Eight Rounds Rapid Love your work pochetteAprès le très remarquable Objet dArt (2017), les anglais de Eight Rounds Rapid viennent de sortir à l’automne 2020 leur troisième LP, diffusé par le label allemand Tapete Records. Avec Love Your Work, les quatre de Southend on Sea vont encore plus loin dans l’étonnant chemin tracé depuis 2011:  celui d’un Pub Rock blues et arty qui trouve classiquement ses racines  dans un Rhythm and Blues toujours vivace dans l’estuaire de la Tamise auquel s’ajoutent Punk Rock et New Wave radicale, à la manière de The Fall ou Wire. Agitez et vous avez une idée de la façon dont les Eight Rounds peuvent sonner.

En 2014, j’avais été captivé par ce mélange des genres lors d’un concert tumultueux donné au Railway Hotel de Southend, pub et club légendaire du Sud Est anglais, dont l’enseigne peinte représente le visage d’un héros local,  Wilko Johnson ... Dans la foulée, j’apprenais que le guitariste des Eight Rounds s’appelait Simon Johnson; le fils du héros au coin de la rue. L’origine d’un jeu de main droite rythmique et nerveux, sans plectre sur Telecaster claquante, devenait une évidence. Les riffs étaient lâchés et les riffs font les chansons (ou une bonne partie) .

Originaires de l’Essex, les Eight Rounds Rapid y sont restés. Le groupe s’est épanoui dans cet épicentre du Pub Rock tel qu’inventé par Wilko Johnson et Lee Brilleaux, lesquels donnèrent de 1975 à 1978 trois ou quatre LP essentiels dont Down by The Jetty (culte!) qu’il convient de citer ici. Dans le cas des Eight Rounds Rapid, la filiation n’est pas réductrice d’une identité mais la marque de l’appartenance à une région, ainsi qu’à un type d’humeur ou de tempérament artistique hérité et renouvelé. Cette humeur, c’est David Alexander (chant et textes) qui la véhicule et l’incarne. Alexander, c’est cet employé modèle faussement tranquille qui se tient près de la machine à café et qu’on ne remarque pas.. À l’ancienne, en chemise blanche et cravate noire, il critique pourtant une contemporanéité qui, selon lui, ne tient pas. Et là on l’entend tout à coup, surpris par la parole d’un type qu’on imaginait sans histoire. Le chanteur a la voix nasillarde, un débit rapide et un ton mordant qui le rapprochent d’un John Lydon au début de PIL – en moins extraverti- ou d’un John Cooper Clarke, poète rock.  Avec le duo Johnson et Alexander, on dépasse alors les limites du Pub Rock pour une mise en perspective de la musique actuelle comme de la middle class britannique. En toute modestie, naturellement.   

Sur ces bases, Love Your Work est une totale réussite qui réunit et amène plus loin les caractéristiques et qualités du groupe. Les titres sont courts, entre 1’50 et 3 minutes. Ils brossent avec urgence et intensité directe, cynisme froid ou humour noir, des peintures sociales et des travers obscurs comme les distractions du week-end (« Onesie ») ou les rapports inégaux dès que domine le dieu argent (« Passive Agressive »). Je ne suis pas certain de comprendre ce dont parle « Letter », étrangement mélancolique, mais je ressens parfaitement l’effroi contenu par « Mirror ». La guitare de Johnson est brillante, blues et punk à la fois, et les mots fusent sur les rythmiques aussi disciplinées que solides. Un régal. 

Love Your Work n’a rien de surfait; une différence de taille avec quelques-unes des productions hargneuses de ces derniers temps, acclamées pour cela. Je ne suis pas pour autant persuadé qu’on puisse associer Eight Rounds Rapid à la vague Fontaine D.C ou Sleaford Mods. Hargneux, le sont-ils? Ou bien se trouvent-ils essentiellement en confrontation avec le réel qu’ils questionnent et traitent? Ce dont je suis sûr, c’est que ce disque me donne autant envie de bouger qu’il m’appelle à l’exploration des réalisations qui l’ont précédé. Une synthèse créative. Un sans faute post punk et Arty. 

Vous n’êtes pas obligé d’aimer votre travail.