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Insight

Storm Thogerson : L’homme avant la Face A du Pink Floyd

Il fut un temps où acheter un disque relevait presque du sacré , et ce n’est pas André Palacci , chroniqueur sur Dark Globe et dernier disquaire indépendant en activité de Corse qui vous dira le contraire ! On poussait la porte du magasin , on hésitait longtemps devant les bacs, puis on repartait avec un album soigneusement glissé sous le bras. Arrivé à la maison, avant même que le diamant ne se pose sur le vinyle, on prenait le temps de regarder la pochette. On la retournait, on lisait les crédits, on découvrait les photos, les paroles, les moindres détails. Une pochette de 33 tours était une œuvre d’art à part entière . Mais ça c’était il y a une éternité , avant que le numérique nous flingue tous ces petits plaisirs énoncés plus haut .

Pour beaucoup d’entre nous, amateurs de rock et de pop psychédélique puis d’une certaine idée du Prog, les pochettes de Pink Floyd sont tellement iconiques que leur simple vue nous met déjà le son à l’oreille et nous procure ce petit pincement nostalgique dans l’estomac …

Comment oublier ce rayon de lumière traversant un prisme sur The Dark Side of the Moon ? Qui n’a jamais passé de longues minutes à observer les deux hommes de Wish You Were Here, dont l’un brûle sans que son interlocuteur semble s’en émouvoir ? Ou encore cet immense cochon flottant entre les cheminées de Battersea sur Animals ? Ces images faisaient partie du voyage. Elles étaient le premier morceau de l’album , juste avant la face A .  

Derrière ces visions se cachait un homme discret : Storm Thorgerson.

Né en 1944, il grandit à Cambridge, où il fréquente Roger Waters et Syd Barrett sur les bancs de l’école. Plus tard, David Gilmour deviendra lui aussi un ami proche. Après des études de philosophie, de littérature puis de cinéma, il fonde en 1968 le studio Hipgnosis avec Aubrey Powell. Leur première grande aventure sera naturellement… Pink Floyd.

Ce qui fascinait chez Thorgerson, c’était son refus de l’évidence , de la facilité . À une époque où la plupart des groupes s’affichaient fièrement sur leurs pochettes parfois dans des postures totalement ridicules , lui préférait les énigmes. Pas de portraits, pas de slogans. Seulement des images qui semblaient sortir d’un rêve étrange…

Et quels rêves…

Le prisme de The Dark Side of the Moon est sans doute devenu l’image la plus célèbre de toute l’histoire du rock . D’une simplicité absolue, il résume pourtant toute la richesse de l’album : la lumière, le temps, la science, la folie, la vie. Ce prisme , c’est l’équivalent de la création d’Adam de Michel-Ange , il est iconique , décliné à toutes les sauces , parfois réinventé ! Je vois encore aujourd’hui des ados arborant sur leur T shirt  le célèbre prisme de lumière sans pour autant connaitre le groupe … Il a échappé à ses propriétaires ..

Pour Wish You Were Here, Thorgerson refuse tout trucage. Le personnage en flammes est un véritable cascadeur équipé d’une combinaison ignifugée. Aujourd’hui, quelques clics suffiraient sur un logiciel. Lui préférait construire ses images dans le monde réel.

Même histoire avec Animals. Le célèbre cochon rose gonflable est réellement installé entre les cheminées de Battersea Power Station. Lors du deuxième jour de prises de vue, il se détache de ses câbles et disparaît dans le ciel londonien, obligeant même les autorités à intervenir. Cette anecdote est devenue une légende du rock, à l’image de la pochette elle-même.

Storm Thorgerson ne fabriquait pas des illustrations. Il créait des souvenirs.

C’est peut-être pour cela que ces images nous accompagnent encore aujourd’hui. Elles appartiennent à cette époque où l’on vivait un disque avec tous ses sens. On ouvrait la pochette comme on ouvrirait un livre. On découvrait les photos pendant les longues introductions de « Shine On You Crazy Diamond ». On suivait du doigt le faisceau lumineux du prisme pendant que résonnaient les premières notes de « Breathe ». La musique et l’image ne faisaient qu’un.

Les plus jeunes écouteront peut-être Pink Floyd sur une plateforme de streaming, avec une vignette de quelques centimètres sur leur téléphone. Ils entendront les mêmes chansons que nous , mais avec un son abominable et sans le visuel , difficile dans ces conditions de vivre le vrai voyage Floydien

 Ils ne connaîtront  jamais ce plaisir presque enfantin de tenir Wish You Were Here entre les mains, d’en retirer le cellophane noir, de découvrir enfin cette étrange poignée de main enflammée et de laisser travailler son imagination avant même que le disque ne tourne.

Storm Thorgerson est décédé en 2013. Il laisse derrière lui des centaines de pochettes réalisées pour Genesis, Led Zeppelin, Peter Gabriel, Muse ou Black Sabbath. Pourtant, son nom restera à jamais associé à Pink Floyd.

Parce qu’ensemble, ils ont fait bien davantage que vendre des disques.

Ils nous ont appris qu’un album pouvait être un voyage. Que la musique n’était pas seulement du son mais qu’elle avait une esthétique . Avec Thogerson nous savons qu’une simple pochette cartonnée peut, cinquante ans plus tard, continuer à faire battre le cœur d’une génération entière. Peter Saville chez Factory Records, n’a t-il pas démontré la même chose avec Joy Division pour Unknown Pleasures et Closer ?

Aujourd’hui encore, lorsque je croise le prisme de The Dark Side of the Moon ou le cochon d’Animals, je n’y vois pas seulement des pochettes mythiques. J’y retrouve une époque. Celle où l’on prenait le temps d’écouter. Celle où l’on rêvait devant un carré de carton de trente centimètres. Celle où on poussait la porte du disquaire et où, parfois, on achetait le disque uniquement pour la pochette .

Finalement, c’était peut-être ça, la magie du rock.

NB : Le collectif Hipgnosis a été actif de 1967 à 1982. Dans une période où le rock prog a été en pleine expansion, ainsi que le disque vinyle et l’industrie musicale. D’une certaine façon, on peut considérer que le collectif de designers créa des pochettes qui pouvaient être relativement indépendantes de leur contenu… Les images étaient ainsi souvent faites pour elles- mêmes, selon les propres mots de Thorgerson, ce qui en fit une des forces.

Au début des années 1980, après le punk qui bricola « à l’arrache » les couvertures d’albums publiés, Hipgnosis fera figure d’entreprise un peu « datée », nettement moins dans l’air du temps. Le supports qui vont changer (CD) ne seront plus aussi porteurs de démarches créatives de cette sorte, à de rares exceptions près. La dématérialisation de la musique a porté un coup final au travail de designers, photographes, graphistes dont les coûts des réalisations fûrent, dans les années 1970, parfois supérieurs à ceux des photographes de mode… Le retour en grâce du disque vinyle pourra, peut-être, changer la donne, bien que l’économie du disque ne soit plus du tout la même que celle de la période dorée où Hipgnosis se développa.

photo mise en avant portrait de Storm Thogerson (c) Rupert Truman /Roddy Bogawa

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