Part.3
Le premier pas hors de l’hôtel ouvre le grand livre de la confrontation entre réalité et imaginaire, tout l’imaginaire minéral, stratifié depuis 1986 et la première écoute de la voix de Morrissey, fantomatique évanescence qui ouvre l’album Strangeways par « A rush an push » et le ghost of « Trouble Joe ». Le choc le voilà : il est à rebours, à contretemps car des Moors murderers ou des friches « on a hill side desolate » (« This charming man ») qui occupent notre cinémascope personnel, nulle trace évidemment, Manchester s’est gentrifié, gentiment, de la pinte au latte air du temps, voilà la thématique qui se déplie en déboulant grands yeux ouverts et affamés le long de Princess street qui coupe à la perpendiculaire Portland street où se situe l’Hôtel.
Je cherche Ithaque, je cherche ces lieux d’identité qui sont un chez moi hors de chez moi.
La première étape du navire souffle d’un vent épais dans les voiles toujours intensément impatientes, en bas de Princess street, on part main gauche sur l’immense Whitworth street qui, depuis son autre rive nous verra revenir vers le lieu sacré de l’ancienne The Haçienda. Partons à gauche pour l’instant, vers la Piccadilly Railway station. On longe ce qui était sans doute avant la gentry, une zone désolée et rouillée de quartier de gare au milieu de laquelle se dresse toujours le bâtiment très victorien, élégance décatie, de l’historique Pub Star and Garter fréquenté par la scène rock mancunienne. Toujours se tiennent là de très sérieux after gigs ou d’improbables Smiths Disco (à l’attention de ceux qui -comme chacun sait- refusent de danser -au-delà du pied qui bat le rythme, lecteur tu te reconnaitras, Noel Gallagher a théorisé cela pour lui-même). Du vieux bâtiment noir s’extrait le bruit sourd d’un jeune groupe qui à l’étage répète en désordre, le lieu est, à cette heure de la journée peu fréquenté. En poursuivant sur le trottoir, sur le mur arrière du pub a été, sous la férule sévère du gardien mémoriel Peter Hook, repeint le portrait immense de Ian Curtis. Il se tient-là, hiératique visage au yeux clairs et vides, fixant la voie des bus et celle des trains qui plus haut comprennent l’entrée en gare de Manchester à la lumière de ces deux phares bleus mais noirs. Impossible, à mon grand regret, de pénétrer, plus en avant, sur le parking depuis lequel l’œuvre fut peinte. Il y a dans ce mémorial le recueillement quasi industriel et froid qui, lui, reste fidèle, à notre imaginaire de friches du nord anglais.

Je retourne sur mes pas. Je remonte Fairfield street. Je souris car de Joy Division à New Order il n’y a qu’un pas, 15 minutes de marche environ pour gagner l’espace des rêves de Tony Wilson : la Factory [FAC251]. Elle est située sur Princess street, oui toutes ces enseignes qui brillent dans notre urbanisme personnel ne sont pas éloignées de plus de 20 minutes de marche. On y arrive en rebroussant chemin sur Whitworth. Et passent les fantômes en se rapprochant, ceux de « 24h party people » film de Michael Winterbottom en 2003 avec Steeve Coogan, hilarant Tony Wilson à l’écran. Pensée intégralement tordue par la gratitude et une intense émotion quand devant cette étonnante construction (en effet c’est architecturalement un atelier) qui à l’angle de Charles street et du canal de la Medlock River affiche une humilité de gloire passée, mi-espace industriel, mi-espace arty encore aujourd’hui (concerts ou DJ set notamment). La poignée de porte est un monde en soi, « Factory » sur une pièce de métal couleur aluminium, les briques indigo qui sertissent l’entrée n’ont rien à envier à l’univers de Paul Smith, le designer. A gauche du bâtiment, un grand bac de poubelle jaune cache en partie un portrait grandeur nature au pochoir du génie du lieu, Tony Wilson. Sous ses lunettes il nous rappelle sa créativité malicieuse dans un demi-sourire, humour toujours quand on sait la ruine que tout cela lui a couté ainsi qu’à la tribu New Order, dans l’émotion le rire éclate quand mon regard croise le message d’une affiche protégée par un verre plexiglass prêt à rompre : « Built by Tony Wilson , Design by Ben Kelly. Paid for / by New Order. Broken by The Happy Mondays ». Je chercherai en vain durant mon séjour l’improbable support de ce rire. Les marcheurs savent-ils tous que les hommes qui ont habité ces murs ont sauvé des vies à des milliers de kilomètres, contaminé des imaginaires, édifié des conceptions esthétiques ? Ithaque pour nombre d’entre nous ce petit -somme toute- angle de rue où depuis la France nous avons basculé, marqué une halte à vie, pour la sauver. Je pense à ces figures : Rob Gretton, Alan Erasmus, Martin Hannett, Peter Saville qui à leur manière britannique élaborèrent la chimie d’un espace artistique aussi solide et fertile que le surréalisme.

Il faut repartir. Next stop : Haçienda calling. Le vent intérieur n’a pas faibli, l’intensité de cette expérience bat aux tempes, il y a trop à voir et à ressentir et, pourtant, il en faut plus, beaucoup plus, il faut graver, graver la mémoire, c’est un travail de forge et de feu. Il ne faut rien oublier. Je longe Charles street au-bout de laquelle à droite il faut suivre Oxford street qui va immanquablement couper la mère de toutes les rues ici : Whitworth. Au passage je fais un court détour à droite sur Whitworth pour découvrir depuis l’extérieur la façade de l’India House, immense construction datant de 1905 qui fut un entrepôt lié au textile et qui vit ensuite s’y installer dans les années 80 des figures locales, Noel Gallagher et Ian Brown notamment. J’accélère le pas avec impatience, je croise des touristes qui comme moi viennent voir de leurs yeux le retour des frères Gallagher, certains avec un t-shirt de Blur (tout se perd ma pauvre dame). Je presse le pas, je veux y être seul, pas de concurrence ni de quoi troubler l’émotion. Il faut s’émouvoir seul, toujours. L’Haçienda, combien de fois rêvé ce sceau de la culture rock et indé de Manchester est venue nous rattraper par le col ? Qui de nous tous, nombreux, ont écouté l’intervention, depuis le trottoir où je me tiens désormais, de JD Beauvallet aux Inrocks de la grande époque radio ? C’était un monde au-delà du monde atteignable pour les adolescents sudistes dont je faisais partie. Aujourd’hui la distance est abolie, pour un temps. J’accélère toujours. C’est confus un instant d’impatience redoutée. Il faut préparer la rencontre, alors, une seconde je me souviens la forme du bâtiment, elle est là sous nos paupières, indûment nous en connaissons l’échine incurvée, la rondeur ovoïde presque qui trône au-bout de Whitworth à l’aplomb d’Albion street (il faut le faire). A quelques mètres du bout de Whitworth, à ma droite le long du mur à hauteur d’homme une longue ligne jaune barrée de stries noires, signalétique de chantier et signalétique esthétique, nous y sommes. C’est Ben Kelly, designer au côté de Tony Wilson, et sa célébrissime grammaire symbolique (que l’on retrouve d’ailleurs désormais partout dans Manchester) qui accueille le pèlerin. Le lieu de dévotion symbolise la gentrification de la ville, lieu des utopies situationnistes de Wilson entre 82 et 97, est devenu une résidence de standing. Amusant néanmoins de noter que le promoteur local a conservé toute l’imagerie du lieu originel. Au fond, ce n’est pas si grave toutes ces strates de collusion entre le marché immobilier et la mémoire. L’Haçienda ne pouvait pas durer, elle ne le devait pas ! Elle fut une explosion, un ferment, une saillie séminale qui irrigua la scène mancunienne et éclaira au -delà de l’insulaire Albion.

Je flaire, je flâne, le soleil de fin d’après-midi mancunien est jaune-œuf, rare en cette ville, je me colle le visage à lui, fermant les yeux, je me demande où ont-ils tous posé les pieds dans le mètre carré d’où je rêve, tous ces prophètes des transcendances musicales. Il y a du religieux dans la dévotion. Et puisque c’est ainsi je finirai la traversée de l’archipel avec un autre mur mémoriel : celui d’Andy Rourke le bassiste des Smiths décédé en mai 2023. C’est sur l’arrière façade, lui-aussi, d’un pub que la fresque a été peinte, son ami et batteur du groupe Mike Joyce accompagna sa réalisation, The Wheatsheaf précisément. Je quitte le soleil. Il faut lui tourner le dos et remonter de manière rectiligne, tout droit, vers le Northern Quarter. Il faut trancher à pieds la colonne vertébrale de la ville. C’est un parcours durant lequel le voyageur va croiser d’emblématiques figures de pierre ainsi que des espaces remarquables eux- aussi baignent dans le liquide rachidien de nos passions musicales : Par Lower Mosley Street, on traversera le quartier du Manchester central convention complex, la St Peter Square et sa bibliothèque centrale (Morrissey la fréquenta), de là, straight ahead vers The Piccadilly Gardens, puis Tib street (et le fameux Afflecks dans lequel les weekends des Stone Roses étaient consumés), encore il faut aller tout droit puis une rue discrète, très discrète, la Whittle street qui fragilement et en quelques enjambées silencieuses vous dépose sur le parking de l’arrière cours du pub. Là, immense mémoriel mural, Andy Rourke joue. Le solo de « Barbarism begins at home » ? Il n’y a personne. Un grand silence y est posé. Le lieu bien qu’en plein centre du Northern quarter est propice au recueillement. Lieu de familles, de petites boutiques anciennes. On peut fermer les yeux sans soleil. On peut serrer contre soi le grand dialogue de dévotion que l’on est venu mener et livrer. En quelques pas je m’approche de l’œuvre, j’y pose une main pour dire merci et « See you tomorrow in Salford ».
(…) To be continued … Photos par François Dufour, Dark Globe.fr
Part 1. Terre ceinte, Northern pilgrimage : « Manchester, so much to answer for » – Dark Globe
Part 2. Terre ceinte, Northern pilgrimage: « Half the world away » – Dark Globe

On devrait toujours être légèrement improbable (Oscar Wilde).