This Is Not A Love Song 2019

Imaginé par des passionnés autour de la structure Paloma (SMAC régie par Nîmes Agglo), TINALS  avait peut-être rêvé et vu trop grand lors de ses deux précédentes éditions. Ainsi le festival a t-il risqué une mauvaise chute dans le strass et les paillettes d’un budget plus gros que lui. Un réajustement s’est imposé et 2019 a retrouvé ses fondamentaux. Ceux d’un festival pour fans de musique indépendante, curieux de découvertes. Par ses choix, sa bienveillance et sa convivialité, il reste un idéal de festival rock. Après sept ans, déjà, TINALS continue son chemin. A l’étonnement de ses organisateurs, il réussit même – sans headliners – à réunir plus de visiteurs qu’il y a un an – 18000 contre 15000.

Frenchies.

LE SUPERHOMARD

En ouverture de festival et sous un grand soleil, Le SuperHomard propose un psychédélisme pop tendance, mêlé à une obsession pour François de Roubaix et les B.O françaises 70s. Soit un ensemble classieux, comme disait le beau Serge, qui lui vaut aujourd’hui reconnaissance et notoriété. Signe notable de succès, Le Super Homard est même applaudi de l’autre côté de la Manche. A t-on  gagné d’un côté ce qui a été – un peu – perdu de l’autre? En première partie de Jacco Gardner, le groupe m’avait davantage séduit il y a quelques années. A l’aise dans l’Easy Listening, les avignonnais s’inscrivent parfaitement dans une mouvance typique d’une scène frenchy & chic. Le plus grand nombre doit logiquement adhérer encore – après un premier LP très applaudi – et cette adhésion n’a rien d’immérité. Je suis resté spectateur.

Rendez-Vous. Paris. Néo Cold Wave stressée. Il y a trois ans nous avions remarqué la hype qui entourait déjà le groupe parisien. Le nombre de lectures (un record!) du live report d’un concert bondé à l’auditorium Beaubourg, en témoignait. Le public indé semble goûter ce revival tendu et sombre. La prestation scénique secoue. On joue avec rage, sur un tempo binaire soutenu. Le son des guitares et des claviers est teinté d’accents dont on reconnaît les origines cold. Les voix chantent à l’unisson. Mais que dénoncent donc Rendez-Vous? L’enfer moderne, bien sûr. Je suis impressionné mais non saisi par cette école cold wave et ses élèves doués. Le public chinois, auquel le groupe rendra bientôt visite, derrière ses masques anti pollution, y trouvera un exutoire certain.

Un cran de notoriété au dessus: je tente la rencontre avec les montpelliérains 90’s de Rinôçérôse . Grande salle bondée, où rock et électro se télescopent dans un volume sonore calé sur 10. Disco lourd, hard et plus si affinités. Jean Philippe Freu est à la guitare, en costume blanc immaculé, grand prêtre du riff. Je me planque dans les gradins. Ceux là sont devenus une machine polymorphe, jouant une dance music taillée pour l’international. Rinoçérôse est un défouloir. Musicalement je subis. Orgie sonore, Stones 90s+Primal Scream. AC/DC en discothèque drague Boney M en skaï rouge.  Serait-ce cela le clubbing? Il faut reconstruire l’Haçienda, me dis-je avec effroi.

Lou Doillon. Grande scène extérieure. Fin d’après-midi. Je n’en penserai rien, vraiment – sinon qu’il lui manque son Serge Gainsbourg.

Inspector Cluzo : Hard-blues gascon.

Rock.

Wallows. Power pop. US. Dans la droite ligne de New Pornographers, JETW et The Who – soyons fous. Générosité entière et juvénile, pour une pop énergique et enthousiaste. En prime, une cover de «Boys Dont Cry» qui fait bouger les jambes. Tonique – interprétée avec trompette. Des jeunes gens me précisent: «Eux, ils sont connus. Le leader est acteur d’une série TV». Je ne suis pas trop série, en fait… Mais oui, ces californiens sont cools. Et ça fait du bien.

Big Thief. Rock & folk. US. Incarné par sa chanteuse guitariste très inspirée. Le groupe joue dans un total style anti glamour, à l’instar de la chevelure rasée d’Adrianne Lenker. On oscille sauvagement de l’âpre au doux. Batteur vif, attentif aux moindres nuances de la guitariste. Les titres sont durs, les propos engagés. Pas de quoi sourire en écoutant. La douceur, quand elle est présente, éclaire mieux la musicalité de très belles chansons. Des choses sur le cœur, qu’il faut lâcher, raconter. Roots. Totale découverte.

RON GALLO

Ron Gallo. Rock. US.  Arty – rentre dedans. La guitare rose et bricolée serait-elle tendance? J’ai déjà vu cela chez les australiens de The Shifters. Même génération et mêmes humeurs. Idem pour le look incroyable, défiant tout ce que je croyais connaître en la matière. Le débraillé – dépareillé est en passe de devenir un style chez les jeunes musiciens. Rock garage et americana se rencontrent. Ramones (en mieux), PIL (pour l’expérience punk distancée), Radio 4 (la vague sauvage US 2000’s) et country bizarre qui aime le Velvet. Je découvre et entends finalement un Raw Power psychédélique venu de Nashville. C’est à dire de la terre sainte du Rock and Roll (celui qui ne meurt jamais). Sauvés ! Totale découverte numéro 2 – j’achète le disque au stand du label nîmois «Trou Noir».

Courtney Barnett.  AUS. Très attendue sur la grande scène extérieure. Le trio mené par la chanteuse guitariste trace la route  et a placé – bonne idée – son batteur sur le côté. Oui, en concert, je m’intéresse beaucoup aux batteurs. Folk rock musclé, depuis 2012 et le EP «I’ve got a friend called Emily Ferris». En trentenaire décidée, Courtney tient son répertoire de deux LP, dont le très bon Tell Me How You Feel (2018). Les filles de Melbourne ont un caractère trempé. Courtney Barnett le prouve et arbore fièrement une coupe mulet, genre je me fous de mon look. Question sonorisation je mets un bémol. Trop de basse/grosse caisse abîme l’ensemble. Le péché mignon du sonorisateur (qui nous fit le coup avec les Jesus & Mary Chain) serait-il: je flingue tout avec les basses ? On dirait. Un salubre changement de Fender Jaguar sauve le mix, et voilà enfin la guitare de Courtney qui respire et sonne. Les deux derniers tiers du set s’apprécient mieux. «Everybody Here Hates You»? C’est tout le contraire. Public conquis.

Baffes.

FONTAINES D.C.

Fontaines D.C. IRL. En live Fontaines D.C. est une tempête rock qui paraît jouée sur peu d’accords (l’écoute du premier LP Dogrel révèle bien plus de subtilité). Vocaux martelés – aux accents de Mark E. Smith (vu ici)-, comme  les notes sur la basse Mustang qu’il faut raccorder entre chaque titre. Tension élevée sur scène. Dans le public, premières vagues de pogo.  «My childhood was small But I’m gonna be big» («Big»). Grian Chatten, chanteur leader charismatique au redoutable accent irish, fait tout ce qu’il faut pour ça, du haut de ces 24 ans (à peine). Jeu de scène agité, gestes compulsifs et regards fixes. Si c’est pour inquiéter, c’est réussi. Si c’est subi (involontaire), on a connu des précédents et la question sera de tenir pour avancer. Dans une même logique tendue, le groupe quitte la scène avant les 45 minutes réglementaires. Pure attitude, bien sûr. J’ai eu le temps de reconnaître l’arpège de «Too Real», mais j’ai regretté de ne pas avoir repéré les guitares de «Chequeless Reckless», comme la mélancolie superbe de «Roy’s Tune» ou le très Shane Mac Gowan & The Pogues «Dublin City Sky». Début de hype. Voyons la suite ? Les Dublinois m’ont évoqué un groupe aîné, de la même ville – Whipping Boy (mix du Velvet et The Fall, pardi!), lequel jetait Bono dans la Liffey au début des 90s. Les Whipping Boy existent toujours, mais on les a oubliés après un début de carrière très prometteur. Si Chatten et ses compagnons sont habiles ils éviteront ce même sort. Un deuxième set était prévu dans le patio de Paloma, passé minuit. On a dû s’y agiter encore, je suppose. Baffe numéro 1.

The Nude Party. US. Je l’avais senti: ils me plairaient! En live c’est un cran de plus qu’en écoute à la maison. Jagger et Lou Reed ont traficoté ensemble et voici le résultat. Sans complexes les Nude Party enlèvent la partie dénudée. Pas guindés et souples, à six sur scène, Sympathy for the Devil toute acquise. Dix longueurs devant d’autres du même registre musical, qui rêvent des 60s et de Californie. Les gars de Ron Gallo, qui aiment aussi se marrer, rejoignent leurs potes pour faire les chœurs sur «Chevrolet Van». Rolling Thunder Review revisited? (pas à ce point). Claque joyeuse reçue avec plaisir (ou baffe numéro 2 – si vous voulez).

METHYL ETHEL

Methyl Ethel. AUS. Art Rock, progressif et cérébral. Sensations complexes pour nom bizarre. Un bricolage de méthylène? Nous sommes dans une voie parallèle. Baffe surprise d’un génial mélange des genres. L’Australie des années 2010 est talentueuse et Jake Webb en est une figure singulière. Signés chez 4 AD, Methyl Ethel réussit la synthèse labo d’expériences qui deviennent théâtrales en version live – cette impression d’une histoire contée. Dans mes oreilles, tout est plaisir. Dream pop. J’ignore pourtant ce que 80% du public rock fera avec ça? Je doute, tout en restant persuadé que la critique est en mesure de reconnaître ce talent absolu.

Perle.

Aldous Harding. NZ. Grande salle. La chanteuse phare d’une superbe nouvelle scène folk joue Designer son 3ème LP.  Bien que partiellement inclassable, Harding pourrait être une Kate Bush 2019. Artiste à la sensibilité extrême, un peu fol-dingue, elle est maîtresse de son art qui s’appuie sur un haut degré de musicalité. Interprétations ciselées. On croit parfois entendre Nico et Nick Drake. Du Pentangle nettement plus sexy, du Feist aussi. Harding va plus loin. Sensualité de la voix et d’une orchestration de feutre. Les chansons ont une forme d’excentricité qui par un miracle d’équilibre ne déborde jamais. Poésie barrée et perle rare.

Au dessus de la mêlée.

Stephen Malkmus & The Jicks

Stephen Malkmus & The Jicks. US. Pas besoin de présenter l’icône 90s. L’ex Pavement, juste quinquagénaire, a la classe, la distance et la décontraction afférentes à son statut. La musique jouée avec The Jicks m’apparaît soudainement supérieure à l’ensemble de la soirée. Mention spéciale à un batteur remarquable -encore – et au jeu de guitare de Malkmus, dont il y a beaucoup à tirer, écouter et apprendre. Concert axé sur le très réussi  Sparkle Hard, et non sur le tout récent opus solo de Malkmus orienté synthé. Ouf! Ça je le craignais un peu. Rien à jeter.

Low. Éloge de la lenteur et de l’intensité chez le trio canadien, découvert il y a bien longtemps par sa reprise de «Transmission», jouée en apesanteur et à deux à l’heure. Le concert, donné dans l’obscurité sur fond de rideaux de néons, touche le grand art. Au delà du rock. Performance qui déborde la chose indie et ses sous genres. Low poursuit un chemin singulier. Difficile parfois, exigeant, mais au combien stimulant quand on en franchit le seuil. C’est l’impression de s’élever qui l’emporte. Sonorités de guitare bluffantes, basse remarquable, tambours sourds et duos des voix d’Alan Sparkhawk et de Mimi Parker qui se complètent, en couple. Moins par moins égale plus: Double Negative (2018), live, en impose. Premiers au top 3 de ces journées, d’une tête (pensante) devant Malkmus qui n’est pourtant pas en reste.

Ceux que je n’ai pas vus (ou écartés).

Dans ce parcours en terre indépendante, il y a des groupes que j’ai choisi de ne pas voir ou écouter, même un tout petit peu.  En premier Fat White Family, dont on parle beaucoup. Ils jouaient trop tard et je n’aurais rien suivi sérieusement. Pas vu non plus Shame, qui en deux ans sont passés de la petite à la grande scène. J’avais chroniqué leur premier LP et en avais pensé du bien. A la même heure, Low l’a emporté. J’ai écarté les français de Inspector Cluzo, écoutés de loin. La harangue militante m’ennuie un peu. Pour autant je ne leur enlève aucune qualité et ils ont visiblement été adoptés. Je salue Poutre (Arles) – ex voisins de répète- et Jim Younger’s Spirit (Marseille) – chronique LP.

Jean-Noël

Peintre et guitariste, adepte de Telecaster Custom et d'amplis Fender. Né en 1962 - avant l'invention du monde virtuel - pense que la critique musicale peut-être un genre littéraire, objet idéal pour un débat en fauteuil club millésimé.