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New Order / Power, Corruption & Lies, mai 83. Le temps des amours à la sauce mancunienne.

S’il fallait définir d’un seul mot Power, Corruption and Lies (PCL), deuxième album de New Order, ce serait « émancipation ». Ce qui n’a pas échappé à la réalisatrice Sofia Coppola pour son Marie-Antoinette , où l’héroïne du film s’affuble symboliquement de sneakers et s’initie, dans la bande-annonce, à sa future vie de Cour sur le morceau d’ouverture de PCL, « Age of Consent », étant entendu qu’il s’agit là d’une certaine forme d’émancipation et de consentement…
Quant à New Order, il s’agissait surtout de s’affranchir de Joy Division, dont l’empreinte était encore forte sur l’album Movement. L’inventivité du groupe, mais aussi les aléas du destin (un vol de matériel) allaient l’y aider.

Enregistré en octobre et novembre 82 dans le studio Brittania Row, fondé par Pink Floyd à Islington, PCL sort le 2 mai 83 sous la référence FACT 75 dans le catalogue Factory.
Premier changement d’importance : exit Martin Hannett à la production, le groupe s’auto-produit avec comme ingénieur du son Michael Johnson, précédemment assistant de Hannett pour l’album Closer de Joy Division. Le groupe évolue aussi, avec l’arrivée officielle de Gillian Gilbert, petite amie du batteur Stephen Morris et qui avait occasionnellement remplacé le guitariste Bernard Sumner, alors blessé à la main, le temps d’un concert à Liverpool le 8 décembre 79.

Sumner, en tant que parolier, commence à se détacher de la figure tutélaire de Ian Curtis et modifie sa manière d’écrire les paroles, qui prennent un tour plus spontané, en plein accord avec la nouvelle orientation musicale du groupe, de plus en plus influencée par la dance music new yorkaise (grâce en soit rendue à la promotrice américaine Ruth Polsky, qui avait organisé la tournée avortée de Joy Division puis celle de New Order aux Etats-Unis, et avait guidé le groupe dans ses déambulations nocturnes).

L’album ouvre sur « Age of Consent », avec un riff de basse si efficace que Peter Hook le réutilisera plus tard en l’inversant pour « Way of Life » (album Brotherhood, 1986), tandis que Stephen Morris avoue une forte parenté de son jeu de batterie avec « Love Will Tear Us Apart » de Joy Division (parenté qu’une nappe de synthé assez similaire vient renforcer).
Mais les titres suivants confirment rapidement que le groupe entre dans une nouvelle ère. Ses compositions s’enrichissent d’influences allant de l’électro berlinoise à l’italo disco façon Giorgio Moroder, particulièrement prisée de Sumner, en un habile tissage de guitares, batterie et instruments électroniques.
La créativité du groupe est favorisée par le fait qu’il s’agit d’un nouveau matériel acquis après le vol de leurs instruments à New York, et New Order l’utilise dans la ferme intention de faire danser. Les conséquences de ce changement de matériel sont sensibles. Ainsi, la boîte à rythmes Dr. Rythm 55 est remplacé par un DMX Oberheim, mettant le groupe dans l’obligation de revoir ses morceaux, et l’adjonction d’un échantillonneur (et d’un vocoder dans « Ecstacy ») permet d’étoffer les compositions. L’utilisation d’une basse Peavey sans frettes autorise à Peter Hook de descendre plus bas dans les graves, à la manière d’une contrebasse, dans un style coulé, par exemple dans « We All Stand », aux accents assez jazzy, et « Ultraviolence ».

Parmi les titres les plus retravaillés, « 586 » est un cas à part. Outre son intitulé énigmatique (il fait référence à la structure rythmique du morceau « Ecstacy » : 5 mesures/8 mesures/6 mesures), son intro était initialement destinée à devenir une chanson à part entière (ce qui explique son absence dans la version de « 586 » jouée pendant la Peel Session diffusée le 1er juin 82 et publiée en 1986 par Strange Fruits Records).
Au départ, il ne devait pas y avoir de vraie basse dans « 586 », car le morceau avait été composé en l’absence de Peter Hook (devenu papa, il venait au studio pendant le jour, tandis que le reste du groupe s’y retrouvait plutôt la nuit). Hook l’avait assez mal pris, mais il s’est finalement entendu avec Sumner pour surajouter sa basse à la composition.
Quant à la version de 22 minutes éditée en single sous le nom « Video 586 », si elle se révèle radicalement différente de l’album, certains éléments n’en sont pas moins reconnaissables dans « Ultraviolence » ; l’analogie de « Video 586 » est également indéniable avec le maxi single « Blue Monday », préalablement sorti le 7 mars 1983. D’ailleurs, le titre provisoire de PCL était une citation de « Blue Monday » : « How does it feel? »

A travers l’exemple de « 586 » se révèle la singularité de la nouvelle manière de composer chez New Order, peu orthodoxe, par tâtonnement et essais de riffs (de guitare, de basse, voire de percussions) sans cesse retravaillés en concert avant d’aboutir à une version finale, ce qui, selon Hook, explique qu’à l’exception de « The Village », aucune chanson n’a de refrain. Et quand on frise la perfection poétique, un petit sabotage – on vient de la scène punk ou pas ! – survient en fin de morceau (« Your Silent Face »), ce qui, aujourd’hui encore, fait les délices du public en concert, reprenant en chœur les dernières paroles, pour le moins inattendues à première écoute… et que je laisse découvrir à ceux qui les ignoreraient.

Mais New Order a beau vouloir se distancier de Joy Division, reste la mélancolie, comme dans le titre final, « Leave me alone », dont Hook se plaît à raconter que cette chanson lui rappelle immanquablement le roman qu’il lisait à cette époque, Tendre est la nuit, chef-d’œuvre de F. S . Fitzgerald, récit empli du mal de vivre d’une génération toute entière, à travers la transposition romanesque de la schizophrénie dont souffrait l’épouse de l’écrivain.

Au Royaume-Uni, PCL s’est hissé en 1983 à la 4e place du Top 5 et a obtenu un disque d’argent (60 000 exemplaires vendus). En janvier 2010, il est mis à l’honneur, parmi 10 albums célèbres, avec l’émission d’un timbre de la Poste royale britannique . Le classicisme de sa pochette y aurait-il contribué ?

Bien que, là encore, on a joué la carte de l’émancipation des usages : le visuel est dépourvu du nom du groupe et du titre de l’album, remplacés par la seule référence FACT 75, qui plus est, écrite non pas en chiffres et en lettres, mais sous forme d’un code de couleurs dont la clef est donnée au dos de la pochette ! Commercialement risqué, mais chez Factory, c’est une coutume…
Tranchant complètement avec cette singularité, dont le modernisme est souligné par le découpage de la pochette en forme de disquette informatique (idée déjà utilisée pour « Blue Monday »), l’illustration choisie pour l’album est on ne peut plus classique, avec une reproduction du Panier de roses de Henri Fantin-Latour exposé à la National Gallery de Londres ; ce n’est évidemment pas incohérent, puisque Peter Saville, concepteur de la pochette, s’était rendu dans ce musée afin d’y trouver un portrait de personnage historique incarnant le pouvoir, la corruption et le mensonge, pour finalement retenir le tableau de Fantin-Latour, qui symbolise subtilement le pouvoir de fallacieuse séduction dont font montre les gouvernants en tout lieu et toute époque. Avec ou sans notre consentement.

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