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DisquesInsight

Richard Wright / Wet Dream (1978) ou l’ombre lumineuse du Floyd

Il y a des musiciens qui occupent le devant de la scène. Et puis il y a ceux qui oeuvrent à la
construction de disques légendaires en toute modestie pendant que les autres récoltent les applaudissements. Richard Wright appartenait clairement à la première catégorie. Chez Pink Floyd, Rick Wright n’était ni le gourou cosmique déjanté comme Syd Barrett, ni le stratège conceptuel obsessionnel qu’allait devenir Roger Waters , et encore moins le charismatique David Gilmour . Il était le type calme derrière ses claviers, celui qui donnait au groupe sa profondeur mélancolique, ses nappes liquides , sa dimension spatiale …(n’oublions pas qu’il est l’auteur de l’inoubliable et indépassable « the great gig in the sky » , morceau référence de l’album Dark Side of the Moon !).
Son rôle dans la transition entre l’ère Barrett et l’ère Waters est d’ailleurs souvent sous estimé. Sur A Saucerful of Secrets, Wright devient quasiment le ciment du groupe. Barrett s’efface lentement dans les brumes psychédéliques et mentales, Waters prend progressivement le contrôle du navire, mais c’est Rick qui maintient la cohérence sonore. Écoutez “Set the Controls for the Heart of the Sun” : ses orgues hantés, ses accords suspendus et ses textures cosmiques transforment le chaos en expérience mystique. Par ailleurs, en 1967/68 , période de remise en question inattendue, il est un fin compositeur qui maintient une certaine continuité avec les titres du Piper at the Gates of Dawn. Dans la lignée de Barrett il compose et écrit « Remember a Day », et « See Saw », deux titres mélodiques, pop et psychédéliques de Saucerful of Secrets. « Summer of 68 » ,sur Atom Heart Mother, montrera une autre fois la subtilité de son écriture au tournant des décennies 60/70…Sans lui, Pink Floyd aurait certainement ressemblé aux albums solo de Roger Waters , c’est-à-dire du Floyd plus hargneux , plus frontal, mais beaucoup moins créateur de paysages sonores . Rick Wright met en place l’atmosphère de l’album . Et c’est précisément cette atmosphère qui irrigue Wet Dream, son premier album solo sorti en 1978 qui ne mérite pas l’oubli où il s’est retrouvé de longues années…


En 1978 le timing est fascinant : Pink Floyd sort d’Animals, Roger Waters verrouille peu à peu le pouvoir créatif, les tensions internes montent dangereusement, et Wright, lui, part enregistrer en France un disque baigné de soleil méditerranéen, de jazz-rock feutré et de douce mélancolie. Pendant que Waters prépare psychologiquement The Wall, Rick semble déjà en vacances sur un voilier avec un cocktail à la main. Après la noirceur de l’album du Floyd, franchement, ça fait du bien.
Dès “Mediterranean C”, le ton est donné : claviers soyeux, guitare fluide de Snowy White, ajoutez le saxophone élégant de Mel Collins…et on flotte immédiatement dans une ambiance qui rappelle parfois Wish You Were Here. D’ailleurs , et ce n’est peut-être pas un hasard , on retrouve sur la pochette de l’album un homme qui plonge dans une mer paisible ; ce qui ressemble étrangement à la pochette intérieure de l’album WYWH.
L’un des grands plaisirs de Wet Dream, c’est justement sa simplicité . Wright ne cherche jamais à impressionner. Là où Waters construit des opéras rock paranoïaques et où Gilmour soigne ses solos comme un orfèvre, Rick préfère suggérer. Les morceaux instrumentaux comme “Waves” ou “Mad Yannis Dance” avancent tranquillement, comme la boule de pétanque du pointeur une après midi d’été . Ce n’est pas un album qui vous scotche immédiatement : il s’installe doucement dans le décor, comme un chat qui décide que votre canapé lui appartient désormais. En parlant de chat justement , le solo de guitare de « Cat Cruise » est totalement envoutant ( je rappelle que l’excellent Snowy white a été un des guitaristes de Thin Lizzy , groupe mythique de hard rock Irlandais ) . Le morceau qui suit , « Summer Elegy » , très mélodique , laisse la guitare vous guider dans vos souvenirs d’été …
Et puis il y a “Pink’s Song”. Rien que le titre mérite une petite pause. On peut parfaitement imaginer le clin d’œil au groupe mais en grattant un peu “Pink” renvoie au personnage conceptuel qui viendra plus tard dans The Wall. Le morceau possède une beauté fragile, presque crépusculaire, comme un regard tendre vers un passé déjà en train de disparaître. Certains fans y voient même une sorte d’hommage discret à Barrett.
Le chant de Wright reste souvent critiqué, parfois à tort. Certes, il n’a ni la puissance dramatique de Waters ni le velours de Gilmour. Mais cette voix fragile et presque timide donne justement au disque son humanité. Sur “Against the Odds” ou “Holiday”, on entend un homme qui semble chanter davantage pour lui-même que pour un stade entier. Et dans un univers prog souvent obsédé par la virtuosité, cette modestie devient touchante.
L’album souffrira longtemps du symptôme de l’album solo , c’est-à-dire l’album qui est éclipsé par la mythologie écrasante du groupe . Pourtant, beaucoup de fans le redécouvrent aujourd’hui comme l’un des projets solos les plus “floydiens” de la galaxie du groupe …La réédition remixée par Steven Wilson en 2023 a d’ailleurs permis de remettre en lumière ce disque longtemps oublié.
Au fond, Wet Dream ressemble beaucoup à Richard Wright lui-même : élégant, discret, contemplatif et infiniment plus important qu’on ne l’a longtemps admis. Ce n’est peut-être pas l’album le plus spectaculaire issu du clan Floyd mais c’est probablement l’un des plus sincères. Un disque qui préfère les couchers de soleil aux projecteurs, les vagues tranquilles aux murs qui s’effondrent.

Conseil d’écoute, Wet Dream de Richard Wright, version remixée par Steven Wilson (2023).

photo R. Wright (c) Barry Plummer

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