Publier un premier album plus de deux décennies après ses débuts n’est pas chose courante pour un groupe de rock… The Suncharms, originaires de Sheffield, dont la première période d’activité (1989/1993) s’était achevée avec cette curieuse impasse, viennent de le faire. À nouveau réunis depuis 2018 avec, dans la foulée la sortie du single « Red Dust », les anglais publient cet automne Distant Lights, collection de dix titres (plus deux bonus), chez Sunday Records, label basé à Chicago. On y retrouve en partie l’esprit, le tempo et le son d’une époque, soit celui du style shoegaze auquel le groupe s’identifia. À la première écoute rapide de Distant Lights, j’ai eu ainsi l’impression d’entendre Teenage FanClub qui aurait ajouté beaucoup de reverb et d’echo à sa production, remixant son répertoire avec moins de transparence sonore… Puis je me suis ravisé. 

Au cœur des Suncharms on trouve Marcus Palmer, leader discret qui mène le quintet avec une conviction et une capacité de résilience qu’on lui reconnait volontiers. L’initiateur de la reformation des Suncharms en 2018 c’est lui, qui a ramené en répétition puis sur scène le groupe disparu depuis 1993, à la faveur (probable) de la réalisation d’une compilation discographique.  Dans sa première période d’activité, on vit surtout le groupe comme challenger du shoegazing, assurant les premières parties ou partageant l’affiche avec d’autres formations plus ou moins célèbres (dont TV Personalities, Wedding Present) de la scène indépendante. The Suncharms n’eurent que le temps de publier deux EP, plus une Peel Session enregistrée dans les célèbres studios londoniens Media Vale. Pas de quoi laisser une marque suffisante de leur passage…  On peut supposer qu’une forme de frustration, à la fois personnelle et artistique, dut contrarier l’esprit de Palmer et ses compagnons. Autant dire que ce come-back inattendu est alors un acte de foi, peut-être compensatoire, qui relève d’un processus magique que seul l’art peut générer. On applaudit.

Distant Lights est agréable à entendre. L’entreprise pouvait pourtant présenter un risque. Palmer (chanteur convaincant à la voix chaude) et le groupe rassemblé, évitent l’écueil du revival nineties, sans pour autant renier ce qui les a fait. Le quintet shoegaze est né de la vague britannique post « C86 » (Sarah et Creation records), et l’écho de cette origine reste de fait dominant dans Distant Lights. Mais les musiciens, loin de toute nostalgie, ont su développer leur univers sonore – ce qui, avec les années qui ont passé, s’appelle acquérir une maturité artistique. Cordes, cuivres et claviers donnent une couleur actuelle à ce premier LP que nul n’attendait, sonnant finalement davantage 2021 que 1990. La question de sa pertinence musicale ne se pose donc pas. 

Tout au long des dix nouveaux titres on ne peut toutefois s’empêcher de songer, ici et là, à l’influence sur le groupe de ceux qui furent les phares d’une décennie musicale maintenant lointaine. « Dream of a Time Machine » évoque The Charlatans et  « Seas of Titan » les Inspiral Carpets, avec orgue et chorus de guitare comme il se doit. Ces réminiscences ne sont pas à considérer comme des défauts. On le sait – à de rares exceptions près-, on ne se refait pas. The Suncharms n’ont pas de raison d’échapper pas à la règle. « Casting Shadows » retient l’attention par son ampleur et une classe qu’on a pu entendre aussi chez Burt Bacharah. « Lucifer » aux guitares efficaces  est …très british. Même très British Sea Power. Ce titre qui clôt l’album, resitue volontairement ou non The Suncharms dans leur contexte de naissance, plus qu’il ne les propulse vers un autre horizon, un nouveau style – mais le veulent- ils? Cette impression finale de retour dans le temps, n’empêche pas le plaisir de l’auditeur, surtout s’il est (ou fût) amateur d’un genre encadré par les deux piliers Oasis / Stone Roses. Dans le cas où il découvrirait le groupe, il aura peut-être l’envie d’aller puiser vers ses sources…

Distant Lights est un titre ambigu. La pochette de ce bel l’album – une ligne d’horizon où percent des rayons lumineux orangés – est- elle ainsi l’évocation d’un nouveau lever du jour ou son contraire? L’image et les mots sont suggestifs et ont le mérite de ne rien affirmer, à l’instar des chansons des Suncharms qui combinent les qualités rares de se montrer à la fois accrocheuses et suffisamment évocatrices. Une pop rêvée, à présent sortie d’un long sommeil, qui rejoint la réalité et s’y concrétise.