D’abord jeune musicien entre rock et tradition à la fin des années 1980, le bastiais Pierre Gambini après avoir fait partie des expériences Isula et I Cantelli, s’est fait connaître sous son propre nom. Avec un répertoire plus personnel, chanté parfois avec des textes en français, passant de l’electro aux bandes son pour le cinéma et la télévision il n’a jamais arrêté de créer et a su saisir ce qui a été une belle opportunité pour lui et ses créations. Parmi ses œuvres les plus connues, on citera les B.O de la série Mafiosa et de Plaine Orientale. Je le reçois en interview pour parler de son parcours – un des plus réussis parmi ceux des musiciens insulaires d’aujourd’hui. Nous parlons de son mode de travail, de ses goûts et de ses points de vue sur la musique actuelle en Corse avec ses possibles évolutions, ainsi que de son avis sur le rock chanté en langue corse.
Pierre Gambini, bonjour ! Nous partons à la découverte de ton travail… Il y a bien longtemps tu as fait tes premières armes en Corse dans le monde du rock si mes souvenirs sont bons?
Oui, dans le monde du rock au départ à Bastia, où j’ai effectivement commencé avec un groupe de rock, en jouant de la basse. J’ai fait le tout premier festival rock qu’il y a eu à Bastia, qui n’existe plus et n’a pas duré très longtemps… Pourtant c’était un gros événement, Philippe Manoeuvre était là, Bertignac. La première scène que j’ai faite, on a joué devant 2000 personnes, c’était beau ! Et comme à la maison il y avait des disques de rock, de punk qui tournaient et aussi des groupes trads comme Canta U Populu Corsu, Antoine Ciosi etc, le mélange s’est fait. J’étais au lycée et il y avait un groupe qui s’appelait Isula à l’époque, alors assez naturellement ils m’ont demandé de les rejoindre à la basse.
Est-ce que tu te souviens à ce moment là, parmi les disques que tu pouvais écouter , d’un groupe qui t’a donné envie de t’engager dans la musique? De faire un style de musique en particulier? Je veux dire qu’il y avait les groupes trads qui orchestraient les chants avec des instruments rock, mais hors de la musique insulaire? Y en a t-il qui t’ont vraiment inspiré pour devenir musicien?
Non, pas vraiment. Il n’ y a pas eu d’album ou de groupes qui m’ont donné envie de faire de la musique. C’est en faisant que je me suis rendu compte que, à chaque fois, on me réconfortait dans ce que je faisais et je prenais confiance en moi. Je me suis dit : « Tiens pourquoi pas? » ( rires). Avec le temps je me serais peut-être tourné vers la réalisation, l’image, mais la musique a été un fil que j’ai déroulé qui marche… Donc je continue en fait.
Mais as-tu tout de même des souvenirs marquants?
Oui. J’ai comme tu le dis, tout de même des souvenirs marquants d’enfance ou d’adolescence. J’ai « Breaking The Waves » de Deep Purple, titre que j’écoutais en boucle, enfermé seul dans ma chambre! Je ne devais avoir pourtant que 8 ou 9 ans, alors que ce n’est pas un titre « pour les enfants »!
Et ce n’est pas forcément le titre culte de Deep Purple! Pas le plus évident!
Ce n’est pas celui que tout le monde connaît, en effet. Mais celui-ci me touchait particulièrement. Par contre c’est vrai, à l’adolescence il y a des groupes qui m’ont vraiment donné envie de faire des choses, qui ont même influencé ma façon de jouer. En particulier il y a The Alarm, groupe peu connu, qui jouait du power folk à l’époque. Très folk, très acoustique, mais en même temps avec une puissance punk et rock… Je ne sais pas ce que ça vaut encore aujourd’hui? Ils ont peut-être mal vieilli, mais pour moi c’était vraiment bien.
The Alarm? Ils ont fait un bon chemin…Tu n’as pas fait un mauvais choix!
Tant mieux. Je n’ai plus beaucoup écouté, c’est vrai. Et il y avait quelques cassettes un peu cultes que mes frères possédaient. Ils m’ont initié aux débuts avec U2, The Cure, ces groupes new wave emblématiques. The Clash aussi. Et j’écoutais Pink Floyd… J’ai eu ça toute ma jeunesse d’ado et forcément ça laisse des empreintes.
Là, nous étions à Bastia pour tes débuts, les premiers voire le premier groupe de rock… Ensuite qu’est-ce qu’il se passe pour toi? Parce que tu déroules une belle carrière ce qui n’est pas donné à tous!
Ensuite il y a le groupe Isula qui développe deux projets d’albums. Je vais assez naturellement occuper une place un peu centrale… Notamment sur le second album avec mes premières compositions et un désir déjà d’avancer. Il y avait autour de moi une équipe assez costaud, d’auteurs et compositeurs. Je dirais du « beau linge »! Et ce sont encore des gens qui ont une actu en 2026. Tout le monde était bienveillant et alors je me suis retrouvé au milieu, ce qui a libéré cette créativité qui était en moi. J’ai été encouragé. Et avec José Ugolini, à l’époque, on a vraiment imaginé un album pour Isula qui au départ était un lp de chansons corses très classiques, qui s’est transformé en album de rock progressif. Parce qu’on est alors beaucoup touché par les formes musicales de Pink Floyd, ce dont je te parlais à l’instant. Nous avons mené un travail un peu comme ont fait Arcade Fire… C’est à dire des disques avec une continuité, où il y a une histoire racontée dans le disque. C’est presque un bouquin en chansons…
Oui, on sent que les titres ne sont pas là par hasard, les uns après les autres…
Je connaissais Tommy de The Who… Par exemple. Ce sont ces références qui ne m’ont jamais quitté. Je n’ai jamais quitté cette idée, cette façon de faire. Tous mes lps aujourd’hui sont encore construits comme ça. Parce que même si le marché n’est plus du tout ainsi – et je m’en fous un peu – à moment donné j’estime qu’une chanson n’est pas qu’une chanson…Elle doit être dans un contexte, raconter… C’est ma façon de créer la musique.
Après Isula, tu te poses des questions sur le genre que tu veux poursuivre? Plus rock ou post – punk ? Ou bien le trad est toujours là?
Non, non. Après Isula il y a la naissance de I Cantelli!
I Cantelli qui maintenant en 2025 et en 2026 est constamment repris! Je ne sais pas si tu t’en es aperçu? On en parle à nouveau.
On a laissé une empreinte, c’est sûr. Et moi à la base, si c’est surtout une rencontre entre potes, j’essaie de raccorder à Isula. Le groupe splittait et j’essaie de raccrocher les deux, mais ça ne marche pas trop. Et puis finalement une nouvelle idée est née. Il y a des chansons de comptoir, comme on dit, qui viennent. J’emboîte l’idée et je me dis ça c’est génial… Ce côté très populaire… A partir de là, j’écris tout le disque et c’est très inspiré par The Pogues, évidemment. On est en connexion avec le punk et le trad irlandais de la période. On s’y retrouvait. On s’est dit: « Eux ils arrivent à le faire! Pourquoi ici nous n’arriverions pas à faire quelque chose qui soit en phase avec notre présent, notre actualité et qui amène une énergie capable de bousculer les codes établis?«
Je confirme. Et je suis même sûr, en tant que disquaire, que ce premier lp de I Cantelli, si on le trouvait encore dans les rayons, il se vendrait sans problème.
Possible. Je veux le penser aussi… Mais l’aventure avec I Cantelli s’est terminée. J’ ai alors une opportunité de faire une B.O d’un film à ce moment là, en 2006, qui s’appelle Sempre Vivu de Robin Renucci. Et c’est un peu le début d’un autre histoire pour moi.
C’est un basculement, dirais-je. Ta carrière change , est-ce que je me trompe?
C’est une petite bascule. Je fais des musiques de documentaires et ce genre de choses. Déjà au sein de I Cantelli, j’étais très intéressé par le musique électro. Parfois même techno, hard techno, de l’acid house, des trucs comme ça…
Disons que par basculement j’entendais qu’avant 2006 tu étais dans un groupe, mais au milieu des années 2000 vient en solo le nom de Pierre Gambini…
Exact. C’est une bascule effective. J’assume beaucoup plus de choses que ce que je faisais avec le groupe. Même si je faisais 90% du travail avec I cantelli, aidé par Jean Castelli à la basse qui m’accompagnait beaucoup. A ce moment là je suis un créateur qui est en train de naître en solo. Bien que je lutte depuis des années pour exister… Parce que le territoire n’est pas simple… Alors les deux lps electro que je sors fin 2000, c’est aussi grâce à une rencontre avec un ami François Eudes Chanfrault, pour le premier. Nous étions alors – François n’est plus de ce monde – des amis très proches et nous avions ensemble des références communes, une même approche. Il a été fondamental car lui a l’expertise de la musique electro. Quelque chose s’est opéré sur la façon de concevoir la musique. A ce moment je mets une corde de plus à mon arc.
Et tu n’as pas loupé la cible! Puisque tu commences à partir dans les musiques de films, séries TV, mais tout en produisant aussi tes deux albums studios. Tu gagnes en visibilité.
Oui. Ce n’est plus la même. Les B.O m’ont permis d’avoir une petite notoriété. Qui devient grande puisque je me retrouve au national. Je ne suis plus cantonné au territoire, en fait. Du coup je commence à avoir un public ailleurs. Ca fait bizarre parce que je ne m’en rendais pas forcément compte, mais lorsque je fais la B.O de la série Une Île pour Arte, à la sortie d’une projection je rencontre des gens qui m’attendent pour signer des autographes… Ils ne sont pas nombreux, mais pour un compositeur de B.O ce n’est pas courant…
Comment travailles-tu? Chez toi? Tu as un studio ?
Une pièce dédiée uniquement à ça dans ma maison. avec le temps, elle est très bien équipée. Les contrats qu’on obtient font passer beaucoup d’argent dans le matériel musical, technique.
Après la période des groupes, quels sont les albums que tu as sortis sous ton nom? Je pense à la série Mafiosa, déclinée en plusieurs saisons…
Oui, Mafiosa… Il y a eu énormément de documentaires. Je ne pourrais pas tous te les citer. Un long métrage pour le cinéma de Pierre Salvatori, BO aussi, chez Gaumont, qui s’appelle La petite Bande. Il y a récemment Plaine Orientale pour Canal +. Je viens de terminer La Terre et le Sang pour France 2, dont l’ancien titre était Vendetta… Voilà… Ce qui est intéressant, par exemple avec Mafiosa ou Plaine Orientale, c’est que ce sont des espaces où il peut y avoir des chansons. Mon premier album est ainsi très présent sur la série de Mafiosa.
Sous le nom de Pierre Gambini, quelques titres d’albums trouve t on?
Albe Sistematiche et Burghesi. ( 2014 et 2016 avec un single en 2007 et un autre lp en 2010 ndlr)
Avec ces disques on est dans le domaine electro-rock, me semble t-il. C’est une belle mixité.
Oui. J’ai un certain goût pour les musiques hybrides en tout cas. J’adore ça. Même quand je ne chante pas en corse, quand je fais des musiques de films… il y a une forme d’hybridation qui se fait dans la création. J’aime mélanger les genres, les adapter, les faire coexister.
Quels seraient pour toi des albums de chevet? je sais que c’est embêtant comme question…
Je ne sais pas ( Rires)… Non mais il y a un Dylan que je garderais, un Beatles que je garderais, heu…
Un disque corse par exemple?
Un disque corse? Altu Pratu de I Chjami Aghjalesi que j’aime beaucoup. Et puis après celui de Canta, l’enregistrement à Paris… C’est avec la plus grosse ossature du groupe. Ce qui se passe est vibrant. On capte quelque chose, une époque vraiment. Après, en musique classique, je garderais du Beethoven. En electro, des choses plus expérimentales… Du Brian Eno .
Celui-là je m’en doutais un peu. Quand on entend ton travail on est obligés d’y arriver..
Oui.. Mais quand on commence à chercher les disques précis? C’est complexe. Un Philip Glass… Quelque chose du courant minimaliste certainement. La musique contemporaine m’intéresse beaucoup.

Et le rock? Est-ce que ça te brancherait toujours, ou bien as-tu tourné le dos à ça?
Non. C’est juste qu’au bout d’un moment, la musique rock nécessite une énergie qui pour moi doit être presque dépourvue de conscience, ai-je envie de dire. C’est à dire que dans cette énergie rock il y a une forme d’insouciance dedans. Qui est très forte. Et c’est pour ça qu’elle reste jeune. Dans son esprit, du moins et je peux composer des choses aujourd’hui, mais est-ce que ça va sonner vraiment? Je ne sais pas? Quand j’écrivais il y a longtemps pour mes débuts dans le rock, je rentrais presque tous les matins à 6 heures! Complètement bourré parfois…en vivant tous les excès possibles. Il n’y avait pas de structures…
Veux-tu dire qu’on éclate les codes quand on fait du rock?
Un peu. Les codes sont explosés parce que ce sont des expériences de vie dont a envie à ce moment là. Maintenant ma vie est différente. Celle d’un père de famille… Je m’endors à 10 heures du soir. Mais je suis très heureux aujourd’hui, ce n’est pas la question! Bref, tu vois, j’aurais l’impression de mentir en faisant de la musique qui ne correspond pas à ce que je vis. Par contre je présente un spectacle qui s’appelle A legenda , qui va ressortir les chansons composées dans la période rock… 15 titres que je n’ai jamais enregistrés avant. Et je les ai en tête depuis mes 26 ou 27 ans… C’est troublant comme projet pour moi. On maquette et on met en scène. Un conte musical, moderne, avec de l’IA, de l’image , de la vidéo, du podcast au milieu. Un conte distopique… Un personnage vient sur scène raconter une histoire qu’il a vécue dans un monde totalement imaginaire…C’est de la SF.
Avant de se quitter, la musique en Corse, mais côté electro, pop, folk ou rock, tout sauf le trad, est-ce que tu y vois une évolution? Pour accueillir les artistes, les faire tourner? Ou bien est-ce comme il y a trente ou quarante ans?
Je pense que c’est encore plus pénible aujourd’hui. C’est encore plus difficile de faire dans ce domaine. Dèjà parce que l’industrie a changé. Au niveau international. A mon époque, même si tu chantais en cores, tu avais quand même des percées. D’ailleurs ça été le cas. Avec I Cantelli on a presque signé avec une major, fait un concert à Paris. On a été approchés par Virgin. Il y avait donc des possibilités, des moyens financiers et autres. Des D.A qui recherchaient des talents, tu vois. Il pouvait se passer des choses.
Là ce n’est plus le cas. Un artiste jeune, qui débute, doit savoir se vendre. Sur l’île, je pense qu’on est pas encore conscients de ça. Et en plus on n’a pas évolué, ni avancé sur les lieux disponibles qu’il devrait y avoir pour cette musique. Il n’y en a pas. Donc je ne veux pas faire un constat hyper pessimiste, j’estime qu’il y a toujours à moment donné des espaces et des failles, mais il faut trouver les chemins, rentrer dedans, s’y investir. Si on chante en Corse, il ne faut pas essayer de faire comme à l’international. Il faut présenter les choses autrement. Ca n’a aucun intérêt de présenter un projet de rock en langue corse aujourd’hui. Si on parle en termes d’industrie musicale et de marché. Ca n’a aucun intérêt. Par contre, de raconter une histoire, d’intégrer le corse à autre chose, à une œuvre, comme un outil non secondaire, un instrument, ça prend une autre forme. Les gens ne viennent pas alors voir un concert de rock, mais un spectacle ou un conte musical. Ce qui est mis en avant c’est l’histoire qu’on raconte. Et le genre on s’en fout du coup. Le genre vient pour correspondre à des émotions du spectacle; ce n’est pas lui qui est mis en avant.
Si je te suis, c’est un plus gros challenge… Parce qu’il n’y a pas que le son à travailler? C’est un tout qui doit être pensé?
Oui. Gros challenge. Entre le travail de l’image de la synchronisation des musiques. Il n’y a pas d’artiste supplémentaire dans ce que je prépare. C’est le challenge de A Legenda. Les personnages sont joués par moi. Et c’est plus de boulot évidemment. Il faut transformer sa voix en temps réel etc… Il y a plein de choses à mettre en place. Même si je n’ai pas de gros moyens, car ce n’est pas Las Vegas! Mais je pense qu’il faut faire. Il ne faut pas s’arrêter.
Alors excuses moi de te couper, mais j’ai l’impression que depuis le début de ta carrière, tout ce que tu avais envie de faire tu l’as fait. Donc, et pour terminer cette interview, tu ne vas pas t’arrêter? Est-ce que je dis vrai?
Non, c’est sûr. Même si parfois on a envie de capituler. Car ce sont les séries qui sauvent ma création. Pas les disques. Donc ce n’est pas le territoire, malheureusement qui sauve ma création. Ce qui me permet de vivre, ce sont les séries, les musiques de films. Le travail avec le continent. C’est ce qui m’a permis de développer mon travail, d’apprendre. De nouveaux espaces se sont ouverts et j’ai découvert de nouveaux possibles et de nouveaux publics. Du coup, depuis que j’ai 19 ans, ma musique ne s’est jamais arrêtée.
https://pierregambini.bandcamp.com/track/d-racin-s
Photo mise en avant Pierre Gambini, Le Journal de la Corse

On me dit illustre ! Dernier disquaire corse ajaccien et animateur radio de Frequenza Nostra ! Depuis 37 ans je tiens » Vibrations » rue Fesch, rendez vous des amoureux de la musique. Je mange, je respire, je cours, je dors en musique. Rejoindre Dark Globe est un plaisir.