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Interview – Crapoulet Records

Is There Rock on Mars? Y-a-t-il du Rock à Marseille… Chez Dark Globe, nous nous sommes posés cette question au printemps 2018, dans une longue enquête qui associa rencontres de musiciens de la scène marseillaise actuelle et lectures d’archives qui nous ramenèrent aux prémices du rock phocéen. De l’exhumation du fantôme de feu Rocky Volcano, histrion gominé des quais du Vieux-Port vite effacé par le blond Johnny Halliday, au renoncement des Five Gentlemen supplantés par les Elucubrations d’Antoine, jusqu’à Quartiers Nord et Léda Atomica, c’est par le menu que nous avions chroniqué les affres et les gloires (éphémères le plus souvent) d’une musique pop-rock made in Marseille. 

Nous revenons une nouvelle fois vers la deuxième ville de France où chacun semble se connaître, au sein d’un microcosme musical presque villageois. Avec ses lieux clefs que sont les magasins (Lollipop) et salles de concert du quartier de la Plaine, ses groupes et musiciens qui se croisent et s’associent parfois (Neurotic Swingers, Jim’s Younger Spirit, Mokassin …) disparaissent, se mettent en stand-by (Hey Ginger) ou se reforment sous d’autres noms, mais dont très peu atteignent un statut viable. 

Il y a quatre ans nous avions aussi brièvement croisé Stéphane «Momo» Disagree, à l’origine et au cœur d’un label punk hardcore, qui ne mâcha pas ses mots (maux) en regard d’un constat dépité après des années d’engagement… Lollipop et Ganache Records auraient peut-être tenu un discours plus optimiste? Il faut souligner ici la pérennité de leur enthousiasme. Par méconnaissance, nous avions ignoré Crapoulet Records, autre label marseillais, au registre spécialisé proche de celui de l’historique Disagree records

Olivier son fondateur, animateur et gestionnaire, ne manque pas d’humour. Quand on veut le joindre par téléphone, il fait savoir qu’il est un peu dur d’oreille et que les choses seraient plus simples autrement. On se demande si c’est du lard ou du cochon, mais on acquiesce. De même en souriant à l’évocation du patronyme « Crapoulet », on apprend par celui qui décrit son entreprise comme le label des mecs cools, que ce nom n’est pas du tout le sien. «Crapoulet» explique-t-il, c’est venu d’un journaliste qui, un jour, a voulu nous interviewer au foot. Il s’appelait Crapoulet et son nom nous a fait rigoler. Du coup je l’ai gardé pour le label… ».  Olivier a l’air bonhomme et l’allure franche. Il montre une photo sur laquelle il pose et fait « le signe de Jul » en compagnie de musiciens du label. Ce geste des deux mains, emprunté au rappeur qui en a fait une signature emblématique, est utilisé par ses fans et par les joueurs de football qui semblent se l’approprier en signe de victoire. On en fait la remarque en demandant si les cultures rap, punk-rock et foot se croisent à ce point ?  Olivier Crapoulet précise alors que « c’est surtout pour déconner » et qu’il n’y met guère de symbolique. Nous n’en doutons pas. Puis il parle du Crapoufest de 2019 pour lequel il fit venir Pospich depuis leur Russie natale. Le festival hardcore qu’il organise chaque année à La Salle Gueule, 8 rue d’Italie, au mois de septembre est un temps fort du label et de la vie musicale locale aussi. Crapoulet Records montre ainsi toute son énergie et son instigateur n’est pas du genre à se rouler les pouces en attendant que les choses viennent à lui. Surtout pas… Après ces amuse-bouche il est temps de cuisiner notre homme…Y a-t-il du rock à Marseille ?

DarkGlobe : Olivier, quand as-tu décidé de créer Crapoulet Records ?

Olivier (Crapoulet Records) : Alors Crapoulet est un label punk au sens large qui date des alentours de 2005. Mais avant, en 1998 (j’étais encore au lycée !), j’avais créé Rudeboi! Records. La transition du premier vers le suivant s’est faite parce que les gens s’inventaient des histoires (la scène punk était un peu plus violente à l’époque) sur des embrouilles, de ce qu’un vrai punk devait écouter (je me souviens avoir eu des retours assez stupides d’une chronique de Asian Dub Foundation par exemple)… Bref, je me disais que ces conneries sonneraient encore plus débiles avec un nom stupide… (puisque de toutes façons, ça ne disparaitrait pas). Cela fait donc 24 ans que je sors des disques (autour de 250 références à ce jour), édite des fanzines, et autres choses passionnantes de l’activisme punk !

Cela fait donc 24 ans que je sors des disques, édite des fanzines, et autres choses passionnantes de l’activisme punk !

Comment as-tu fait ton choix de style musical? Et comment décrirais-tu la ligne artistique de Crapoulet?

Je suis pas mal inspiré par le fonctionnement d’autres labels, en premier Dischord records, label de Washington qui a vu et fait naitre d’ailleurs, les groupes comme Minor Threat, Government issue, Fugazi, Dag Nasty… Le côté simple, sans contrat, sans chercher d’en faire un taf, de se débrouiller… Et de refuser les offres des majors… Sans oublier une recherche constante de créativité… ça a vraiment eu un fort impact sur moi. L’autre grosse influence, c’est Jungle Hop International, label français, du début des années quatre-vingt. Un précurseur dans la scène punk hardcore française, mais aussi tourné vers le reste du monde, qui a sorti très tôt des trucs américains, sud-américains, ou du nord de l’Europe. Qui a su faire de la distribution, et le tout encore une fois simplement. Pour répondre plus précisément à ta question, je ne fais pas de choix. Ne cherchant pas à en vivre, ni même à rentabiliser.

Est-ce que ce sont alors tes goûts et tes convictions qui priment ?

Oui, exactement. Je me concentre sur ce que j’aime faire, écouter, ce que j’ai envie de mettre en avant, tant politiquement qu’artistiquement. Et c’est au-delà du choix, c’est de l’envie, du ressenti… C’est très naturel en fait et vu que choisir, c’est renoncer! Ici, je ne renonce qu’à ce que je n’aime pas ou ce que je ne peux physiquement faire, pour des raisons de temps ou d’argent…

La Flingue (Marseille)

De quelle façon t’engages-tu avec les groupes qui t’intéressent?

Si j’aime bien ce que j’entends et vois, j’aide à sortir le disque. J’assiste le groupe, ou autres, c’est un échange assez enrichissant. C’est pour cela qu’on retrouve uniquement des choses que j’aime, du punk, du hardcore, un peu de noise. Le seul truc que je ne me sens pas de sortir, c’est le reggae et le dub (j’en écoute énormément), mais c’est juste parce que je ne maitrise pas assez la partie distrib, un peu occulte pour moi, et que cela ne rendrait pas service aux groupes d’avoir un disque mal distribué.

Crapoulet Records est donc basé sur Marseille. Est-ce que cette situation géographique a un impact particulier sur le fonctionnement de ton label ? 

Quand je l’ai créé, j’étais à Paris, et je pense fonctionner de la même façon. Par contre, Marseille a cela de particulier que c’est une ville ou les choses sont simples, faciles. Où organiser un concert, dans des salles tenues par des punks, attirer du public, connaisseur qui plus est, est quelque chose d’aisé. Les disquaires sont intéressants, les groupes sont cools … Il manque un côté hype, mais je t’avoue que ce n’est franchement pas pour me déplaire qu’on ne l’ait pas !

Par contre, Marseille a cela de particulier que c’est une ville ou les choses sont simples, faciles.

Dirais-tu qu’il existe un lien entre le genre que tu diffuses et la ville elle-même?

Non je ne pense pas. Mais quelque part, je suis parti de Paris -parce que je ne supportais plus la ville et les parisiens- pour aller à Marseille, entre autres raisons, parce que c’est là-bas que les groupes me paraissaient bouger le plus (Hatepinks, Neurotic Swingers …). Le label Lollipop Records était particulièrement actif aussi. Ça se sentait qu’il se passait quelque chose. Après, je sors forcément une partie de la scène locale, donc oui, il y a quand même un lien au final.

Comment parviens-tu à faire fonctionner Crapoulet que j’ai découvert il y a peu? Est-ce que les groupes viennent vers toi ou es-tu à la recherche d’artistes?

Tout est DIY, bénévole et fait après le boulot, ou durant mes week-ends et repos. Cela prend pas mal de temps et d’énergie. Mais encore une fois, c’est intéressant, donc c’est cool.

«Le label des mecs cools» c’est donc ça ? C’est ton slogan ?

Un peu, oui ! (Rires) Concernant le choix des artistes dont tu as parlé : plusieurs possibilités. Soit je reçois un lien vers une démo, ou un master et ça me plait (attention de ne pas m’envoyer n’importe quoi quand même ! Des fois je reçois des trucs assez improbables, ou qui n’ont juste rien à voir avec ce que je fais…). Soit c’est un gars d’un groupe que je connais qui me conseille, ou bien je tombe dessus un peu par hasard. J’ai aussi des gens qui me conseillent, suite à un concert. Il n’y a pas vraiment de règles.
Si je peux donner des conseils aux gens qui veulent postuler auprès des labels, pas seulement le mien: déjà faites un Bandcamp, n’envoyez pas de MP3, ne demandez pas aux gens de télécharger un truc sur Wetransfer ou autre; ils ne le feront pas. Le Bandcamp est pas mal, parce qu’il vous permet de mettre un visuel, et un visuel de qualité montrera que vous avez du gout, et / ou que vous portez attention à ce que vous faites. Mine de rien, ça déclenche, ou pas, l’envie d’y jeter une oreille, ça rassure le label. Et surtout, choisissez bien les gens que vous contactez. Et évitez les phrases du genre «on adore ton label» (que vous copiez coller à tous les labels…) ou les blagues; soyez concis …

Sages précautions. As-tu beaucoup de demandes de ce genre ou d’autres très farfelues ? (Rires)

Perso, je reçois 3 ou 4 propositions par jour, l’écrémage se fait assez vite (et j’y suis bien obligé !)

Il y a ce « grand » retour du vinyle sur le marché du disque, que penses-tu du format? Et quels sont les supports diffusés par Crapoulet?

Grand retour, je ne sais pas pour qui ? J’achète des vinyles punks depuis mes 13 ans, et c’est quelque chose qui n’a jamais quitté cette scène, même si la cohabitation avec le Compact-Disc a un peu basculé côté petit plastique à une époque (plus simple et moins cher à produire faut dire).

Tu suggères donc qu’il s’agit d’un effet de mode? Une affaire de l’industrie musicale?

Ce «retour» est surtout pour des gens qui se mettent à acheter des disques comme ils achèteraient des accessoires «rock», au même titre qu’un Perfecto, ou une guitare à coller au mur. Pourquoi pas, après tout ? Ce n’est pas mon combat. Je regrette juste le manque de reconnaissance des usines de pressage qui ont survécu grâce à nos micro-scènes (avec la scène techno par exemple), à une époque où personne ne voulait plus produire de vinyles et qui nous chient littéralement à la gueule aujourd’hui…Perso j’écoute principalement du vinyle, mais je n’ai pas de soucis à écouter du CD. Par contre, je n’en sors pas ou très peu, les gens n’en achetant pas ou plus. Je sortais aussi des cassettes. Mais aujourd’hui, pour des raisons pratiques, je me concentre sur les vinyles, principalement en 12 pouces. Par contre, sur la distro, tu trouveras de tous les supports !

Comment vis-tu ta situation de label indépendant? Et, plus localement, à Marseille et dans la région, te sens-tu associé à la scène musicale sous ses différents aspects?

Je suis pas mal impliqué dans la scène locale, puisque je participe à la gestion d’une petite salle de concert «La Salle Gueule». J’y organise des concerts, et j’ai contribué à l’agenda des concerts punks locaux «Le Vortex». J’apporte aussi des disques dans les disquaires de Marseille, et on organise sporadiquement des après-midis où tous les labels, punks et assimilés de la ville, apportent leurs distros (ce qui permet aux gens de nous rencontrer et de discuter). Pour dire vrai, participer à sa scène, ça peut aussi être assez simple et à la portée de tous : aller voir les concerts, même des trucs qu’on ne connait pas. Il peut y avoir des bonnes surprises. Acheter des disques des groupes locaux aussi. Et très simplement, à la fin des concerts, juste aller dire aux groupes que c’était cool si ça vous a plu. Ça a un bel impact déjà, c’est cool pour tout le monde. Quant au statut de label indépendant on est tellement nombreux au final que j’ai l’impression qu’on n’est pas si indépendant. Etant donné le réseau d’entraide qu’on a su développer. Ce qui m’inquiète un peu, c’est, par contre, le nombre de camarades qui arrêtent leurs activités, après de nombreuses années au paquetage, signe du ralentissement global de la scène, justement indépendante.

Quant au statut de label indépendant on est tellement nombreux au final que j’ai l’impression qu’on n’est pas si indépendant.

Puisque tu parles de cet aspect, très pragmatiquement, l’activité d’un label comme le tien est-elle viable financièrement ?

Ça ne peut pas être viable, et en même temps ce n’est pas l’idée, donc ça va. Les quantités tirées sont trop faibles, le public punk en France et en Europe globalement, est aussi trop faible, les ventes de disques tout autant. En même temps on est dans une scène où l’entrée d’un concert doit être autour de 5 euros, un LP entre 10 et 15 euros, où un groupe est défrayé autour de 150 euros pour un concert en tournée (+ repas et hébergement si ça peut donner une idée). Donc je crois que personne ne cherche à rendre ça rentable. Sauf ceux qui veulent en faire leur métier, et ces gens-là basculent dans un monde qui n’est pas le nôtre. Personnellement, j’ai un métier à coté qui me permet de vivre et je fais tout ça après le travail. Paradoxalement, c’est le punk qui m’apporte beaucoup professionnellement, le coté DIY, la débrouille et le fait de sortir des sentiers battus. C’est assez naturel pour moi. Ça se retrouve dans mes méthodes et actions au travail -ce qui perturbe beaucoup les personnes avec qui j’interagis, plus habitués à travailler de façon académique. Par contre, je te dirais bien qu’on est riche de nos rencontres, et c’est ma foi exact.

Te sens-tu acteur culturel en résistance ou acteur culturel heureux de son sort?

Ni l’un ni l’autre. La scène punk dans laquelle je vis est un univers parallèle par rapport à cette notion de culture. On refuse toutes subventions ou argent public d’ailleurs dans cette optique. J’avais lu un jour une phrase qui m’a plu: « c’est la bande-son de nos vies« . On n’est pas en lutte, en résistance ou autre, on vit notre petite vie, à côté des autres. Personnellement, pas de jalousie, pas d’envie de copier, de me plaindre. Je suis content de notre underground. Ça pourrait être mieux, évidemment, y a encore des progrès. Notamment sur l’inclusion des femmes dans la scène (sur scène et dans le public), des « minorités » (le punk est désespérément blanc par exemple), et l’idée est de continuer à travailler sur ces sujets pour que ça soit cool pour toutes et tous. « Wat we do is secret » te diraient les Germs.

Je veux bien te croire, et je note que je ne sais pas combien de fois tu as employé le mot “cool”, mais je l’ai souvent entendu! Ce doit être donc vrai que Crapoulet est le label de la coolitude absolue! (Rires) Pour terminer as-tu des projets en cours qui te tiennent à cœur et que tu espères voir se développer ?

Je viens de rééditer la compile Rapsodie en France qui est la première compile de hardcore francais. Elle date du début des 80’s et ça a été fait en collaboration avec Pierre de Jungle Hop International. Je suis donc assez heureux de voir mon logo à côté de celui qui m’a tant inspiré. J’ai envie de continuer la réédition de ces vieilles demos et cassettes, afin de rendre hommage à ceux qui ont créé ce style et qui ont commencé à y croire avant tout le monde… 

Crapoufest

As-tu des nouveautés pour ton catalogue ?

Oui, il y a toujours tout un tas de sorties prévues (allez checker le Facebook, ce sera le plus simple). Pas mal de trucs Marseillais (la scène locale se porte bien), mais aussi des trucs français et internationaux (dont le troisième album des Israéliens de Jarada, ou les roumains de Cold Brats). Je prépare aussi un nouveau numéro de mon fanzine Capybara social Club que j’envoie gratuitement chez les disquaires (une façon de soutenir ces combattants du petit bonheur) … Et le Crapoufest en Septembre qui sera en soutien pour une asso locale qui aide à la scolarisation de personnes en grande paupérisation et des réfugiés (y compris venus d’Afrique, en ce moment, ce genre de remarque prend tout son sens).

Olivier quels seraient tes conseils, tes choix peut-être, pour qui souhaite trouver la fine fleur des artistes du catalogue Crapoulet?

C’est assez varié, mais je dirais allez jeter une oreille sur les argentins de Beautiful Sundays, Diferent, ou de Los Caidos. Sur Marseille, la Flingue est un incontournable avec Pogy et les Kefars, Catalogue et Joyblasters, en français. Sordid Ship, Sugar Kids, Bobby Singer, Jodie Faster, Young Harts … Pour les plus énervés, allez checker Jarada (Israel), Ed Warner (France), Crippled Fox (Hongrie), Gerk (Argentine) … N’hésitez pas à être curieux ! 

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