Interview – Craft Spells

Interviews | publié le 06 Mar 2015 par | 1 043 vues

craft spellsA la fin du mois d'Octobre 2014, juste avant son concert à l'Espace B, nous avions eu le grand plaisir de rencontrer Justin Paul Vallesteros Aka Craft Spells dont nous avions adoré les rafraichissants deux premiers disques (l'album Idle Labor et le EP Gallery), revival indiepop des années quatre-vingt aux accents Factory Records, imaginés dans sa chambre avec un matériel se résumant à pas grand chose pour un résultat débordant de charme. Trois ans après, il était de retour avec un second album intitulé Nausea à l'atmosphère et à l'esthétique sonore toutes différentes. Nausea est donc une oeuvre ouvertement maussade mais aussi plus riche dans son orchestration, subtile dans son songwriting et en conséquence moins accessible que les précédentes. S'agissait-il d'une démarche mégalo de la part du musicien ou d'un mal-être qu'il lui fallait à tout prix exprimer? Après avoir rencontré le jeune homme, d'une humilité et d'une gentillesse sincère juste évidentes, nous penchons sans arrière-pensée pour la seconde option. Absolument terrifié à l'idée de faire du surplace avec sa musique, il ne laissera rien paraître de ses angoisses lors d'un excellent concert mené tambour battant, rassemblant des titres de tous ses disques pour révéler une forte identité sonore et dessiner en écho la trajectoire d'une oeuvre musicale plus cohérente qu'il n'y paraît.

Ton nouvel album Nausea est très différent de tes productions précédentes. C'était quelque chose de prémédité? 

Non. Quand j'ai commencé à travailler sur ce second album, il était plus rythmé et rapide; un mélange de Idle Labor et Gallery. Mais j'ai ensuite traversé une longue période de dépression et d'anxiété. Pas à cause de la musique mais plutôt de ma vie d'alors à San Francisco et du fait d'être dans une relation amoureuse incertaine pendant trois ans. Enormément de sentiments se bousculaient dans ma tête à cette époque. Tout cette période m'a beaucoup remué mais a aussi engendré une deuxième vague d'écriture, très différente de la première. Cette sensation m'a frappé de manière très forte mais toute cette musique qui sortait naturellement m'a permis de me relaxer et contrôler toute cette anxiété.

craftspellsIl y a un gros sentiment d'isolation sur Nausea

Pendant trois ans, j'ai passé beaucoup de temps seul, à lire et ce genre de trucs. Je me rends désormais compte que je me devais de faire un album comme celui-ci. C'était pour moi l'unique manière d'être dans un état relaxé pour arriver à écrire de la musique. Sinon, beaucoup de choses qui seraient sorties auraient été le fruit de mon anxiété et n'auraient pas bien sonnées. Du moins, à mon goût. Donc, j'ai dû retirer une grande partie de l'esthétique pour laquelle Craft Spells était connu. Idle Labor et Gallery avaient des fondations solides et claires qui auraient pu facilement être reproduites mais j'ai aussi envie de progresser que ce soit dans la musique ou dans ma vie en général. Je n'avais pas envie de finir à nouveau un album dans ma chambre mais plutôt qu'il corresponde à une nouvelle étape de mon existence ce qui devrait être le cas de tous les disques. J'écris de la musique pour nourrir ma carrière et mon existence plus que pour un moment éphémère. J'ai envie de documenter un moment de ma vie. Et finalement, Nausea représente mon anxiété calmée par mon jeu au piano (rires).

Pendant trois ans, j'ai passé beaucoup de temps seul, à lire et ce genre de trucs. Je me rends désormais compte que je me devais de faire un album comme celui-ci.

Il fallait que tu te débarrasses de la guitare pendant un moment? 

Le piano est un instrument plus sophistiqué, plus relaxant. Il m'était plus facile de m'exprimer. Je ne sais pas bien jouer du piano donc, lorsque je m'asseyais devant, il me fallait me débrouiller avec mes oreilles plutôt que par mes compétences. J'ai passé pas mal de temps à m'entraîner mais grâce à cet apprentissage, je suis devenu plus zen. Recommencer ainsi du début avait quelque chose de rafraîchissant. C'était d'ailleurs amusant de retrouver la guitare après cette période et de la rajouter au dessus de l'ensemble pour construire un plus gros son. Je crois que c'est pour obtenir un tel résultat que je souhaitais aller dans un studio.

Qu'est-ce que t'a amené musicalement à cette évolution? 

On m'a fait découvrir la musique organique japonaise des années 70 avec des groupes comme The Yellow Magic Orchestra et tout ce qu'ils ont fait après la séparation du groupe, comme par exemple le travail du compositeur Ryuchi Sakamoto. J'ai été extrêmement influencé par ces sonorités. Elles m'ont aidé à me détendre; elle sont plus réconfortantes dans leur aspect répétitif, correspondent plus à un paysage sonore qu'à une structure pop solide mais surtout sont moins anxiogènes que ce que j'avais l'habitude d'écouter. Je me sentais en paix grâce à elles. C'est ainsi que l'esthétique du disque a commencé à se former. J'ai récupéré certaines des mélodies de Nausea qui étaient plus post punk et que j'avais enregistrées précédemment sous forme de demo, et elles se sont incorporées à l'atmosphère de ces nouvelles chansons que j'écrivais sur mon piano. Et lorsque j'arrivais à la fin, je me sentais juste bien, capable de travailler à nouveau et plus pétrifié par l'angoisse de savoir ce que j'allais devoir imaginer pour les neuf autres chansons.10515244_10204163731667510_7881639335689275130_o

J'ai lu que tu en avais marre que l'on écrive "jangly guitars" et "dream pop"au sujet de ta musique? 

Comme je te le disais, je ne veux pas être connu comme LE son du moment. Je veux une carrière musicale avec une certaine substance, de la continuité et dans laquelle les gens pourront suivre ma vie au travers de mes albums. Parce que si j'écrivais 5 Idle Labor à la suite en les rendant meilleurs au fur et à mesure, cela finirait par devenir ennuyeux, tu vois? Et puis, j'en avais juste assez que le sceau New Order soit presque constamment apposé sur ma musique. Toutes ces critiques m'ont d'ailleurs quasiment dégouté de New Order alors que c'est l'un de mes groupes préférés. J'ai été musicalement éduqué avec eux mais cela reste quelque chose de profondément intime et je ne voulais pas être uniquement connu pour ce son des années quatre-vingt. Evidemment, j'ai conscience d'avoir été signé à un moment où pas mal de disques qui ont du succès sonnaient comme du post-punk ou de la new-wave des années 80. C'est génial d'avoir participé à ce mouvement mais depuis que j'ai 16 ans, j'ai toujours essayé de faire progresser ma musique donc ce n'est pas maintenant que je vais changer. Il y a eu des moments où je me suis posé des questions mais cela faisait partie de ce sentiment d'anxiété: se demander constamment ce que les gens vont penser. De toutes manières, il n'y a pas beaucoup de solutions pour s'en sortir: il faut lâcher prise et rester toi-même ou bien ce ne sera pas sincère. En imaginant Nausea, je voulais que l'auditeur ressente émotionnellement cette sincérité. D'ailleurs, j'ai l'impression que je sais désormais reconnaître quand un album est vraiment authentique. Au final, Je préfère essayer quelque chose de différent et si on ne l'aime pas, cela décrira au moins une période de ma vie durant laquelle j'étais confus et pendant laquelle je ne me sentais pas très bien. Mais je suis très content de Nausea. . .

J'ai conscience d'avoir été signé à un moment où pas mal de disques qui ont du succès sonnaient comme du post-punk ou de la new-wave des années 80. C'est génial d'avoir participé à ce mouvement mais depuis que j'ai 16 ans, j'ai toujours essayé de faire progresser ma musique.

Mais entre Blouse, Wild Nothing ou même Beach Fossils, on a l'impression que la plupart des groupes Captured Tracks en ont assez de faire partie de ce revival post-punk, new wave dont tu parlais.

Je comprends ce que tu veux dire mais je ne peux pas parler pour les autres. J'imagine qu'en tant artiste, il est nécessaire de continuer à progresser. Il est compliqué de rester sincère en répétant le même son. Dans mon cas, je me sentirais coupable d'écrire 5 "After the Moment" à la suite. Kanye West est connu pour avoir fait "Slow Jamz" et il a expliqué qu'il pouvait pondre cette merde dans son sommeil. Quand il a sorti Yeezus, il a décidé de redistribuer les cartes et de changer les règles du jeu à nouveau. Je pourrais d'ailleurs te parler de Kanye West et de son influence sur mon travail pendant des heures mais... Je prends exemple sur les artistes qui préfèrent progresser. C'est ce à quoi une discographie devrait ressembler à moins que tu ne veuilles sortir trois putain d'albums similaires à la suite dans un très court laps de temps et puis tout arrêter. Mais ce n'est pas la carrière que je désire, j'ai envie de continuer.

Quels ont été les retours critiques au sujet de Nausea?

Mitigés. Même si je ne lis plus beaucoup les chroniques de disque parce le journalisme musical a tendance à affecter la manière dont j'envisage la musique. Pour moi, il s'agit de quelque chose de privé et en écouter devrait représenter un moment intime. L'auditeur ne devrait pas acheter ou détester un album en fonction de la chronique qu'il a lu à son sujet. Etre jugé voire résumé par une note pour une étape de ta vie, que ce soit une bonne ou une mauvaise chronique, me semble facile. Ca ne fait pas progresser la musique et les goûts ne devraient pas être influencés par le journalisme.

Si c'est ce type de musique qui est sorti de moi après trois ans d'incubation, alors je ne peux pas la renier, elle me correspond vraiment.

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En ce qui me concerne, je t'avoue que j'ai eu du mal au début avec cet album. J'étais très surpris. 

Etre surpris est une réaction assez commune que j'ai pu moi-même fréquemment constater auprès des autres auditeurs. Je me suis posé des questions moi aussi. Mais je me suis rendu à l'évidence : si c'est ce type de musique qui est sorti de moi après trois ans d'incubation, alors je ne peux pas la renier, elle me correspond vraiment. Je pense qu'il faut du temps pour apprécier Nausea tandis que Idle Labor était plus sucré, plus facile à consommer. D'un autre côté, il y a de la place pour un disque comme cela dans la carrière de chaque musicien. Tous mes disques ne seront pas comme Nausea, en tous cas je l'espère. J'ai l'impression que le troisième album sera composé de chansons plus rapides et plus joyeuses. En tous cas, c'est sur quoi je travaille. J'écoute beaucoup actuellement Bark Psychosis et les deux derniers albums des Talk Talk. Ce groupe a été tellement blasé du succès de leurs deux gros hits qu'ils ont travaillé leur son pour en faire quelque chose de jazzy mais minimal. J'aimerais confronter ce style à du drum'n'bass, ce bon vieux drum'n'bass que tu retrouves sur les mixtapes des années 90. Mélanger des guitares afro avec du drum'n'bass est aussi quelque chose à laquelle j'aimerais m'attaquer. C'est un sacré challenge. Finalement, je suis content que Nausea soit sorti et ne soit plus sur ma route. Je suis plus âgé désormais, j'ai 27 ans et j'ai écrit Idle Labor lorsque j'avais 24 ans. J'étais déjà désorienté à l'époque mais au moment de Nausea, je l'étais encore plus. Mais enfin, tout se met en place dans ma vie et j'ai juste envie de m'amuser, de prendre soin de moi, de rester en bonne santé et de continuer à tourner, à écrire et arrêter d'être le relou de service.

Enfin, tout se met en place dans ma vie et j'ai juste envie de m'amuser, de rester en bonne santé et de continuer à tourner, à écrire et d'arrêter d'être le relou de service.

Est-ce que tu as aimé passer du temps en studio? 

J'ai produit l'album moi-même. j'avais juste un ingénieur du son pour m'accompagner. Donc, toute ma créativité, tout ce qui venait de moi est passé directement dans le disque, la façon dont je voulais sonner est bien sortie de la manière que je le désirais. Si le résultat avait été merdique, je n'aurais eu qu'à m'en prendre à moi-même. Et j'aime travailler comme cela, n'avoir que moi-même à blâmer si le résultat est pourri donc je fais bien attention à ce que le résultat soit bon (sourire). Brian Wilson des Beach Boys est l'un de mes producteurs préférés, un des exemples à suivre donc je voulais produire un album par moi-même: arriver au studio, m'asseoir à la console de mixage et donner l'impression de savoir ce que je faisais... (sourire)  J'ai beaucoup appris ceci étant dit. J'ai souvent l'impression que je préfèrerais être un producteur plutôt qu'un musicien. C'est un rêve d'être dans le studio seul, d'entendre quelque chose sortir des enceintes et d'en être satisfait.

Cette envie de produire, c'est ce qui t'as amené à mixer Surf Club

Oui. Et puis Frankie est mon meilleur ami. Il est comme mon petit frère et l'un des tous premiers membres de Craft Spells. A l'époque où j'ai commencé à écrire Idle Labor, il a fait un concert avec moi. C'était juste nous deux. Avoir un ami musicien avec qui tu as des liens aussi forts est une situation très confortable. Nous avons nos rituels : il peut débarquer quand il veut chez mes parents qui l'adorent, nous montons dans ma chambre pour passer du temps ensemble et boire une bière, nous nous asseyons avec nos guitares, balançons des idées et c'est parti. Et quand il a besoin de mon aide pour mixer des chansons de Surf Club, je le fais dans les deux mois que je passe chez mes parents entre deux tournées.

Tu vis encore à San Francisco?

Plus maintenant. Depuis que Google, Twitter et toutes ces sociétés de merde s'y sont installées, la ville est devenue totalement pourrie. Y vivre est désormais extrêmement cher, les loyers sont excessifs et financièrement, je ne gagne pas assez d'argent pour y rester. On peut dire qu'elle ne correspond plus à mon style de vie. J'ai donc déménagé toutes mes affaires chez mes parents qui habitent à cinquante minutes. A moins que quelque chose d'imprévu ne se produise entretemps, je vais retourner à Seattle en Février puisque j'y vivais au moment où Idle Labor était sorti. En fait, j'ai juste envie de trouver un endroit où je me sentirais à l'aise pour écrire ma musique. Si jamais ça ne fonctionne pas, je pourrais toujours repartir à nouveau chez mes parents, j'ai l'impression qu'il n'y a pas de problème chez eux! (sourire) Mais tu sais, au final, j'essaie juste de trouver mon chemin.

Photos: orimyo

 

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Posté par Francois-Marc

Grand consommateur de Baby Carottes et de sorbets au yuzu, j'assume fièrement mon ultra dépendance au doux-amer, à l'électropop bancale et chétive, aux musiciens petits bras ainsi qu'aux formes épurées du grand Steve Ditko. A part cela? Il y avait péno sur Nilmar.