Eté 2026… Les médias célèbrent les 50 ans de la canicule de 1976… et les 40 ans d’ »Ouragan », le tube atmosphérique chanté par Stéphanie de Monaco, devenu l’un des grands succès des années 80, vendu à près de 2 millions d’exemplaires. Une chanson signée Marie Léonor pour le texte et Romano Musumarra (l’arrangeur de Jeanne Mas), auquel Marie avait demandé une musique. Ses productrices (Martine Valmont et Nadine Laïk, l’ex impresario de Barbara) et sa maison de disques ayant flairé le tube, Marie Léonor fut « gentiment écartée » de l’interprétation de sa chanson, au profit du choix marketing de l’iconique interprète princière.

Marie Léonor (c) JB Mondino
C’était en 1986 et 40 ans après, poussée par des proches et des fans, Marie Léonor a enregistré sa propre version de cette chanson au texte éminemment personnel, message adressé à son mentor Robert Palmer…
L’artiste, qui s’est éloignée du milieu de la chanson ,en a profité pour rééditer en digital l’ensemble de sa discographie (qui court de 1978 à 1987). A retrouver sur les plateformes. Car avant « l’Ouragan de 1986 », la carrière de Marie Léonor avait connu plusieurs évolutions. Celle qui nous intéresse ici est son virage rock : au printemps 1983, elle sortait Pas déranger, son album le plus rock -et celui qu’elle définit elle-même comme le plus personnel-, fruit d’une collaboration avec le groupe de Bashung de l’époque : Manfred Kovacic aux claviers et sax, le regretté Olivier Guindon à la guitare, Franz Delage à la basse et Philippe Draï à la batterie et aux percussions.
Le gang était alors en pleine période de création avec Bashung, l’accompagnant dans sa quête d’un son nouveau qui couperait court aux diktats de tubes « Gaby Oh Gaby » et « Vertige de l’Amour ». Une invitation à la noirceur qui conduirait à la BO du film d’Arrabal Le Cimetière des Voitures et au culte Play Blessures.
C’est dans ce contexte que la bande à Bashung a percuté l’univers de Marie Léonor, laquelle sortait de collaborations prestigieuses, notamment avec Boris Bergman, Paul Ives et aussi Robert Palmer dont elle avait interprété une version française remarquée de « Johnny & Mary » (adaptée par Boris Bergman). De bons indices sur son aspiration au rock !!
Cependant, elle cherchait encore son style. La new wave anglaise avait fait son entrée dans les médias et Marie, attirée par les sonorités des synthés et des boîtes à rythme, souhaitait adopter une couleur similaire pour son nouvel album. Boris Bergman l’avait mise en contact avec les musiciens de Bashung, qui avaient accepté de l’accompagner en première partie de William Sheller à l’Olympia. Nous étions fin avril 1982 et cette première collaboration allait déboucher, en septembre 1982, sur l’enregistrement de l’album Pas déranger . Marie avait posé les mélodies à la voix sur une cassette audio et elle avait écrit elle-même l’intégralité des textes. Il restait à tisser l’habillage musical de l’album.
A l’époque, les musiciens de Bashung commençaient à être très courtisés, ils formaient un vrai groupe auquel il ne manquait qu’un nom. C’est Marie Léonor qui trouva l’idée de cet acronyme aux accents de services secrets, KGDD, … une utilisation d’initiales correspondant aux tendances du moment (BJH, OMD, ELO, XTC…).
La création prit forme au Studio Marcadet, où Philippe Draï avait ses habitudes avec l’ingé son , Gabriel Nahas. Emmenés par Olivier Guindon (« le Clapton d’Aix ») et par Manfred Kovacic, l’ancien de Barricade, le groupe va proposer à Marie un son et des arrangements sur mesure avec son arsenal à la pointe des instruments de l’époque .
A sa sortie, l’album fut salué par la critique, la transition rock de Marie Leonor était réussie.
Si Pas déranger fût important pour Marie Léonor, il l’a été également pour le KGDD qui s’est affirmé au fil des années suivantes dans ses collaborations et sa création d’arrangements , très proche de sortir son propre album en 1985, finalement resté à l’état de maquettes. Dès lors, la vie du groupe se mit petit à petit en pointillés, le premier à s’écarter étant Manfred Kovacic, désireux de passer de l’autre côté de la console et qui ira créer plus tard le studio Vega à Carpentras, temple de nombre de productions indépendantes.
Quant à Marie Léonor, son incursion dans le rock n’aura pas de suite, ses productrices la ramenèrent à la variété et elle finit par s’écarter de la chanson. Promise à une carrière à la Pat Benatar, Marie restera une jeune artiste aux aspirations rock contrariées.

Philippe Draï et Marie Léonor , Juillet 2026 (c) Philippe Johann
Le premier juillet, je rencontre Marie et Philippe Draï (batteur, entre autres, de Bashung et Renaud). Morceaux choisis d’un entretien croisé.
Marie L : Quarante-trois après, c’est très émouvant de revoir Philippe Draï, un des membres du KGDD, les arrangeurs de mon album « Pas déranger ». Quel beau souvenir pour moi que cet album ! J’avais été portée par leur inspiration. Encore merci à eux pour leur talent ! [A Philippe D] : Je me souviens que j’étais impressionnée, car vous étiez le groupe d’Alain Bashung.
Philippe D :Non, mais pour nous, le but, c’était de te valoriser, de te mettre à l’aise et de te donner la toile musicale dont tu rêvais. On n’allait pas te faire un truc à contre-courant de ce que tu souhaitais… On te proposait des choses qui nous semblaient aller dans le sens de tes aspirations. Après, c’était à toi de valider nos propositions.
Marie L : Oui, mais j’étais quand même impressionnée par ce groupe de garçons (rires) ! Plus sérieusement, il y avait une telle osmose dans le groupe que je vous faisais entièrement confiance.
Comment en es-tu venue à travailler avec le KGDD ?
Marie L : C’est par Boris Bergman (le parolier de Bashung), qui avait écrit les textes de mon album « Haute tension », sorti en 1980. J’ai eu l’opportunité de faire la première partie de William Sheller à l’Olympia. Mais pour cela, il me fallait un groupe. Je n’avais jamais fait de scène, hormis des premières parties de Robert Palmer dans le sud, pour lesquelles j’étais accompagnée par de jeunes musiciens. C’était sympa, mais là, il me fallait un accompagnement solide ! Boris me les a présentés. Ils avaient déjà fait un Olympia avec Bashung en juin 1981, c’était rassurant de les avoir derrière moi. Ca s’est très bien passé et plus tard, je leur ai proposé de m’aider à réaliser mon album.
Qu’est-ce qui a inspiré ta réorientation vers le rock ?
Marie L : Il y avait un groupe de new wave anglais dont j’aimais beaucoup le son. Je n’ai plus le nom en tête, mais je me souviens d’avoir fait écouter une cassette au KGDD pour illustrer la couleur que je souhaitais donner à l’album.
Est-ce que ça a été simple ? Et le résultat était conforme à tes souhaits ?
Marie L : Ca a été extrêmement facile, très fluide et l’enregistrement s’est passé dans le plus grand calme et la sérénité. Chacun des quatre amenait ses idées. Ils étaient très professionnels et très accompagnants. Je me souviens en particulier de la gentillesse d’Olivier Guindon… et son sens du riff !
Philippe D : Marie était venue avec une idée de la mélodie. Nous, on partait d’un riff, d’un accord de clavier, d’une pulsion de batterie ou de basse. La pièce maîtresse, c’était beaucoup les claviers de Manfred ; il assumait la responsabilité harmonique, le son, la texture… tout ça. Avec Franz, on est venu ensuite avec basse et batterie ; la rythmique, c’était trois-quatre : je faisais un groove et on cherchait la bonne jonction pour emboîter les deux instruments. Puis Manfred et Olive reprenaient la direction harmonique et cherchaient quel renversement adopter, le gimmick… Et après, au fur et à mesure, tout le monde se mêlait de l’ensemble pour ajouter des petites touches, ici un tom, là un coup de sax, ailleurs une percussion orientale… Tout était très libre entre nous, « on avait ouvert les chasses gardées » (rires).
Marie L : Je ne sais plus si c’est Manfred ou Franz, mais quelqu’un m’a dit que, hors Bashung, c’est la collaboration que vous avez le plus appréciée. Ca m’a fait plaisir !!
Philippe D : C’est vrai, parce que tu nous as fait confiance et laissé une totale liberté. Bien sûr nous devions respecter l’orientation souhaitée pour ton projet, mais on n’était pas bridé, ça se passait bien… Et même si tu étais timide, ça circulait bien entre nous ! Et c’est vrai qu’on s’est éclaté parce que tes chansons étaient de bonnes chansons et on a essayé de te donner une couleur, une personnalité musicale propre.
Marie L : Ce qui était intéressant, c’est que c’était complètement original, vous ne m’avez pas fait du Bashung.
Philippe D : Oui ! Même si tu peux retrouver parfois des ingrédients, des épices dans la texture sonore.:
Tu te souviens de quelque chose en particulier qu’ils t’ont apporté, où tu t’es dit que c’était vraiment original et que tu n’avais pas en tête avant d’enregistrer ?
Marie L :Tout ! Ils ont tout apporté !! Ils ont fait un vrai travail d’arrangeurs. Quand les morceaux ont été finis, c’était magnifique, bien au-delà de ce que j’avais espéré. C’était super et j’étais assez estomaquée. Ca avait été si simple et je me souviens également de l’ingé son qui était très accompagnant.
Philippe D : Oui, il y avait le son de Gabriel Nahas !! Rappelle-toi du son à l’époque ! Il est décédé, le pauvre, il n’y a pas si longtemps que ça. Quel mec ! Oui, quel mec ! J’avais fait pas mal de séances avec lui, notamment pour des productions de Jakob Devarieux, dont Kassav. Nous étions devenus amis, il a œuvré sur pas mal de productions du KGDD. Il était très compétent, c’était un très très bon ingé son, sans doute un des meilleurs avec lesquels j’ai eu l’occasion de travailler. Il avait une excellente qualité de prise de son et une vraie signature !
Marie L :C’est vrai qu’il nous avait fait un très beau son, vraiment rond !… Et pour retrouver ce son, j’ai fait appel à Ludovic Huvier pour le mastering de 2026. Tu as écouté ? Tu en penses quoi ?
Philippe D :Je n’ai pas encore tout écouté en détail, mais le mastering est vraiment bien et rend bien compte de la texture originelle ! C’est bien que tu aies pu récupérer la liberté d’exploiter tes bandes et que l’on puisse réécouter l’album dans cette qualité !
Marie L : Quand je pense que j’étais arrivée avec mes petites chansons et mes idées de mélodie sur K7 (comme avec Robert Palmer d’ailleurs, qui a réalisé mes deux premières compos, « Baby o Babe » et « L’homme que j’aime », avec des musiciens extraordinaires, dont Mike Karn, bassiste du groupe Japan). Donc j’étais heureuse de retrouver un groupe de ce niveau. Et sans faire de maquettes, vous m’avez construit cet album. Vous aviez tout compris, C’était incroyable !!
Philippe D :Nous, ce qu’on appréciait, c’est le rapport que tu avais avec nous, la confiance que tu nous faisais. On avait un autre rapport avec tes productrices qui regardaient ça un peu de travers en mode « Mais à quoi ils jouent ? Où l’emmènent-ils ? » Et puis, finalement, je crois qu’elles-mêmes ont dû être surprises du résultat parce qu’on était dans l’air du temps, peut-être même un petit peu devant, un peu avant-gardistes.
Marie L :Elles étaient sympas, mais elles étaient omniprésentes, elles exerçaient un contrôle total sur ma carrière. Elles avaient accepté ma demande d’aller vers un horizon plus rock, mais elles se demandaient vraiment où nous allions !
Marie, peux-tu nous parler de ton inspiration pour les textes?
Marie L : Pour « Les jardins de Tokyo », les paroles viennent de ma fascination pour le mystère, la beauté et la pudeur des femmes japonaises. « Pas déranger » raconte une amère déception sentimentale, « Secret d’Eden », la recherche du bonheur après la tristesse et « Haute fidélité » la difficulté à renoncer à la fin de l’histoire. L’inspiration générale de l’album est évidemment l’amour contrarié que l’on perd.
Et quel est ton titre préféré de l’album ?
Marie L : « La lune rouge » et « Pas déranger ». Et puis « Haute fidélité » pour le super sax de Manfred.
Chose exceptionnelle, tu as eu droit à un live dans « L’Echo des Bananes », qui était l’émission rock disruptive par excellence du début des années 80.
Philippe D : Vincent, c’était le premier à faire du live. Les autres émissions (« Haute Tension », « Rockline », « Megahertz »…) diffusaient plutôt des extraits de concerts ou des télés anglaises type « Top of the pops ».
Vincent Lamy, un grand précurseur !! Mais comment en est-il arrivé à programmer un live avec une artiste cataloguée « de variété » ?
Marie L : Il appréciait vraiment le son du KGDD, dont il suivait les collaborations. Et après, les bonnes critiques que j’ai eues sur l’album dans la presse ont dû le convaincre.
Philippe D : Oui, c’était en 1983, après la sortie de « Play Blessures ». Vincent avait eu un vrai coup de cœur et nous avions joué live 8 titres de notre album avec Bashung ! Une telle exposition télé, c’était unique !
Marie L : Comme il s’intéressait au travail du KGDD, il a écouté mon album et il l’a trouvé très réussi, donc il nous a invités à enregistrer deux titres live, « Les jardins de Tokyo » et « Pas déranger ».
Mais du coup, avec autant de bons échos, pourquoi n’as-tu pas poursuivi dans cette trajectoire rock ?
Marie L : Mes productrices n’y croyaient pas. Elles voulaient que je revienne à la variété. Moi j’étais jeune, je ne savais pas. Si j’avais eu un groupe, j’aurais pu défendre l’album sur scène et ça aurait sans doute changé les choses. [S’adressant à Philippe D] : C’est dommage qu’on n’ait pas embrayé sur quelques dates. Vous auriez été avec moi, ç’aurait été différent, ça m’aurait aidé. Du coup, l’album s’est contenté d’un succès d’estime et mes productrices m’ont réorienté vers une collaboration avec David Koven. Je venais de découvrir enfin mon style, mais ma carrière de rockeuse s’est arrêtée là !! J’entends aujourd’hui que le KGDD et d’autres ont pensé que ce retour arrière vers la variété était une erreur… mais hélas, personne ne m’a alertée à l’époque.
Pour finir, tu peux nous parler de la pochette de l’album ?
Marie L :Elle est de Jean-Baptiste Mondino. Ce sont mes productrices qui l’avaient choisi. Elles cherchaient toujours à prendre des gens qui faisaient l’actualité et lui était vraiment très présent, avec pas mal de pochettes de disques à son actif, dont celles de Bashung. Il y avait donc une certaine cohérence de choix ! Et sur la scénarisation de la photo, je ne sais pas… J’imagine que c’est le titre de l’album qui l’a inspiré pour dire « faut pas venir la déranger ! ». C’est une drôle d’inspiration, une pochette à la Cléopâtre, princesse alanguie gardée par une panthère. Sachant que c’était une vraie panthère !! Il y avait un dresseur et elle était attachée au sol par une chaîne, mais je n’étais quand même pas très rassurée !! Je ne sais pas ce qu’il avait dans la tête… C’est une belle pochette, la photo est belle, belle image, belle panthère, belles couleurs… mais ça ne me ressemble pas vraiment. C’est du Mondino… insondable… Un peu comme les textes de Boris Bergman, très beaux, mais ne me correspondant pas vraiment, pas assez directs pour moi et avec trop de sens cachés. J’étais très contente d’être auteur-compositeur pour cet album, même si sur certains de mes textes, je vois bien que j’ai été influencé par l’écriture de Boris !
Et finalement, en 1987, tu as mis un terme à ta carrière de chanteuse ?
Marie L : Oui. Après la déception de n’avoir pu chanter moi-même « Ouragan », j’ai arrêté ma collaboration avec mes productrices. J‘ai encore fait un 45 tours (« Vienne ») avec Jay Alanski et puis j’ai décidé de passer à autre chose. Je n’avais plus l’envie et je me suis totalement « déconnectée » du milieu.
Déconnectée jusqu’à l’anniversaire d’Ouragan ?
Marie L : En 1986, je posais mes mots sur une musique de Romano Musumarra devenue « Ouragan ». Chaque chanson a un destin. Celui-ci fut exceptionnel. Parti d’une histoire personnelle, « Ouragan » s’est inscrit dans la mémoire collective… En 2026, je suis heureuse d’avoir pu enregistrer ma version revisitée, dans l’émotion originelle du texte. Puisque l’on dit qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire ! Cette chanson, que je dédie à Robert Palmer (paix à sa belle âme), a été enregistrée au Labomatic avec Dominique Blanc Francard, voix et mixage, les arrangements et instruments sont de Régis Ceccarelli. Je ne suis pas mécontente du résultat ! Et pour le visuel, je voulais une peinture, avec l’œil de l’Ouragan, je l’ai réalisée avec l’aide d’Olivier Reder.
Et pour la suite ?
Marie L : Non merci, je n’envisage vraiment pas de revenir à la chanson !!
Ecoutez la chaîne Marie Léonor sur Spotify
Image mise en avant Pas déranger – album 9 titres paru en 1983 – Disponible sur les plateformes digitales en version remasterisée 2026.
Pochette de l’album (c) Jean-Baptiste Mondino

J’ai grandi à l’aire des dauphines, jeune scélérat sans roi. Adolescent, une voix à la radio m’a soufflé « Je fume pour oublier… » et a éveillé ma curiosité musicale jusqu’à l’envie. Balayés le disco et ses paillettes, le noir était de mise et resterait ma livrée. Toujours pas dynamité d’aqueduc, à peine dressé quelques loulous… J’aime la musique qui ose et les voix qui en imposent. Et que ne durent…