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ConcertsLive Reports

Damon Albarn / La Philarmonie (Paris), 5 mars 2022 + Metronomy / Le Zénith (Montpellier), 8 avril 2022

Deux faces de la même pièce

Comment évoquer conjointement deux expériences musicales contraires, opposées même, et pourtant intimement reliées ? Chacune jouant du spectateur comme un fétu de paille, groggy, plongé tour à tour dans le ruisseau islandais, sillon dans le sable noir, couronné du vol ingrat d’un corbeau ou dans les fleurs légères et printanières d’un jardin anglais iridescent, this time it’s Monet.
Avec ses poings dans les deux cas, Mother Nature nous envoie un uppercut ciselé.
C’est précisément l’expérience que les spectateurs du concert de Damon Albarn à la Philarmonie de Paris le 5 mars et ceux de Metronomy au Zénith de Montpellier le 8 avril ont partagé. Deux antipodes électrisés certes mais qui ont beaucoup à dire en commun d’un paganisme musical, d’une dévotion naturelle aux éléments de la nature.

L’eau, la terre et le feu…

Le spectacle de Damon Albarn n’est pas un concert, il pose un choix artistique radical : poème en islandais qui nous provient du fond de la salle et qui, de manière liminaire, définit le cadre de l’espace et du temps, vous n’êtes pas là, vous êtes sur une plage de sable noir en Islande ou ailleurs, no man’s land somptueux et minéral , un corbeau dont le chant mimétique interprété par Einar Örn, barde, chaman, poète islandais déchire en deux définitivement les espoirs nostalgiquement pop du public. Ce moment n’est pas un concert, Albarn en a décidé autrement : ce sera une expérience, une immersion dépourvue de lumières, mutique en commentaire, absente à elle-même, une immersion à l’os, gravée dans la roche, grave est le ton donné. En écho souvent revient le bruit de la mer, le ressac qui vous emporte là où assurément cette soirée n’était pas sensée se dérouler.  

L’homme est charmant et surdoué, les musiciens, cordes, basse, percussions, guitare (rescapé du The Good, The Bad and the Queen, Simon Tong, de The Verve) le sont aussi. L’exigence musicale est de toutes les notes. Haute fidélité à l’album de l’année, The Nearer the Fountain, More Pure the Stream Flows. Et au plus près de la source, nous y sommes sans concession, sans fioriture, oui, nous y sommes dans ce bain primaire de lave, d’eau et de terre. Les morceaux sont les parties émergées, joués avec une sobriété désarmante, déboussolante,  ils ne peuvent être plus joués dans l’ici et le maintenant alors même que nous tous sommes absolument convoqués ailleurs par le maître des lieux. Albarn joue avec ceux qui n’avaient pas saisi que le choix de la Philarmonie définissait un horizon à des milliers d’encablures sonores de Gorillaz, Blur et The Good. J’ai fait partie de ces naïfs désormais assommés, ravis et désarmés.

Il est venu pour nous parler d’autre chose que de musique. Le maître druidique anglais nous a asséné un grand coup de géographie et de théologie panthéiste. Le concert s’achève devant le grand rideau immobile et épuré que l’on aurait aimé être soulevé pour laisser voir un peu du chaloupé jazzy dont Albarn est capable cependant ce désir est hors sujet car ce n’était pas la langue du dialogue du soir. Cela, il a fallu s’arracher au siège d’eau, de terre et de feu de la Philarmonie, s’interroger réellement sur ce dont nous venions d’être témoins et dénouer nos esprits pour le comprendre lentement. Je m’en veux d’en avoir douté, homme de peu de foi. A rebours, il nous reste le génie d’un artiste qui génère métamorphose sur métamorphose, la sienne propre, celle de sa musique et celle de son public. Dévotion panthéiste vers lui qui, ce soir là, nous a fait sans doute grandir.

L’air et l’eau

Metronomy is Monet. La pochette de leur dernière production Small World ouvre sur un jardin anglais  qui resplendit d’un soleil dardant le printemps enfin venu. Totale cohérence, ce que leurs albums ont laissé sur nous c’est en effet la trace poudrée d’une joie quasi-communicative, une forme de pollinisation d’un univers créatif, ludique, référencé 80’-90’, vrai sourire musical. Il y a pourtant une vraie complexité dans leurs propositions. Alors ?

Qu’attendre d’un concert de Metronomy ? Peuvent-ils nous étonner, nous surprendre ? De quel uppercut pourrais-je être bousculé ? Autant que Damon le fit en mars ?

La scène reprend les motifs floraux en arrière plan, annonçant les couleurs du jeu. Les sons inauguraux, immédiatement, dans un sourire, s’ouvrent « à l’envers » du corbeau de la Philarmonie : ce sont des chants d’oiseaux. Je souris, je suis revenu dans le jardin primaire mais la saison a évolué, les éléments du vivant ont changé de place mais n’ont pas disparu, ce sont les mêmes, mais l’artisanat diffère. Immédiatement, on mesure tout le chemin musical parcouru par le groupe de Joseph Mount, la maitrise, la synthèse des inspirations libérées du mimétisme, les voilà adultes, leur espace séminal a donné vie à un monde indépendant, novateur et libre, ça fonctionne. Je n’ai pas de chemin de terre noire et cérébrale à parcourir pour venir à eux, ce sont les corps qui les préoccupent, la langue est, elle aussi, primaire mais elle est corporelle, florale, incarnée, le présent et l’ici ne sont ni ailleurs  ni demain, la fontaine de Metronomy  qui est à l’œuvre c’est bien celle de  La Fontaine qui assène l’ordre du vivant: « Eh bien, Dansez maintenant ! ». 

Ce que l’on retient, c’est l’explosion d’allégresse, d’enthousiasme et de spontanéité qui enjoint au public d’ouvrir la porte du jardin et de mère nature. 

À rebours de ces deux concerts, les pièces du puzzle se mettent en place. Albarn a posé un choix artistique d’une immense exigence, raide, intègre, ascétique, Metronomy, un choix musical abouti, jouissif, solaire et libérateur. Cependant au-delà de ces deux tensions extrêmes et contraires, les artistes ont usé en commun la langue maternelle des éléments de la nature, tordu leur sens, essoré leur éloquence.

Ils nous y ont immergés.  Engloutis. Parfois presque noyés. 

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