Matt Johnson est assurément une âme complexe, la teneur de son œuvre musicale intense et brûlante en est l’incarnation. Même limitée, sa production de 6 albums Burning Blue Soul, Soul mining, Infected, Hanky Panky, Dusk, Nakedself n’en est pas moins tendue comme une arbalète de désirs et d’aspiration à la transcendance. On l’avait depuis 2000 et Nakedself perdu passablement de vue. Engourdie notre curiosité à son endroit n’a sans doute pas suffisamment pris le temps de se pencher sur ses productions – souvent confidentielles – de musique de films voire d’émission de radio. Car à rebours il est évident que Matt n’a jamais perdu de sa superbe militante, témoignée inlassablement dans ses productions post-punk jusqu’au nouveau millénaire. Le regret –jusque-là – est immense de n’avoir pu le voir en France se représenter sur son inclassable pupitre musical mais voilà venu un petit miracle, un Godot que l’on attendait plus, plus du tout : un album live. Un come back? C’est bien de l’avouer, tu étais donc parti Matt? Oui, mais un come back « spécial », quel sens donner à cette particularité? Qu’as-tu ici mis de spécial? Revenir de ton désert des Tartares, de ton exil intérieur, c’est déjà spécial je te l’avoue, mais revenir de dos ainsi que l’arbore la pochette, from back the come back…astucieux horizon d‘attente ce retour de dos qui fixe le passé comme ligne imaginaire. Ne soyons pas naïfs, il y a plus à se souvenir qu’à espérer ici, «This isn’t much time left » nous prévient-il dans « A Long Hard lazy Apprenticeship ». Et pourtant.

Enregistré au Royal Albert Hall en 2018, le panorama musical du concert offre un spectre d’une variété chronologique très large, d’inespérés morceaux du premier « vrai » album Burning Blue Soul (1981) « Flesh and bones » , « Like Sun Rising » « Through My Garden », « Bugle Boy », une forme de come back dans le come back, exhumation teigneuse et accrocheuse de noyés que l’on croyait engloutis à jamais. La fièvre, il n’y a pas de doute, est toujours là, poisseuse et suintante (ceux qui se souviennent du film « Infected » (1987), le savent…Matt aime transpirer), il n’est pas venu là faire de la figuration de dos. De dos il assume l’héritage qui s’impose à lui même, « Infected  » donc, le set décolle avec « Heartland », « Sweet Bird of truth », et l’éponyme. Il y a là-dedans un mouvement saisissant de nostalgie (vous savez, ce coup de poing au menton que l’on a tous reçu, au décompte qui inaugure l’album classique Soul Mining , oui ce coup là qui nous a tous balayés, réduits en cendres), cet uppercut revient ici de face, avec de cet album des morceaux tranchants comme l’ascèse qui nous les a faits espérer encore debout : « This Is The Day », n’en jetez plus, si? Très bien voici donc « I’ve Been Waiting For Tomorrow ». Je disais nostalgie certes mais habillée, revêtue, incarnée avec une tonalité, une élégance, une légitimité musicale incontestable. A-t-elle eu besoin d’être réactualisée, revisitée pour faire peau neuve dans la modernité? Non. Seule entorse aux originels sa version jazz de « Beaten Generation » époque Mind Bomb , égrainant dans sa course en 1989 avec un Johnny Marr naufragé de Manchester, un album massif dont on retrouve ici les traces très marquées par la spiritualité « Beyond Love » et l’immense péplum « Armageddon Days ». Johnson est un musicien prodigieux, un vocaliste; Johnson, c’est une tessiture, une capacité narrative dont il irrigue ses créations; Johnson, à le réécouter avec notre rétroviseur, c’est un conteur. Se comprend mieux son choix désormais d’aller faire un tour du côté des B.O.

B.O de nos vies, encore, comment passer à côté de la pénombre, l’heure turquoise, le crépuscule de Dusk ? La force de ce disque est magnétique, inusable, les machines y sont moins présentes, il y joue cash Johnson, il a sans doute perçu que c’est le disque qui parle le plus à notre temps, entre chien et loup, alors il déplie à notre oreille « Love Is Stronger Than Death« , « Slow Emotion Replay« , « True Happiness » (mention au discours inaugural), « Lonely Planet » (hymne écolo Greta-free), « This Is The Night » qui répond au jour…Le dernier LP Nakedself n’est pas mis sous le tapis et – à s’y replonger- ne manque pas de lyrisme habité et de fières volutes, assurées et ancrées là-devant nous en 2021:  « Soul Catcher » (après les Mind voici Soul), « Phantom Walls« , « Global Eyes« ,…Tous les choix de morceaux sont assumés et assénés comme des vérités conjuguées au présent de vérité générale.

Le temps qui, depuis la disparition de son frère, enfièvre sa pensée ne la ramène pas, certes « We Can’t Stop What’s Coming » (single de 2017), mais l’espace d’un set au Royal Albert Hall, Chronos baissera les yeux et nous laissera tranquilles dans l’intranquillité de ce groupe en métamorphose constante, ce groupe qui n’en est pas un, ce groupe qui est sans échec mais Matt.

Ce Master Mind.

Photo de Matt Johnson par John Claridge