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Insight

L’histoire du rock à Nîmes, des prémices jusqu’à TINALS


Lorsque nous avions enquêté sur le rock made on Mars ( traduire Mars par Marseille), l’intention était différente de celle qui motive ce nouvel article autour de l’histoire musicale et rock d’une ville de province. L’échelle était tout autre. A travers l’histoire du rock marseillais, un fonctionnement était questionné. Lequel mit en évidence le jacobinisme de l’industrie musicale hexagonale. Dont acte.
Nîmes , préfecture du Gard, n’entre musicalement en concurrence avec aucune autre ville. Du moins personne n’a jamais scruté l’activité d’une scène nîmoise – si tant est qu’elle ait jamais existée ? D’autre part, dans un périmètre régional compris entre Montpellier et Marseille, les musiciens rock ne font ici ombrage à personne… Alors? A travers l’exemple nîmois, l’intérêt se situe ailleurs. Essentiellement, il s’agit de voir comment a été vécue et se vit, au fil des décennies, notre musique préférée dans un territoire peu enclin à priori aux musiques pop/rock, mais où les groupes existent bel et bien et se produisent sur de courts ou longs délais.

Une ville longtemps austère, aujourd’hui fracturée

Entre Garrigues et Costières, Nîmes s’étire de part et d’autre d’un centre historique qualifié de Rome française en raison de ses remarquables vestiges romains. Ici, près des plages camarguaises et des Cévennes, il fait beau, souvent très chaud et il tombe des trombes d’eau à l’automne. Longtemps l’ancienne cité romaine est restée austère, animée deux fois par an par des ferias hispanisantes vouées à la tauromachie. En ville, les élites sociales sont protestantes et discrètes. Les classes laborieuses furent longtemps ouvrières, votant communiste jusqu’au milieu des années 1980. Cette catégorie sociale s’est délitée au fil des dernières décennies. Qui sont les nîmois à présent? En 1980 on en comptait 80 000, il y en a 150 000 en 2024. Cette augmentation n’est nullement liée à l’installation de jeunes classes moyennes , en raison d’un immobilier trop coûteux, mais davantage à l’accroissement de banlieues devenues problématiques. La ville est de fait fracturée. Ses périphéries difficiles bornent un centre ville limité, recherchant toujours son équilibre, et les collines Nord sont occupées par les classes aisées. On se croise mais on ne se mêle pas. Quant à la jeunesse étudiante, si son nombre a largement augmenté depuis la fin du XX ème siècle où les facultés n’étaient pas dissociées de Montpellier, elle n’égale pas celle de la grande voisine de l’Hérault (à quarante kilomètres). Beaucoup de jeunes nîmois continuent ainsi de quitter la ville, leur baccalauréat en poche. Le rock est une musique pour la jeunesse et de la jeunesse. Du moins à ses origines. Il y a donc une perte nette. Pour autant Nîmes a un public qui peut se déplacer – cf la réussite de la SMAC Paloma dont je parlerai plus loin ( photo ci-dessous). Des musiciens qui jouent et qui écoutent du rock sont toujours là. Etat des lieux.

Les invisibles prémices

Dans les années 1960 et 1970 , la scène locale est quasiment inexistante. Le plus ancien groupe dont on trouve trace, sont Les Jerks formés en 1963 à Aigues- Mortes, autour du batteur Vincent Lasserre que nous rencontrerons encore dans cette histoire.

Photo : Les Jerks en 1965

Il n’existe pas vraiment de salles de concert, mais une discothèque La Chourascaïa (1965) créée par Jean Laffont en pleine Camargue, est un lieu essentiel de l’animation du sud du département. On y joue les tubes du moment comme les titres les plus branchés. Le lieu a beaucoup fait pour la diffusion des musiques pop/ rock / soul les plus captivantes. Avec un peu d’orgueil, on oserait comparer la discothèque au milieu de nulle part au Studio 54 new yorkais… A Nîmes, près du lycée Camargue, fin 1970, une salle aménagée du boulevard Jean Jaurès ( Le Némausus) propose parfois des formations du cru aux lycéennes et lycéens. En ville, on ne trouve alors rien qui puisse ressembler à un club vraiment dans le coup. Majoritairement les groupes qui existent font du bal. Le plus connu est celui de Joe Allan qui eût pour batteur le très jeune Alain de Campos qui mena ensuite une carrière internationale (Phil Collins, Sting, Shakira etc).

Après 1968 un petit mouvement entre folk et prog rock apparait, lié à une revendication occitane. Il restera embryonnaire. A cette période on entend des formations de blues et de country, comme Blue Quitach groupe nîmois familier du premier café-théâtre de la ville, le Titoit de Titus, rue Titus, tout près des Jardins de la fontaine. En solo Christian Gonzalès se fait reconnaître dans le même registre musical avec, à son actif, un premier album enregistré à Nashville. Il fait alors figure de vedette locale. Les Route 66, qui existeront jusque dans les années 1980, jouent du Rythmn and blues et du rock fifties. Les musiciens sont aguerris mais ne quittent pas les terres gardoises. Et c’est à peu près tout…

photo: Chris Gonzalès début 1980

Jazz 70 et Guy Laborie

Sous l’influence de Guy Laborie qui crée le Jazz Club de Nîmes (1970), celles et ceux qui s’intéressent à une scène musicale vivante se tournent plutôt vers les musiques jazz. Un festival est lancé. C’est Jazz 70, soutenu par la municipalité. Il trouve une place de choix l’été dans les arènes romaines, ou à Junas et ses carrières, entre Sommières et Nîmes. Les artistes accueillis sont internationaux. Puis Jazz 70 deviendra le festival de Jazz Nîmes Métropole, étendu sur tout le bassin nîmois et programmé chaque automne.

Le rock, jusqu’à la fin des années 1970? Il végète totalement et fort peu semblent s’en préoccuper. Mais qui pourrait en jouer ? La rareté des groupes locaux a quelques explications. La situation provinciale en est une, un nombre de jeunes gens relativement réduit en est une autre. Fin 1970 le rock and roll est encore une musique très jeune, essentiellement anglaise ou américaine. On s’y intéresse via les radios et les disques. De là à en jouer il y a un grand pas à franchir. D’autre part la musique de variété domine sur les ondes ou à la télévision. Les concerts sont rares et ce sont surtout des vedettes françaises qui viennent en ville. Nîmes a pourtant trois magasins d’instruments généralistes, près de la Maison Carrée et sur le boulevard Victor Hugo. Le matériel proposé n’est pas haut de gamme ni très varié. Jusque au début 1980 il faut souvent commander ce que l’on veut. Encore faut il connaitre ce qui existe ?

La movida nîmoise des années 1980

Les choses vont bouger avec les aspirations d’une nouvelle génération, née au début des années 1960. Elle profite après 1981 de l’apparition des radios libres, de nouvelles émissions nationales – Chorus d‘Antoine de Caunes– et d’autres magazines spécialisés ajoutés aux institutions Rock and Folk et Best. Puisque je parle de nouveaux médias c’est en 1979 qu’émet pour la première fois Canal 30, dirigée par le très jeune Jérome Plaidi .

Les radios ne sont pas encore libres, mais Canal 30 s’est installé dans un foyer de jeunes travailleurs de la Zup ouest. Sous une première forme l’aventure dure deux ans. En 1983 changement de direction et de locaux. Claude Villers fait passer des auditions et la station s’installe sur le boulevard Victor Hugo, en face du vénérable lycée Daudet. La même année débute Radio Cigale, avec des ex animateurs de Canal 30, dont Fred Delon à la technique. Il deviendra une figure locale de cet univers. La radio occupe les bâtiments d’une ancienne minoterie, route de Beaucaire. Jérome Pallot y anime Petit avec de grandes oreilles, première émission complètement dédiée au rock, mais aussi très rock and roll dans le ton et la manière. On déborde souvent des horaires prévus et la programmation dépote. Le même garçon s’occupe du Nimescope, petit hebdomadaire sur la vie locale et ses animations, dans lequel il n’hésite pas à promouvoir les domaines musicaux qui le passionnent. Sur Canal 30 un peu plus tard, c’est Eric Labaune , fan d’Echo and the Bunnymen, qui tient le micro d’une nouvelle émission dans laquelle il invite quelquefois les groupes gardois qui commencent à se produire. La direction de l’antenne ne s’y oppose pas, mais n’est pas force de proposition.
Au niveau des salles Musique en Stock ( aujourd’hui discothèque La Comédie) ouvre ses portes en 1983. Le club est situé Jean Reboul , dans le centre, géré par une équipe conduite par Bernard Souroque et Bernard Aubert ( photo ci- dessous). C’est une aubaine. De 1983 à 1989 beaucoup de groupes nationaux y jouent ( Rita Mitsouko , notamment, mais la liste est longue) en plus des artistes locaux. On observe toutefois une réorientation jazz du lieu après le passage des montpelliérains d’OTH. Trop houleux? La Comédie permettra ensuite quelques programmations rock début 1990.

Le centre ville a ainsi deux salles qui rendent possible des concerts dans des conditions correctes – le Titoit de Titus ( moins performant que Musique en Stock) reste toujours actif. Le centre culturel Pablo Neruda de gestion municipale, met aussi une salle de spectacle à disposition où on entend quelques artistes rock ( locaux et nationaux). A la ZUP Sud la salle Soleil Levant, proche de la cité universitaire, fonctionne au début des années 1980, de même que le gymnase Jules Verne. Ces lieux ne dureront pas et sont très vite délaissés ou changent de vocation .

Globalement il y a du mieux en regard du désert de la fin 1970. La période est qualifiée de « Movida nîmoise ». Quelques groupes d’envergure viennent parfois se produire au Marinella, discothèque des quartiers nord Ouest de la ville. On y verra, entre autres, London Cowboys, Inmates, Doctor Feelgood, Dogs au début 1980. Celles et ceux qui aiment le rock, la pop et ses variantes, souhaitent que la ville s’anime davantage. Un fanzine distribué chez les disquaires – dont l’historique 340m/s tenu par Jean Marie Vallès – et une première librairie bd, L’Oreille Cassée, est même publié mensuellement. Il porte le nom de Pulp’s , distribué de 1984 à 1986. Je n’y suis pas étranger et Calades mensuel du Conseil Général s’y intéressera, négligeant par contre de parler lui-même de cette scène musicale naissante …

Au début de l’été 1982 un concert avec des groupes locaux est organisé dans les arènes. Grande scène et grosse sono. Ceux qui se produisent ce soir là n’ont jamais connu ça et c’est une première pour une ville jusqu’alors peu intéressée par le rock ! Les heureux élus (sélectionnés sur k7 audio par le service culturel municipal) sont au nombre de quatre : Route 66 ( presque des vétérans déjà), Les Passagers (new wave), Transit (prog/new wave), tous trois précédés d’un duo de musique électronique sans nom…
Au début des années 1980 il semble que Nîmes s’éveille au rock. Pour autant on ne compte pas des dizaines de groupes sur la place. Le hard rock est très représenté par Farenheit, Tocsin, Eclats qui deviendront Lazuli groupe de prog toujours actif, très apprécié en Europe du nord et bête de festival. Les frères Leonetti qui jouent dans le groupe ont également créé le studio l’Abeille Rode installé au nord de Nîmes.

La new wave est un genre peu représenté avant 1985. On entend surtout Les Passagers (1981-1993) où officie votre serviteur, dont le style oscille dans une mouvance très anglaise, allant de Felt à Lloyd Cole en passant par New Order qui inspirent les compositions. Les Tricheurs, trio plus directement rock, chantent en français une new wave Frenchy but chic. Leur guitariste formera une décennie plus tard Zaragraf, duo folk et manouche. Transit qui ouvrira pour The Opposition, composent quant à eux un mélange élaboré de rock progressif et de new wave, inspiré par Police, XTC, Genesis. Le chant est en français. Alain et Jean Luc Gillet tiendront un studio d’enregistrement dans la seconde moitié de la décennie.

photo: Les Passagers au Titoit de Titus (1985)

Bonnie and Clyde, une paire d’années, jouent du punk/pub rock mais ne font que des reprises du moment ( Blondie, Pistols, Feelgood, Clash…). On retrouve Vincent Lasserre avec les Kidnappers, à la batterie et au chant. Le répertoire est rock et punk rock, fait de compositions. Moins connus les Cold Brains sont d’obédience cold wave, très marqués par The Cure. Début 90 un de leurs membres, Marc Poitevin, sera au chant de Via Romance, encadré des ex DelarueMardrue fans de synth-pop puis fans de The Smiths. Et pour faire bonne mesure, j’ajouterai à cette liste non exhaustive l’ovni Romantic Rock, actif de 1979 à 1981 seulement. Le quatuor mené par Philippe Ravel (plus âgé) qui s’était fait connaître dans Vertige, groupe de hard rock de la région d’Uzès, sort pourtant en 1980 un quatre titres intitulé Oui. Ils sont les pionniers gardois d’une new wave / funk un peu froide, saluée par Patrice Blanc Francard. Étonnamment, le groupe disparait en 1981 sans laisser la moindre trace. Enfin, dans un registre un peu à part, les Flageolets Côte d’Azur se produisent dans cette même période. Ils mêlent humour, chanson et rock. Ils auront un certain succès notamment avec les stations radio locales.

La fin de la décennie 1980, apparition de nouveaux groupes

La deuxième moitié des années 1980 voit disparaître ou muter certains de ces tous premiers groupes. Mais des liens se sont créés. D’autres groupes un peu plus jeunes arrivent. Les Paralytics – plus tard autour de Gil Rose puis Gil Rose et les Hydropathes – font du rock garage, inspirés par MC5, Stooges ou NY Dolls. Leur style est une nouveauté pour la scène nîmoise. De 1988 à 1990 ils deviennent The Bohemians, rejoints par Jacques Olivier Leroy, guitariste et bassiste qui offrira ses services à plusieurs artistes dont le new yorkais Kevin K. Tulaviok basés à Uzès, jouent des chansons paillardes en version punk. Le groupe s’inspire du rock alternatif alors très à la mode. Ils créent un label, Bollocks Production et sortent deux albums, se produisant sur les scènes régionales et au Suisse d’ Alger à Uzès. Le groupe s’est récemment reformé.

Corman et Tuscadu, qui seront la première formation nîmoise d’importance nationale, se lancent dans leur projet très original vers 1988. Il s’agit du duo assez inclassable, art rock, créé par Claude Saut ( basse et chant) et Marc Simon ( guitare, chant) ce dernier étant un ex membre de Les Passagers de 1985 à 1988. Ils se renforcent de Fred Soli à la batterie et tentent une aventure professionnelle qui se concrétise une dizaine d’années. Signés chez Warner, New Rose et FNAC musique, ils sortent trois albums à l’échelle hexagonale. A la fin de cette expérience qui connaît un succès d’estime, la bassiste Claude Saut rejoint Georgio Canali en Italie avec qui elle joue dix ans. Marc Simon poursuit une carrière personnelle et multiplie les expériences musicales du rock jusqu’au jazz.

Corman et Tuscadu aux Transmusicales de Rennes.

Des associations tentent de prendre la main

Les années 1980 ont été celles d’un départ. Mais en même temps qu’une petite scène locale s’active, des fans de rock insatisfaits du manque de structures, se regroupent avec l’idée d’en permettre un véritable fonctionnement. Des associations vont s’inventer puis se créer. La première s’appelle Quand La Ville Dort ( Sonne le Reveil du Rock) de André Clavel. L’association qui eut quelques balbutiements préalables, débute véritablement en 1990 par un coup d’éclat. Ses membres déboulent en plein conseil municipal le 23 janvier 1990, réclamant aides et moyens. La fin de non recevoir n’est pas totale, mais force est de constater que l’écoute est parcimonieuse… L’association restera néanmoins active longtemps. Suivent, dix ans plus tard, Les Tontons Flingueurs Associés de Michel Boschi/ Jacques Olivier Leroy et quelques autres, qui proposent essentiellement des concerts de rock garage – sans exclure d’autres styles – souvent dans des bars locaux ou en s’appuyant sur des structures municipales accordées pour de mini festivals. Les Tontons sont très actifs dans ces années 2000 et n’hésitent pas à faire jouer des groupes venus d’ailleurs. La vie musicale nîmoise leur doit beaucoup. Ils ralentissent le rythme après 2015 sans disparaître. Ainsi leur biannuelle proposition de concerts à la Smac ( récemment The Nomads, Flaming Groovies). Début 2005, Demande Moi de M’arrêter qui devient Come on People en 2012, prend le relai avec Mathieu Simard, animateur radio sur Raje et disquaire Fnac. L’association plus jeune trouve une place dans les programmations club de la Smac Paloma (ouverte en 2012) peu après sa création. Elle collabore au festival Tinals ( 2013/2020) spécialisé dans le rock indépendant. Nous en reparlerons.

Un magasin exceptionnel ( Broc and Roll) et des studios

Sur les premières bases posées, les musiciens nîmois des années 1990 ont donc un peu plus de moyens à leur disposition. Sans pour autant crier victoire.

Deux guitaristes s’associent pour créer un magasin spécialisé qui ne cessera de s’agrandir. Laurent Marechal et Cedric Vacquier – hélas prématurément disparus tous deux- ouvrent Broc and Roll en 1989.

photo: Cedric Vacquier(rip) à Broc and Roll

La boutique est d’abord petite, avec du matériel d’occasion, dans une rue étroite près de la Maison Carrée. Puis elle change trois fois d’adresse, s’agrandissant de plus en plus. En 2024 , Broc est devenu un très grand établissement aux abords du périphérique sud. La plupart des musiciens régionaux le visitent et s’y équipent en amplis, guitares et effets. Un succès.

Question salle de concert ce n’est toujours pas la panacée. Musique en Stock a fermé, on joue où on peut. L’ancien cinéma Odéon est repris par l’équipe du Titoit de Titus en fin de bail dans leur ancien local. La salle devait s’ouvrir aux musiques actuelles. Elle ne le fera pas, revenant à une régie municipale in fine plus efficace que les anciens Titoit. Elle proposera quelques concerts intéressants ( dont Dominique A en 2003) jusqu’au début des années 2000. Ceci avant sa fermeture définitive au genre rock du moins. L’idée n’était pas de créer une vraie salle en ville, de type Rockstore ( Montpellier). Mais il est aussi probable que les budgets ne furent pas suffisamment équilibrés aux yeux des gestionnaires en charge.
Des studios d’enregistrement ont ouvert leurs portes. Initiatives privées dans une décennie où les productions home made via ordinateurs et logiciels n’existent pas encore. Nîmes en compte trois. Le Studio de la Tour Magne, Bruit Rose et le Studio Severine. Pour ce qui est de locaux de répétition, Nîmes en manque toujours à cette époque – et sans doute aujourd’hui ( hors mis les quelques disponibilités offertes par la SMAC).

C’est aussi le moment où quelques uns sortent leurs premiers disques, sans qu’un véritable mouvement aille dans ce sens ou que des labels et soutiens se créent. Il y a un coût à cela et personne à Nîmes n’entrera jamais dans cette dynamique… Je dois néanmoins citer l’exception des disques Roblo, micro label produisant à tirage limité et confidentiel certains artistes locaux: Sweet sweet Bulb, Jean Michel Thiriet, Gil Rose.

Les années 1990/2000, shoegaze et pop française

Les formations de cette nouvelle période 1990/2000 sont dominées par deux groupes de styles différents : Drive Blind ( Shoegaze) actifs de 1991 à 1996 et Via Romance ( pop en français) 1987 /2000). Il y a une petite hype autour des deux formations.

photo: Drive Blind ( première formation)

Via Romance sortira quatre ou cinq albums après un premier ep en 1988. Ils sont disponibles sur son bandcamp. Drive Blind , dont la production est moindre, garde quelques longueurs d’avance dans les esprits locaux. Le groupe de Shoegaze reçoit une reconnaissance nationale , publie deux albums et trois ep distribués par PIAS. Son personnel changera – à contrario de Via Romance, toujours menés par Marc Poitevin. L’un de ses membres rejoint les Rinôçèrôse de Montpellier, groupe de belle renommée.

Dans un registre bien énervé et second degré , Les Vengeurs qui jouent du rock garage avec le bassiste Mathieu Valette et Rémi Saboul ( ex Drive Blind), deviennent Les Milliardaires. Formés au mitan des années 1990 le groupe existe toujours, autour du chanteur Guy Sanner, avec Ritchie Pérédès à la guitare, également membre de Les Shériffs. Cette décennie est aussi celle où Gil Rose se démarque peu à peu de ses premières participations ( Paralytics/Bohemians) et devient avec style un auteur compositeur interprète. Début 2000, il quitte Nîmes pour Genève mais continue sa collaboration avec les nîmois Doc Poison ( harmonica) et Jacques Olivier Leroy. Son répertoire singulier en fait un des artistes intéressants, issu de la scène de la seconde moitié des années 1980.

Photo :Gil Rose et les Hydropathes, fin 2000

Début 2000 d’autres groupes succèdent aux précédents. Jeu des générations logique mais sans filiation franche, ni liens ou relations de passation. Dommage est l’impression qu’on retient, comme celle du « chacun pour soi » …. Les plus remarquables représentants des années 2000 sont les Waterlillies, dont le leader est ami d’un certain Julien Doré étudiant à l’École des Beaux-arts de la ville. Il s’agit de Tiste Homo, fils de Jean François Homo, comédien chanteur, acteur de la vie culturelle nîmoise depuis deux décennies. Les Waterlillies sonnent à la façon des Strokes et sont dans l’air du temps. Ils plaisent aux jeunes gens de leur âge et aux adolescents, ainsi qu’aux quadras. Ils se produisent régionalement avec un réel succès. Quand Julien Doré gagne la Star Ac, Tiste Homo le rejoint comme musicien et parfois compositeur. Puis il entamera sa propre carrière solo.

Photo: The Waterlillies, années 2000

Plus éphémères The Morning Tones jouent exactement dans le même registre alors en pleine hype. Ils gagnent la bourse aux jeunes talents . On ne les verra plus ensuite. Le phénomène de disparition est aussi fréquent que symptomatique d’un manque de perspectives.
Le hard rock est quant à lui toujours présent – qui eut ses heures de gloire fin 70 et début 80- et en 2008 se forme Gut-Scraper. La formation de cinq musiciens existe depuis cette date, a sorti deux albums et tourne dans le circuit hard rock hexagonal . A quelques kilomètres de Nîmes une salle est dévolue au genre musical, tenue par certains employés actuels du magasin Broc and Roll.

Dans un autre registre, le trio Shub , formé en 2005 et orienté Noise Rock , reste actif jusqu’en 2013. Il publie quatre albums, toujours disponibles sur son bandcamp. Le groupe se produit aujourd’hui plus ponctuellement.

Les années 2010, la SMAC Paloma une chance pour le rock dans un contexte en manque de lieux

Dans un registre entre blues et cold wave, inspiré de Sixteenhorse Power, Gun club ou Queens of The Stone Edge, Clan Edison apparaît à la fin de cette décennie. On y trouve Sylvain Arnaux guitare/chant, breton d’origine, soutenu par le futur binôme Harold Martinez et Fabien Tolosa , respectivement bassiste et batteur. Le groupe se séparera pour mener deux projets solo distincts, Arnaux quittant ensuite Nîmes.

Photo: Harold Martinez et Fabien Tolosa

En 2010, soit trente ans après l’émergence d’une première scène locale, si des musiciens sont là, les lieux suffisants font donc toujours défaut. Nîmes n’a pas de salle moyenne avec programmation – l’Odéon a été abandonné par la municipalité, restant sans repreneur – et les associations avancent au coup par coup dans les espaces qu’elles trouvent. Les café-théâtres qui existent n’accordent pas de place à la musique rock et c’est toujours ailleurs qu’il faut aller entendre des groupes d’une envergure intéressante. Dans les années 1990 La Movida, quartier de la Placette, associée à la fédération Léo Lagrange, coorganisa quelques concerts uniquement locaux avec Quand La Ville Dort. Il est possible que les gestionnaires du lieu n’aient pas été complètement convaincus… La Comédie succéda un temps à Musique en Stock, avant de devenir uniquement discothèque. Le Spot ( ouvert en 2013) est un espace mixte – arts visuels et salle de concert ponctuelle – recevant des aides publiques, installé dans le quartier Gambetta qu’on voulut un temps quartier d’artistes. Il ne diffuse que très peu de groupes ou artistes solos et n’a pas, par comparaison, la dynamique d’un Cargo de Nuit à Arles. Les choix sont différents, de toute évidence, et la structure semblerait aujourd’hui en difficulté de fonctionnement. Durant quelques années un bar musical s’est ouvert puis à fermé dans la même rue que feu Musique en Stock remplacé par La Comédie ou le bar historique Le Prolé qui propose des concerts dans ses jardins. Il s’agit du Le Bada Bing qui fut souvent bondé. L’initiative privée, aidée par Come on People à la programmation, ne put se maintenir. Ces dernières années, un autre micro lieu, L’Estanco – rue Fresque – a pris le relai dans la zone piétonne de l’hyper centre « L’Ecusson ». Une vraie galère, nous n’en doutons pas, pour le transport du matériel…

Quant aux arènes, qui accueillirent une fois unique des musiciens locaux en 1982 – on l’a vu -elles ne fonctionnent que l’été, uniquement pour des grands noms internationaux et main stream, rassemblés sous la bannière du « Festival de Nîmes ». Celui ci est d’ailleurs davantage une série de concerts haut de gamme à la billetterie coûteuse, le terme festival paraissant peut-être un peu inapproprié. Pas uniquement rock, il réussit à attirer un très large public venu de tout l’hexagone ou de l’étranger ce qui est une vraie réussite économique pour la ville. Mais il ne fait pas vivre une scène. Loin de là.

Dans ce contexte la construction et le financement par Nîmes Metropole en 2012 ,de la Smac Paloma en périphérie Est, est l’outil qui était nécessaire. Deux salles ( 400 et 1500 places) autour d’un patio, sont ouvertes ainsi que des locaux de répétition équipés permettant ateliers et résidences. La programmation est d’emblée réelle et régulière, éclectique, et on y reconnait très largement le rock indépendant. D’autre part la direction fait appel aux associations ( Tontons Flingueurs et Come On People) pour des partenariats. C’est dans cette nouvelle dynamique que s’est organisé TINALS en 2013 qui comptera sept éditions. Le changement est réel et Paloma est devenue la salle de Nîmes par excellence. Soit en version club, soit en grande salle, on y vient depuis plusieurs villes de la région étendue. Le public répond présent, toutes générations confondues, prouvant qu’il existe dans le territoire nîmois beaucoup d’amateurs de musique rock et ses variantes.

L’histoire continuée de Bungalow Bill ?

En 2024 d’autres groupes sont là. Comme Mofo Party Plan, (alternative dance – formés en 2015), Emilie Chick ( ambient, hip hop -2011/2021), les nouveaux electro pop de RoseduB ou Late on Monday et leur soul/funk orchestrale teintée d’afro américanisme. Derniers en date, le trio Blurry Sense joue une pop rock electro des plus efficaces. Les technologies nouvelles sont à l’œuvre et les sonorités ont changé.

Des plus anciens, quant à eux, se reforment ou changent de personnels. Parmi les pionniers Les Passagers existent sous une autre forme depuis 2018 et un autre nom, The Saint Margaret Square Conspiracy ( désormais plus pop et d’un psychédélisme très anglais). Revenu après d’autres expériences et avec l’arrivée de nouveaux musiciens ( pas inconnus!) dont Claude Saut (ex Corman et Tuscadu et Sweet Sweet Bulb) à la basse, le groupe continue d’écrire son propre répertoire. Les Kidnappers jouent encore, à l’occasion, et Vincent Lasserre a publié plusieurs ouvrages sur la musique rock, des recueils de nouvelles et des vraies fausses pochettes de disques à s’y tromper!

Photos :Les RoseduB (electro pop) et les Kidnappers aujourd’hui

Gil Rose donne des concerts intimistes et réalise régulièrement des albums de plus en plus épurés, accompagné de ses anciens comparses. Harold Martinez, depuis la fin de Clan Edison, est devenu une figure nîmoise des plus intéressantes. Son registre est âpre et intense, très marqué par une culture cinématographique américaine et westernesque. Quelques anciens se sont reconvertis dans des cover bands ou groupes de reprises, pour continuer à vivre leur passion musicale – c’est le cas d’Alain et Jean Luc Gillet ex Transit… Eclats devenus Lazuli ont une carrière internationale très enviable. Le rock n roll n’a pas brûlé toutes les ailes. Dark Globe.fr que vous lisez, ( Ajaccio, Lyon, Marseille, Nîmes, Paris ) a plusieurs rédacteurs dans la ville. Tiste Homo , l’ex Waterlillies, réalise, on l’a va vu, une belle carrière professionnelle de niveau national. Julien Doré, vedette incontestée, est désormais bien loin de son Dig Up Elvis au local quartier Richelieu…Par ailleurs je suppose que des jeunes groupes que je ne connais pas – je m’en excuse auprès d’eux- reprennent le flambeau du rock indé. Encouragements.

photo: Late on Monday, vainqueurs de la Bourse aux jeunes talents 2022

De la question des lieux et des arts qu’on y pratique

Ultime question, Nîmes – sauvée par sa SMAC – est elle le bon endroit pour jouer du rock ? A l’instar de beaucoup de villes de province ce n’est pas dans ses murs qu’on obtient le meilleur accueil. Ici on aime surtout la tauromachie, moins le football depuis quelques saisons, les arts visuels sont très valorisés quand bien même ne fédèrent- ils pas, en réalité, un très large public. Le jazz est par contre très présent depuis 1970. Ce qui est très justifié.

Si toutes les générations se mélangent aujourd’hui, dans l’écoute ou la pratique d’une musique rock devenue septuagénaire, c’est la jeunesse qui ravive toujours le mouvement. Ne l’oublions pas. Le développement des facultés est, en conséquence, un enjeu qui va de pair avec celui d’une vie culturelle ouverte aux musiques rock. Ceci dépend de choix politiques qui dépassent musiciens et autres acteurs. En comptant la fnac – moteur économique de La Coupole des années 1990, juchée sur les halles du centre – la ville a encore trois disquaires, plus deux magasins d’occasions dont un boulevard Courbet. On ajoutera la grande enseigne Cultura en zone commerciale. Les disquaires indépendants – dont Trou Noir et Arbouze Rock – peuvent tirer le diable par la queue si on compare à Lyon ou Marseille. On voit un écart, mais là aussi l’échelle de la ville n’est pas la même et les disques sont chers. Les paramètres culturels et sociaux nîmois ne sont pas au beau fixe depuis longtemps. Il y a une relation de cause à effet.

Par ailleurs je ne suis plus si certain que la rébellion et l’utopie qui s’exprimaient par le rock, utilisent ce même chemin à présent ? Par où passe t-elle ? Globalement les musiciens sont issus des classes moyennes. L’urgence qu’on a pu connaitre par exemple avec l’essor du punk parisien vers 1977, est moins présente. Ou elle s’est déplacée dans d’autres formes. Enfin, la fracture sociale nîmoise décrite en préambule, et les aspects dominants d’une culture locale cités peuvent aller dans un sens contraire.
Chacun appréciera à son idée.

photo: Les Arènes de Nîmes pendant le Festival. Par Jean Claude Azria

Remerciements à Jacques Olivier Leroy, Jean Luc et Alain Gillet pour leur aide et leurs renseignements précieux.

Sélection subjective et liens audios et vidéos:

Sur du velours | Gil Rose (bandcamp.com) Corman et Tuscadu en concert ( 1990)

Grim Reaper | HAROLD MARTINEZ | Trou Noir Disques (bandcamp.com)

The Bohemians (1991) La Movida – Nîmes Les Milliardaires en concert ( 2011)

*Drive Blind (Super Easy) Bandcamp Les Kidnappers Dernière Par***** avant la bombe – album

RoseduB The Day I die ( video) The Waterlillies Live , Nîmes Shub Bandcamp

The Saint Margaret Square Conspiracy – English Friend – demo

Transit Soundcloud Via Romance Bandcamp /

LAZULI ( ex Eclats) Mofo Party Bandcamp (lp Breath 2015)

Emilie Chick Bandcamp

Blury Sense / pop rock electro/ video

5 comments
  1. Walter

    Hello. Chouette article, on y retrouve toutes les époques et pas mal de souvenirs.
    Une précision, l’association Come On People n’est pas née en 2005, mais en avril 2012, avec un premier concert au Bar de l’Olive. De 2005 à 2012, la structure porteuse se dénommait Demande Moi De M’Arrêter qui oeuvrait dans les bars de la ville (Le 34, Libanim, L’industrie…).

    Tu faisait référence à Jean-Marie Vallés 340MS, tu peux aussi citer le disquaire actuel TROU NOIR – rue des Lombards – qui sans filiation directe, travaille dans la même direction.

  2. mathes bernard

    Bravo pour ton article , bel œuvre d’historien et parfois de sociologue ..peu être y rajouter les frères Corsétti et puis bien sur la saga de Jo ALLAN et la pépinière de talents musicaux que ce groupe abrita dont certains firent une carrière internationale ( alain de campos , Mike …)

  3. Marc Poitvin

    Hello Jean-Noël,
    Bravo et merci pour ce riche article sur le Rock à Nîmes, l’occasion de se replonger dans ces époques plus ou moins lointaines, ces endroits et toutes ces personnes croisés de près ou de loin.
    On se demande où tu as pu dénicher toutes ces infos…
    Beau boulot !
    En revanche, en ce qui concerne Via romance, ils ont eux aussi eu leur de reconnaissance nationale en publiant chez la major Island Records (également en édition chez Warner Chappell Music) leur album « Génocide ambiant » en 1992, sans compter également plusieurs articles et chroniques dans Les Inrockuptibles, Rock’n’folk, Libération, Le Monde et sur les ondes de France Inter au Pop club, Le Pont des Artistes, chez Lenoir et quelques passages TV régionales.
    Tout cela et bien d’autres informations se trouvant sur leur site officiel :
    http://viaromance.e-monsite.com/

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