylé et élégant de deux groupes qui écrivirent avec discrétion quelques pages essentielles de l’histoire de la pop britannique. Chez Creation Records – où se retrouvait alors la vague anglaise C86 -, puis sur Elevation et le label français Danceteria, The Loft qui devint The Weather Prophets signèrent des albums que gardent dans leur discothèque tous les amateurs de guitares à lignes claires et de pop songs de haut-vol. Mayflower (1987) et Paradise (1992) pouvaient faire école. Et ils l’ont presque fait…

You Made Me qui vient de sortir en Mars, est une curieuse collection de fausses nouvelles chansons qui revisite les titres ayant marqué la vie du musicien anglais. De Gen X « Dancing With Myself » à Presley « Black Star » ou au « Nitcom » de Joe Strummer, Astor s’approprie avec la sophistication subtile qui caractérise son style, un répertoire qui l’a accompagné depuis plusieurs décennies. On tend l’oreille et on est séduit: « Manhattan » de Cat Power voisine avec « Vincent Black Lightning » de Richard Thompson et « Solid Air » de John Martyn, deux titres venus du folk anglais des années 1970. Ces choix de titres rares traduisent les centres d’intérêts du londonien, dont on connaissait déjà la passion pour Dylan, Lou Reed et Cohen comme pour le Television de Tom Verlaine.

Dans ces adaptations parfois éloignées des versions originales, Pete Astor contient l’émotion pour mieux suggérer, laissant son art s’immiscer. Façon qu’on remarquait déjà sur Paradise, où rien n’était totalement dit alors que tout semblait pourtant simple. L’habileté du song writer réside là, qui privilégie l’épure d’un classicisme revisité. Les Go-Betweens étaient eux aussi habiles pour cela et on pourrait faire un rapprochement entre les productions de Pete Astor et celles de Robert Forster aujourd’hui encore. Ce qui surprend avec You Made Me, c’est le côté peut être plus mordant d’arrangements musicaux qui s’aventurent vers de nouvelles voies, soit un renouveau créatif perceptible depuis Songbook (2011), suivi de l’excellent Spilt Milk (2016).

Pete Astor que je continue à percevoir comme un calme poète urbain, est à la fois rêveur et pragmatique. You Made Me, par son propos, est la description musicale du monde intérieur d’un homme qu’on imagine volontiers regardant un paysage anglais familier, depuis la vitre d’un inter-cité. Avant qu’il ne descende à la station d’une banlieue entre deux mondes, à la recherche des secrets d’une « Tiny Town », pour une promenade qui ne serait paisible qu’en apparences.

Tournée promo annulée pour cause de lockdown, l’artiste, par ailleurs Maître de Conférence à la Westminster University, donne ces jours incertains des shows acoustiques depuis son domicile londonien. Virtuellement, nous sommes passés le voir.

Photo Jeff Piticher

En découvrant You Made Me, je m’attendais à y retrouver ton écriture. Mais ce sont dix reprises que tu proposes, avec une seule composition originale – « Chained To An Idiot »- qui est une de tes toutes premières, puisque écrite adolescent en 1974. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

Pete Astor – Je pense que c’est quelques fois mieux de prendre une autre voie, latéralement. Présenter plusieurs de mes propres chansons n’est pas toujours impérieux pour moi. Quand les choses vont bien – comme ce fût le cas avec les derniers disques -, revenir à nouveau avec un autre album est un peu comme ne pas quitter une soirée au bon moment!

Ton précédent album, Spilt Milk, sorti en 2016, comportait des titres brillants comme « Mister Music », « Very Good Lock » ou « My Right Hand ». N’as-tu pas écrit de nouvelles chansons en quatre ans?

Pete Astor – J’écris sans cesse des chansons. J’ai à peu près 40 à 50 chansons par an, terminées. Mais je préfère n’en publier que les meilleures. Il se peut qu’à un moment donné je réalise un album que j’intitulerai Tattertemalians et qui rassemblera ces titres écrits et non diffusés encore…

Comment as-tu choisi les reprises enregistrées dans You Made Me ? De « Black star » de Presley à « Dancing With Myself » de Gen X ou à l’impressionnant “Suffering Jukebox” de Silver Jews, il y a un grand écart temporel. Est-ce l’émotion, le souvenir qui t’ont guidé?

Pete Astor – Pour moi l’essentiel quand je fais une reprise c’est de me l’approprier. Elle doit être ressentie comme quelque chose que je pourrais avoir écrit. Ca ne doit pas donner l’impression d’un déguisement, comme si je prenais un rôle. Aussi, quand je travaillais sur ces titres, j’ai souvent fini par les modifier – par exemple, sans m’en rendre compte, j’ai enlevé un des trois accords de « Dancing With Myself »; pour “Courage” de Conor O’Briens j’ai aussi voulu que les séquences et changements soient davantage symétriques.

Quand je travaillais sur ces titres, j’ai souvent fini par les modifier – par exemple, sans m’en rendre compte, j’ai enlevé un des trois accords de “Dancing With Myself ».

Je reviens sur le titre de l’album, cette idée que la musique fabrique ce que tu es. Tu es musicien, mais est-ce que ce sont vraiment les chansons qui te font ? Ou sont-elles des compagnons? Que peux -tu dire sur cette différence d’appréciation?

Pete Astor – Oui, bonne question! Qui pose celle de la culture. Faisons-nous notre culture ou notre culture nous fait-elle? Les deux, naturellement. Je crois que l’idée de You Made Me est plus d’ordre général. Mes goûts envoient des informations pour toutes mes décisions. Des chaussures que je porte, à la nourriture que je préfère et jusqu’à la musique que j’écoute et que je joue.

Tu es apprécié pour le classicisme de ton song-writing. Es-tu d’accord avec ce point de vue porté sur la forme de ton travail d’auteur compositeur?

Pete Astor – Oui, j’apprécie vraiment les formes les plus classiques. Fondamentalement j’aime réfléchir à la question de la forme. Je suis très fan de musiciens comme Coltrane, Derek Bailey ou Peter Brötzmann, mais c’est une rupture avec ce que je cherche et aime qui est la structure d’un titre. Une musique comme le jazz a étiré les structures mais je reviens toujours vers Monk ou Mingus parce que leurs structures musicales étaient toujours fortes bien qu’à l’intérieur, ils étaient très libres. Parmi mes poètes favoris il y a toujours des textes structurés. Que la forme paraisse très libre comme chez Berryman avec Dream Songs, ou que l’écriture soit plus resserrée  comme chez Larkin, il y a en dessous un principe d’organisation, qui guide la pensée et les sentiments du lecteur.

Je suis très fan de musiciens comme Coltrane, Derek Bailey ou Peter Brötzmann, mais c’est une rupture avec ce que je cherche et aime qui est la structure d’un titre.

Es tu toujours en contact avec ceux qui ont fait l’histoire du label Creation, chez qui tu étais. Qui joue avec toi sur le disque? Je crois qu’on y retrouve un ex membre de FELT?

Pete Astor-Neil Scott a joué sur le dernier album. Je le vois souvent. D’autres de chez Creation? Je ne suis qu’occasionnellement en contact avec Alan Mac Gee. Pareil pour Doug Hart, Lawrence et Bob G, parfois nous nous tombons dessus! A part Neil, nous vivons tous à Londres donc il arrive qu’on se croise. Mais je vois surtout Andy Strickland, Dave Goulding, Bill Prince et Dave Morgan parce qu’ils étaient avec moi dans The Loft puis The Weather Prophets – nous sommes bons amis.

Photo Jeff Piticher

Ces années Creation ont marqué les années 1980 et la new wave anglaise. Dirais-tu que le label de Mac Gee t’a fait ou t’a défait?

Pete Astor – Ha ha! Les deux! C’était super de se trouver dans quelque chose qui semble avoir eu un impact sur le monde de la musique. Que voudrait-on de plus ?

Comment vois-tu la place de The Weather Prophets dans ce fameux mouvement C86, comme on appelait une partie de la scène du milieu des années 1980?

Pete AstorC86 c’est très étrange. Le mouvement a développé une vie propre, qui est devenue plus cohérente et précieuse comme le temps est passé. A l’époque, je n’y trouvais pas grand chose, toutefois, qui m’intéressait. Mais à présent, ce sont des approches qui font davantage sens pour moi.

Comme beaucoup de fans français c’est Paradise en 1992, chez Danceteria, qui m’a permis de découvrir et d’aimer ton style. Vois-tu ce grand disque comme une pièce centrale de ton travail ?

Pete Astor – Ce fût très agréable de donner quelques concerts, récemment, avec les membres du groupe d’origine, quand Paradise a été réédité. Oui, j’en suis très fier. Lorsque je retravaillais les chansons je pensais qu’elles se tenaient vraiment très bien. Je me souviens d’un concert, il n’y a pas longtemps, où je jouais ces titres, « Almost Love » etc…, et quelqu’un est venu me voir ensuite. Il m’a dit combien il appréciait ces chansons là, en s’étonnant qu’on puisse écrire encore des choses aussi sages à nos âges. Je ne lui ai évidemment pas dit que les titres avaient 30 ans! (rires)  Oui, je suis très fier et heureux d’avoir su réaliser ce disque, et je continue à le jouer. Un autre élément qui a pu être déterminant alors, je le crois, c’est qu’à cette époque je jouais sans cesse. Vraiment ces cinq dernières années et la fin des années 1980, puis le début des années 1990, sont les périodes pendant lesquelles j’ai fait le plus de musique. Je suis persuadé que cela influe sur la qualité des compositions. C’est comme une équipe de foot qui s’entraine beaucoup!

Vraiment ces cinq dernières années et la fin des années 1980, puis le début des années 1990, sont les périodes pendant lesquelles j’ai fait le plus de musique. Je suis persuadé que cela influe sur la qualité des compositions. C’est comme une équipe de foot qui s’entraine beaucoup!

Alors qu’elles seraient tes propres chansons qui t’ont fabriqué, toi ?

Pete Astor – Et bien j’ai écrit mes premières vers l’âge de 14 ou 15 ans. Elles n’étaient pas terribles. Cependant, pour quelque raison, j’ai continué. A vingt ans, ou à peu près, j’ai écrit « Picture Of A Girl » qui a été essentielle, parce qu’elle m’a permis de lancer mon premier groupe Damp Jungle. C’est à ce moment que j’ai pensé que je pourrais faire quelque chose de sérieux avec ça. Puis j’ai écrit un autre titre, intitulé « Sunday » et tout le répertoire que nous avons joué avec The Loft.

Il y  a trois mots avec lesquels je t’associe: almost, rain et weather. Tu en choisis un et tu me dis ce qu’il te suggère?

Pete Astor – Ha ha! Almost (presque, trad de l’auteur) – oui, c’est un mot important pour moi. Celui de « Almost Prayed », « Almost falling in love ». (rires). Un jour « Almost » pourrait s’en aller… Mais je garde toujours les chansons !

 

Jean-Noël

Peintre et guitariste, adepte de Telecaster Custom et d'amplis Fender. Né en 1962 - avant l'invention du monde virtuel - pense que la critique musicale peut-être un genre littéraire, objet idéal pour un débat en fauteuil club millésimé.