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Ce début mars 2026 voit la troisième édition du WIM Festival à Maussane les Alpilles (13), consacré au rock et à la littérature afférente. L’initiative est belle, originale, nous la suivons avec plaisir. Vendredi 6 mars à 19h, l’Espace Agora qui accueille l’événement sur deux jours est convivial et animé, il pleuviote mais l’air est doux. Le patio chic nous rappelle que nous sommes ici dans la zone « bobo et people » du département, bon nombre de stars de Drucker à Hugh Grant, Jean Reno ou Yvan Attal ( que l’on croise en entrant) possèdent des maisons dans ce périmètre de rêve où oliviers, pins, vignes et vergers se lovent au soleil de la résurgence alpine des Alpilles… En matière de public, de fait, on compte beaucoup plus de looks bon ton , moyenne d’âge quinquas et plus, que de jeunes rockers rebelles. Il est vrai cependant que la rébellion n’est plus du tout synonyme de musique rock – dont acte – , les seventies sont loin, les temps ont changé. Le rock n’est plus une avant garde et une contre culture qui posait des questions sur le sens du monde occidental. Le système l’a pris en main il y a longtemps et si quelqu’un joue aujourd’hui le riff de Link Wray c’est pur exercice de style. Ce soir nous allons ainsi écouter de la musique, certes indé – une nuance intéressante – mais nous espérons simplement que la soirée nous plaira. « Voire plus si affinités » est optionnel…
On rate les jeunes arlésiens de Neurotic Strangers, formation apparue voici une paire d’années que nous avions remarquée dès ses premières prestations. Notamment lors d’une sortie de résidence à la Smac Paloma de Nîmes dont une des missions est l’accompagnement des jeunes artistes ( cf notre article). Influencé par post – rock et Radiohead, les arlésiens d’à peine 20 ans se présentaient alors avec une certaine ambition qualitative dans leurs propositions. On ne saura pas ce qu’ils ont montré ce soir . Et si on les a croisés dans le hall d’entrée, on ne s’est pas arrêté pour échanger avec les musiciens retenus par des amis de leur tranche d’âge.

After Geography viennent de Lyon. Ils connaissent un début d’engouement au niveau national sur la scène indé. Il est objectivement justifié pour ce quatuor très au point. Ce qu’on découvre en live ce sont trois garçons et une fille à la batterie dont le jeu est bien plus complexe que celui de Moe Tucker. Très maîtrisé aussi, donnant une solide assise rythmique aux compositions. Les lyonnais jouent sur des guitares de rêve – Telecaster Rosewood George Harrison signature pour le soliste, Rickenbaker et Epiphone Casino pour le chanteur frontman. Beatles influenced? Pop en tous cas. Le chant est partagé entre bassiste/clavier et frontman en polo rayé ( Nicolas Baud et Julien Meret – duo fondateur ). Le répertoire est agréable, le son un peu assourdi par la sonorisation aurait mérité mieux mais le groupe semble satisfait. Les mélodies sont très présentes mais bizarrement on ne les retient pas suffisamment. C’est le bémol de la prestation pour une musique qui vient tout droit de la pop anglaise des 60s et 70s et de la vague brit-pop. Comme on dit : « en studio tu fais ce que tu veux, sur scène ce que tu peux… ». Pour mieux les apprécier on tendra l’oreille aux pistes de l’album A Hundred Mixed Emotions (2025).

Quoi qu’il en soit le public suit, très majoritairement, et le set est élégant avec ses accents britanniques évidents. Meret grimpe sur le retour central devant lui et brandit sa guitare. Sans bouderie particulière je me dis qu’il me manque néanmoins quelque chose pour que je puisse accrocher complètement au concert. Le set est propre, énergique, les harmonies vocales très au point ( il y en a beaucoup), les tempos sont nets. Alors quoi? Il manque peut-être, malgré des qualités réelles, ce qui ferait la différence : le pic émotionnel, la touche de subversion, le décalé qui retient l’attention par surprise. « Surprise », voilà le mot. Mais ceci n’est que mon avis et l’ascension actuelle d’After Geography n’a rien de surévalué, au contraire.

Pour cause de concert le samedi soir à Copenhague avec The Libertines, Peter Doherty, tête d’affiche de la soirée ( cause probable de la différence de prix du billet par rapport à celui du samedi) , vient en seconde position – troisième en fait!- , s’installant sur scène vers 21h20.
En solo avec folk Gibson EJ 45, Doherty paraît en forme, aminci et souriant. Dans un costume gris, chemise au col cravaté, il se déplace dans un mini décor avec porte manteau, fauteuil et table. Debout derrière le micro ou assis de temps à autre, il impressionne par sa qualité de musicien et son art. Il revisite classiques des Libertines, joue son répertoire solo, reprend Only Ones et Jesus and Mary Chain, ne cessant jamais de faire sonner sa Gibson avec maestria et inventivité. Le public conquis, chante et applaudit. On lache prise, gêné cependant par un abominable brouhaha venu du bar sur le côté de la grande salle. Problème de conception acoustique des lieux ? Sans doute, mais aussi de manque d’attention d’une partie de l’audience qui ne se sent peut-être pas concernée et se croit au café du commerce. Côté scène, soit les retours étaient efficaces et protecteurs, soit Doherty est devenu aussi pro que relax pour ne pas être perturbé par cette cacophonie parasite. Un type moyen, en vérité, n ‘aurait pas tenu. Doherty a tenu.

Anecdote du set, prévue ou spontanée, un fan identifié comme acteur de la scène rock marseillaise, grimpe sur scène invité par le Libertine, pour souffler des chorus d’harmonica. Pas tous très justes – mais qu’importe l’ivresse quand on a le flacon- ils collent au titre entre les couplets, aux accords de guitare prolongés à dessein, apportant une touche vivante et interactive au set qui, malgré les limites sonores du lieu évoquées, est de très haut niveau, concerné et artistique du premier accord jusqu’à la dernière note.
Après une prestation d’une heure qui a montré l’amour de Doherty pour la culture anglaise tout comme sa sérénité retrouvée et la maturité de son talent, le désormais anglo-normand (!) en bras de chemise, lance sa guitare dans le public qui la récupère aussi surpris qu’ émerveillé par ce geste punk. Pas de casse . L’instrument est ramené par une assistante aux cheveux teints en rose. Le truc serait rôdé. Acclamations.

A onze heures du soir, Julien Arniaud alias Brother Junior ( surnom venu du cercle familial de l’artiste ) monte sur scène. On a pu parler avec lui avant le concert et le marseillais affiche une tranquillité de bon aloi. Actif depuis plus de vingt ans dans d’autres formations, il a trouvé avec Brother Junior la configuration qui lui convient même si ceux qui l’entourent ont récemment changé. Tournées et dates nationales ( première partie des Stranglers en France voici deux ans) ont confirmé ses qualités. L’homme qui ne se sent pourtant pas vraiment reconnu par la scène de sa propre ville, « trop vieux selon certains » nous dit-il, a monté son propre label et a pris ses affaires en main. Son album Loser not Loser de 2024 vaut d’être écouté (voir notre chronique) et aurait dû lui ouvrir des portes bien plus larges. C’est ce qu’on se dit dès l’entame du set qui bénéficie du meilleur son de la soirée. Si ce type chantait en français, se prend on à penser, avec des morceaux pareils il se retrouverait sur le marché ailleurs que dans la niche indé…
Essentiellement rythmique la musique de Brother Junior cogne fort et le chant finit souvent par un motif répété sur plusieurs mesures qui cherchent à fédérer. L’intention pour elle- même n’est pas forcément ou systématiquement à rechercher devrais-je dire, mais on constate que la formule Brother Junior entraine la salle qui danse, quand bien même s’est-elle un peu vidée. Fait notable la chose ne s’était pas produite avant. Sur Brother Junior le corps reprend ses droits et renoue avec l’origine du rock and roll…Un signe de la dynamique du groupe.
Le batteur ( repéré en juillet aux Jardins Sonores de Vitrolles) est efficace et carré, sans faille, comme la basse qui fonctionne avec lui. Les leads de guitare de Julien Arnaud percent le mix et touchent leur cible. C’est un peu moins le cas pour ceux de son propre fils, au look Jimmy Page sur Gibson SG. Question de mixage, de séquences ou de relative timidité du jeune guitariste? Peu importe. Le concert envoie un rock qui dépasse les paramètres indés et trace sa route musicale sans ciller. » I Deserve Love » single du lp Buck Up (2022) clôt le set sur un point d’orgue archi efficace qui emporte avec lui des spectateurs enthousiastes. Arniaud, bonhomme et modeste, remercie et fait un clin d’œil à un autre marseillais, Jules Henriel de Parade Band vu ici même l’an dernier.
Si nous attendions ce concert avec curiosité, nous n’en sommes pas déçus. Brother Junior confirme sa carrure et , sans en avoir l’air, s’impose. Touché.

La soirée du 7 mars a programmé The Inspector Cluzo, Bandit Bandit et le duo electro pop Fire Club, tous artistes hexagonaux ce qui doit être souligné comme volonté des organisateurs. Forfait de Hugh Cornwell pour raison de santé.

Adepte de Telecaster Custom et d’amplis Fender. Né en 1962 – avant l’invention du monde virtuel – pense que la critique musicale peut-être un genre littéraire, objet idéal pour un débat en fauteuil club millésimé.