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Interview – Contraversu

Lorsqu’on me parle pour la première fois de Contraversu, c’est chez Vibrations, magasin de disques tenu par André Paldacci, rue Fesch à Ajaccio. L’endroit est aussi actif qu’il est symbolique, puisqu’il s’agit du dernier disquaire corse. Un espace de résistance branché et éclectique, dont le patron a écouté beaucoup de disques. Ici, on a les idées larges et de grandes oreilles. En buvant un café, André me dit: « Il faut que je te parle d’un groupe, ça devrait te plaire… Pour moi ce sont des sortes The Pogues à la mode corse… Tu peux les appeler de ma part ».  Nous conversons d’autres sujets – notamment de l’opportunité de la réédition du All Things Must Pass , chef d’œuvre de George Harrison qu’André m’a réservé-, mais je note Contraversu et un numéro de téléphone que je mémorise dans les contacts de mon iPhone (modernité oblige)… 

Comme souvent, des impératifs occupent le chemin et retardent ce que l’on s’est promis de faire. J’oublie pendant quelques mois de téléphoner à Ajaccio, mais l’oubli n’est que partiel. Le désir et la curiosité de découvrir une formation qui se démarquerait des chanteurs de paghjelle insulaires que le public connaît bien à présent, ne m’a pas lâché. Contraversu relèverait d’autre chose? Il faut que je m’y intéresse et peut-être trouverai-je la réponse à une ou deux questions que je me pose ? Parce que je reviens souvent en Corse et y garde de secrètes attaches, je me suis souvent demandé comment les musiciens d’aujourd’hui y vivaient leur passion? Existe-t-il une scène vivante hors le temps des festivals d’été ou d’animations musicales pour touristes plus ou moins convenues? À l’heure de la mondialisation et des réseaux sociaux tout se mélange, se croise mais parfois se dilue. Le grand mixage peut devenir la grande lessive… Nul n’est d’un seul lieu, ni d’une seule culture. Les corses que je connais sont en général bien plantés. Certains n’apprécient guère de devoir laisser leur terre natale, voire même la quittent-ils le moins possible. Ils ne sont pas pour autant hostiles à ce qui se fait ailleurs, à ce qui vient d’ailleurs. Beaucoup chantent, savent jouer de la guitare ou de la mandoline. Ils sont luthiers habiles, batteur de jazz… Ils me parlent d’Antoine Ciosi, de Petru Guelfucci, de Tino… Jusque là il n’y a rien d’étonnant. Par contre j’en connais peu qui, comme moi, ne jurent (ou presque) que par ce qu’on nomme Rock Indépendant. L’adjectif pourrait pourtant plaire… Si je demande en hiver ou à Pâques :«Est-ce qu’on peut aller voir quelque chose ce soir ?», c’est une réponse de normand(!) qui est apportée. En clair, c’est non. Il n’y a pas grand chose ou bien on ne sait pas… «Et si on écoutait un disque de Art Blakey ?» me suggère t-on… Puis les choses se terminent sur la terrasse en regardant Elbe…

Alors comment dans cette île méditerranéenne aux caractères forts, peut-on aimer et faire vivre en 2022 une musique dont l’origine est d’outre-Atlantique et d’outre Manche, plutôt que de l’au delà ou de l’en deçà des monts (ancienne désignation des deux grandes régions de Corse)? La proposition d’André Paldacci est venue à point nommé, quand bien même l’avais-je un peu provoquée… Il était temps d’appeler Aiacciu, base de Contraversu. Après un coup de fil à mon contact Michel Solinas, (alias  Ziu Micheli) pour  l’entendre, depuis sa voiture,  en train de rouler sur une départementale dans la nuit du Valinco, nous convenons d’un rendez-vous avec un autre membre du groupe: «Écoute, je demande à Dumè (Dumè Tomasi – basse et chant) de se joindre à nous. Moi, tu sais, je fais le violon et le chant…». Le ton de notre échange vespéral n’est ni dénué d’esprit  ni d’humour. Je suis à la bonne adresse. Les cinq Contraversu vont bientôt sortir Alchimìa, leur second album, en février, et ils se préparent pour la scène. There is Rock in Corsica!

Le rendez-vous est pris pour le samedi soir suivant, où je me retrouve devant deux musiciens affables et souriants. Nous tous sommes trois quinquagénaires et, par hasard ou coïncidence, tous trois vêtus de noir.

Pouvez-vous décrire  l’univers musical de Contraversu? Pour la plupart d’entre vous, je sais que ce groupe n’est pas une première expérience…

Michel Solinas:  Nous avons des parcours différents, dans le rock et la musique traditionnelle. Je viens du sillon folk et traditionnel. Mais avec une formation musicale rock. En Corse le rock a toujours été gêné par le manque de scènes possibles. Dans les années 1980, tu avais deux tendances. New Wave à Ajaccio avec Yves Altana, par exemple, qui s’est ensuite expatrié à Manchester et qu’on vient de voir avec Peter Hook and The Light. Bastia avait plutôt des groupes de Métal. J’écoutais beaucoup de musique traditionnelle irlandaise et écossaise. C’était un coup de pied dans les conventions musicales main-stream.

Qu’est-ce qui a motivé la création de la formation? 

MS: L’idée est née d’un échange en 2015 avec Frederic Antonpietri (alias Tonton), qui jouait au début des années 1990 dans I Cantelli, un groupe qui marquera profondément la création musicale post-90.  Dans un style pop-rock ils ont bouleversé les codes, avec des influences musicales qui coupent net avec ce que l’on pouvait entendre à cette époque par ici. Chjami Aghjalesi, Canta, I Muvrini, tu vois, ce genre de nouvelles polyphonies. Donc, je demande à Tonton pourquoi n’ont-ils pas pensé à cette époque à reprendre des pièces trad.? Dans mon idée je suggère quelque chose à la façon de The Pogues... C’est alors qu’il me répond: chiche ! Et c’est le départ de Contraversu en 2016.

Ce nom n’est pas anodin, j’y trouve une intention implicite…

MS: Le nom est venu tardivement. Au moment où l’on finit le premier jet et que l’on a pour projet de le publier sur Soundcloud. C’est moi qui propose le polysémique « Contraversu » : u versu en langue corse signifie – la ligne mélodique mais aussi la façon de chanter propre à un village ou une Pievi (micro-région).  Il porte aussi cette idée de controverse, ce qui correspond à cet état d’esprit du groupe un peu provoc, celui de faire bouger les lignes.

Vous êtes en effet  à la croisée des chemins! Entre tradition et musique folk/rock. C’est, je trouve , une position très originale en Corse. Est-ce que ce qui prédomine est un désir d’actualiser des éléments patrimoniaux musicaux, ou bien de créer votre propre voie, nouvelle ? Laquelle va encore évoluer ?

MS: Les deux je pense au final… J’ai le sentiment que nous pouvons proposer une démarche de sauvegarde de ce que tu appelles les «éléments patrimoniaux», lesquels sont aujourd’hui frappés de plein fouet par cette vague de mondialisme qui a uniformisé  les codes. Je dirais que les traditions poétiques et musicales corses nourrissent notre création, mais les personnalités et les parcours de chacun ouvrent notre propre voie, nouvelle certainement pour moi.

Dumé Tomasi :  En fait nous sommes issus d’une culture populaire corse et d’une culture pop mondialisée. Comic books, BD… Notre système est un croisement, assez Punk. C’est aussi de la débrouille. On joue avec les codes, on est provocateurs.

Nous sommes issus d’une culture populaire corse et d’une culture pop mondialisée… Notre système est un croisement, assez Punk.

Lorsque je vous ai entendu la première fois et pour revenir à ce qu’à dit Michel, j’ai immédiatement pensé à The Pogues, en effet. Le groupe de Shane Mac Gowan est-il une influence pour vous ? A quel titre si c’est bien le cas ?

MS: Nous ne sommes pas les Pogues corses. The Pogues sont uniques et Contraversu l’est tout autant (rires). Notre projet est l’alchimie de personnalités, d’influences propres à chacun, et celui d’une culture méditerranéenne avec des colorations rock UK et US. The Pogues restent un modèle bien évidemment. Donc oui, il y a une influence…

DT: c’est un groupe qui rassemblait tout le monde. Nous voulons avoir cet atout. Le public est vraiment surpris par ce qu’on fait… 

L’étiquette Folk-Rock me paraît la plus adaptée pour qualifier votre musique. Vous en avez parlé, mais comment vous situez vous par rapport aux formations qui ont créé à partir du chant traditionnel corse? Certaines ont une connotation revendicative marquée…

MS: Folk, nous le sommes. Dans le sens allemand et américain qui nous renvoie à la musique populaire, notre répertoire se compose de pièces traditionnelles grivoises. Pour le reste, nous aspirons à une société corse apaisée politiquement. Juste envers les plus humbles, ouverte, solidaire, et en capacité de choisir son destin. Je ne trahirai personne du groupe en disant que les Zemmour, Macron et Le Pen ne nous représentent pas. Comme nous mettons certaines réserves vis-à-vis des mouvements politiques insulaires et nationaux. Nous ne sommes pas leurs béni oui-oui…

Votre style vous donne t-il une place à part parmi les groupes corses actuels ? Quel est votre public et quel types de scènes jouez-vous ?

MS: Paradoxalement, on nous invite dans différents festivals. On nous invite parce que nous sommes festifs. L’aspect Rock vient après. En fait, je crois que les organisateurs n’y pensent pas. 

DM: Le public est surpris, il y a un étonnement. L’accueil est bon. Notre aspérité, très rock, plaît par ici. Nous sommes différents, ce n’est pas convenu. Je crois que Contraversu interpelle et nous bénéficions d’un capital sympathie. 

Pour revenir au rock, dont vous êtes des représentants, j’ai l’impression que le genre est très en retrait dans l’île ? Est-ce que ce fût toujours le cas ? 

MS: Je vais laisser le soin à Dumè de répondre à cette question, lui qui est un pionnier du rock en Corse. Le manque de salles, le manque d’intérêt du public est un fait. L’insularité a complexifié les choses.

DT: C’est exactement ça. J’ai joué dans beaucoup de groupes depuis trente ans maintenant. Je suis allé hors de Corse pour cela. Ça a pu fonctionner  avec Qui, Granddukes. Hervé Vincenti, avec qui je suis actuellement dans un autre projet qui s’appelle We See Hawks, a vécu des expériences similaires en étant sur Marseille. A un certain moment, tu reviens. Ça montre que ce n’est pas si simple sur le continent… Je crois qu’ici il y a beaucoup de gens qui aiment la musique. Le Rock est joué mais il n’a pas vraiment de débouchés. Nous n’avons plus de magasin d’instruments adaptés au style…Michel l’a dit il y a ce manque de salles. Même si l’Aghja à Ajaccio est un bon lieu. C’est lié aussi au départ de beaucoup d’étudiants – à part sur Corte. Le public est plus réduit, malgré quelques événements. Donc les groupes jouent et puis arrêtent, ou passent à autre chose. On l’a dit tout à l’heure, il y a pourtant eu une vraie effervescence dans les années 1980 et 1990. 

Ici, il y a beaucoup de gens qui aiment la musique. Le Rock est joué, mais il n’y a pas vraiment de débouchés.

Existe-t-il  toutefois dans le contexte corse actuel, une émulation artistique et culturelle  spécifique dont vous vous sentez proches et acteurs? Et qui peut vous profiter? Malgré ce que vous décrivez, pouvez-vous jouer autant que vous le souhaitez?

MS: Oui. Je crois que l’on marche sur le même chemin que Stefanu Cesari, Marcu Biancarelli, Marceddu Jureczeck, Philippa Santoni,  pour ce qui concerne la littérature. Et en musique, Doria Ousset, Pierre Gambini, Erin , Tonton, i Mantini, (non je rigole , bises Daniel ! ), L’Altru latu, We See Hawks … Je les cite, ils le méritent! Nous avançons ensemble.

Votre actualité est un deuxième LP qui sort début Février. Comment s’appelle t-il ? Et que pouvez-vous dire sur sa réalisation et sa couleur générale ?

DT: C’est un album vinyle, un bel objet, nous avons soigné la pochette. Il existera aussi en digipack début février. Son titre est Alchimìa, ce qui nous résume bien. Nous avons intéressé le label Ricordu, qui est une institution culturelle en Corse. Ce qui fait que nous avons bénéficié du studio, d’une production et d’un distributeur. La réalisation a été soutenue par la collectivité de Corse. Au tout début, nous avons enregistré des maquettes pendant le premier confinement. Et il semble que les gens de Ricordu ont eu un  coup de cœur. Comme tous les titres existaient déjà,  préalablement enregistrés, nous les avons importés en studio. Contraversu est créatif et productif, alors il a fallu faire des choix… On a sélectionné dans notre répertoire des titres qui ont leur place sur l’album. Ils peuvent être différents, ils constituent néanmoins un tout cohérent .

Est-ce que ce sont tous des compositions?

DT: Il y a quelques reprises du répertoire traditionnel, assez dévoyées (rires). Des instrumentaux mettent le violon de Michel en avant. A chaque fois, nos décisions ont été collégiales, même si Michel affirme que je suis le directeur artistique de Contraversu! Disons que je conçois les arrangements… Tous les deux nous sommes auteurs-compositeurs. 

Comment se passe l’écriture de vos chansons ?

MS: Il y a des partis pris, on trouve une couleur et on essaie que cela soit présentable. La forme c’est le fond. Toute la préparation du disque se fait avec le groupe complet. L’énergie du batteur est importante, la dynamique est liée au rapport basse / batterie avec Bruno Vidal. L’idée est de pouvoir reproduire sur scène ce qui est fait en studio. Garder le côté live.  Dans les contenus il y a quelques fils rouges que tu as remarqués. Des ambiances des murder ballads de Nick Cave. Nos textes peuvent être aussi sordides…. 

L’idée est de pouvoir reproduire sur scène ce qui est fait en studio. Garder le côté live.

Une esthétique de la violence, à l’instar des romans de Marcu Biancarelli ?

MS: Si tu veux. Oui… (Rires). Pour le son, on est allé vers du naturel. Des traitement légers sur les voix façon Lennon des années 70.  Il y a les sons claquants des guitares Fender qui viennent dans leurs  fréquences. En fait on a été très attentifs sur le cohérence des timbres. Chaque instrument  est a sa place. Il est évident que nous sommes loin des sonorités des productions Ricordu…En fait nous avons cherché la vérité du morceau.

Contraversu, grâce à toi, met le violon très en avant. J’ai été étonné de découvrir cette tradition de violonistes en Corse. Que peux-tu nous dire de la place de cet instrument ?

MS: Il porte un son et un esprit, celui des violoneux, ceux que l’on appelait avant l’Anfarti. Des gens qui parcouraient les chemins et quand ils s’arrêtaient quelque part, partageaient musique, poésies et fête. Il a la même fonction au sein du groupe, je crois; il nous enracine dans nos terroirs insulaires, il apporte de la paysannerie classieuse…  

DT:  Pour le violon, je rajouterai qu’on a gardé des prises un peu sale. Je suppose que ça a du sens…

Si vous deviez définir Contraversu en une courte phrase, que diriez-vous?

MS/DT: C’est un esprit (…) Il y a quelque chose de profondément rock. Ce n’est pas une question de son (…) Cet esprit de faire briller la crasse, de la faire reluire, de donner quelques lettres de noblesse à des choses qui ne sont pas très exploitées en fait, un petit côté «coup de griffes» un peu iconoclaste, tout cela caractérise Contraversu…

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