Troy Von Balthazar / Paloma Club (Nîmes), 18/10/2019

Dans les 90s, le Grunge des groupes américains me laissait indifférent et l’existence de Chokebore passa inaperçue à mes oreilles, fermées à ce cyclique renouveau du rock colérique. Ce désintérêt me priva de connaître plus tôt un Troy Von Balthazar beau gosse, leader du groupe venu d’Hawaï, qui ouvrait les concerts pour le trio de Kurt Cobain. Chokebore – dont je n’ai aucun disque sillonna le continent nord américain jusqu’à l’épuisement de ses musiciens, puis déclara forfait début 2000.

Je n’ai donc découvert Troy Von Balthazar – on peut écrire TVB – que lorsqu’il s’est engagé dans une aventure solo, confirmée par un premier album en 2005 sur le label nantais de Dominique A, Olympic Disc. Soit à l’occasion d’un radical changement d’esthétique pour l’hawaïen exilé en Europe. Chez TVB un Lo-Fi minimal qui, par ses qualités mélodiques, me fit d’abord penser à Sparklehorse et Eliott  Smith, remplace les riffs énervés de Chokebore. La couleur musicale est à l’opposé, faite d’empilements subtils lesquels, dans le cas d’un peintre, seraient comparables à la succession de couches, de glacis et de motifs fabriquant le tableau. L’humeur de l’artiste solo est, elle aussi, toute autre. On apprécie un auteur-compositeur au caractère introspectif, à la mélancolie habilement mise en formes artistiques. Signé chez Vicious Circle (Bordeaux), TVB est enfin le plus français des hommes nés à des milliers de kilomètres du profond et campagnard Limousin où il vit depuis cinq ans. Le public du vieux continent devait logiquement l’aimer. Il ne manque pas grand chose pour qu’il devienne culte par ici et 2019 est son année – nouvel album et biographie (pour Chokebore) éditée chez Camion Blanc.

Sur scène, TVB utilise toujours la même Telecaster cabossée (et modifiée) offerte par Kurt Cobain. Il est souriant, échange des phrases en français et se montre calme et plein d’humour: « Voulez-vous que je joue une chanson gaie? C’est ce que j’ai de plus gai. » dit-il pince-sans-rire, commençant un titre au tempo médium qui ne traduira pas franchement le sentiment annoncé. S’il hésite sur l’entame d’une série d’accords extraits du répertoire de Chokebore, il en sourit et lâche un « saperlipopette » désuet, amusé par son erreur, avant de retrouver la tonalité juste. Le musicien est un soliste sans compagnons et tout repose sur lui. Il passe du clavier à la guitare, utilise une série d’effets et une pédale loop pour démultiplier les lignes musicales. On entend des chansons récentes (« Impale ») et plus anciennes (« Heroic Little Sisters ») ; toutes ne dépassent guère les trois ou quatre minutes. Le propos tend vers l’essence, le cœur des titres. Le résultat peut se retrouver quelque part entre Vini Reilly (Durutti Column) – pour les guitares – et Léonard Cohen pour le ton général de chansons néo folk et synth-pop. Le chant est vibrant sans excès, inspiré. La voix brillante reste toujours accrocheuse. La grâce des compositions garantit leur qualité musicale, une claire et perceptible préoccupation de l’artiste.

Troy Von Balthazar voyage et joue seul, rejoignant en voiture ses dates de concerts. « C’est parfois difficile de tourner »  confie t-il, « d’assumer seul la scène et l’après ». On ne saurait mieux résumer ce qu’on ressent de la position de cet homme qui fait l’expérience de ce que l’engagement artistique suppose de sacrifices. Sorti au printemps, son cinquième album solo, très réussi, s’intitule It Ends Like Crazy. Son titre est l’évocation d’un accident de la circulation survenu sur une route verglacée de la Creuse, où le conducteur, par chance, échappa au pire tout en restant étonné de ce qui lui arrivait. Est-ce cela qui est le plus fou finalement ? Sur la pochette du disque on le voit encore glisser sur la glace d’un lac également gelé.  Recherche-t-il la fêlure ? Jusqu’où peut-on aller dans et pour l’art ? Et l’art est-il la réponse ? En interview, Troy déclare qu’il est peut-être arrivé au bout de quelque chose à présent, qu’il pourrait débuter d’autres projets, accompagné ou comme collaborateur.

L’œuvre solitaire de TVB est l’expression d’une somme de questions existentielles traitées au prisme d’une esthétique exigeante. C’est ce qui transparaît sur disque et en concert quand on l’écoute attentivement. Il y a des détails qui ne trompent pas et on note leur surinvestissement dans la musique jouée, du bruit d’un tapotement sur les cordes de guitare jusqu’à l’utilisation d’un discret sifflement. L’infini de l’infime.

Troy Von Balthazar a acquis dans son travail une maturité qui attire l’attention et séduit. Le Lo-Fi n’est pas un pis aller. Sur scène, ce soir, l’expressivité est entière ; sans artifices ou supercheries. Je retiendrai l’image du dernier titre de ce concert qui fût de première partie (Shannon Wright), mais dura bien plus longtemps qu’annoncé. Un signe. Enjambant la symbolique barrière des hauts parleurs servant de retours audio, l’artiste tout près du public, brandit d’une main un petit magnétophone à cassette et agite, de l’autre, un instrument de percussions en bois, fait de grelots rudimentaires. Certes l’exercice-performance n’est pas spontané : l’artiste le rejoue chaque fois qu’il se produit. Mais a cappella, sans micro, il chante « Tigers », comptine pop surréaliste et poétique, et l’émotion esthétique saisit ; l’art nous mène aux anges. Au bout du texte, dans le silence de la salle, s’égrènent les derniers petits claquements des grelots de bois secoués à intervalles réguliers.

 

En région, Rhône-Alpes TVB sera le 13/11à Lyon, le Groom. Le 14/11 à Fontaine (38), le 15 à Lagorce (07)

Photo d’illustration de l’article par Flavie Durou

Jean-Noël

Peintre et guitariste, adepte de Telecaster Custom et d'amplis Fender. Né en 1962 - avant l'invention du monde virtuel - pense que la critique musicale peut-être un genre littéraire, objet idéal pour un débat en fauteuil club millésimé.