The Shifters + The Wendy Darlings + Contractions / Le Sonic (Lyon), 2/3/2019

Amarrée au quai des Etroits la péniche du Sonic est un lieu incontournable de la musique indie passant par Lyon. Ces jours-ci ses cloisons rouges sont recouvertes d’une collection de flyers et d’affiches, souvenirs des centaines de concerts organisés ici. L’exposition traduit une volonté et un engagement qui n’ont pas faibli. Une persistance qu’on applaudit. C’est dans ce décor que l’association Tous En Tong proposait samedi 2 Mars, son premier rendez-vous du mois avec un plateau de trois groupes. Tête d’affiche attendue ou à découvrir The Shifters, quintet garage et lo fi venu de Melbourne, débutaient leur tournée européenne, accompagnés du trio pop clermontois Wendy Darlings, et des lyonnais post punk de Contractions. Confirmation de l’intérêt du public pour le club et sa programmation, la salle sera remplie dès les deux premiers groupes.

Après Contractions, énergiques et orientés guitares, les Wendy Darlings – à présent signés par le label anglais Odd Box Records – ont joué en première partie de luxe, leur envie d’une Enormous Pop. Emmené par Suzy Bo (guitare et chant) le trio fonctionne toujours aussi bien après dix ans d’existence . Pop-Rock enthousiaste et maline qui se délecte de second degré, la musique des clermontois pourrait rejoindre un territoire plus vaste, à l’instar de Peter Pan conduisant Wendy vers Nerverland. Ce sera chose faite avec une tournée anglaise en Avril et la participation à un festival au Pays de Galles. Il fallait le dire.

 

En T-shirt très souple à l’encolure qui baille ou en short de sport fluo, les membres de The Shifters ont une dégaine certaine (ou l’inverse, c’est au choix). Ils occupent à eux cinq toute la scène de guingois du Sonic, les musiciens se tenant proches les uns des autres sans en sembler gênés. Entre synthé, kit de batterie dépareillé et énormes amplis Peavey, on arrivera à jouer. On jettera sur le sol un pull qui tient trop chaud, puis une chemise beatnik informe pour découvrir un débardeur anti-glamour à souhait, sur le torse glabre et les longs bras tout blancs de Tristan Davies (guitare et chant). Dans ce même registre esthétique relâché l’œil remarque une rare Stratocaster Shell Pink (must vintage absolu). Elle se révélera en réalité une copie, ce qui, sur le fond, ne change rien à l’intention, mais souligne par contre un budget et ses limites.

The Shifters passent à la vitesse supérieure. Rythmique et hypnotique, la musique tourne en boucles sur des riffs qui martèlent le tempo et deviennent entêtants. Les sons de synthés font penser aux B-52’s en 1979, et le minimalisme de certains titres évoque un Baxter Dury plus âpre qui aurait conservé la morgue de son illustre père. On songe évidemment aux Modern Lovers de Jonathan Richman l’halluciné, au Velvet première époque, qui aurait oublié ses mélodies pop les plus caressantes et s’obstinerait sur «Sister Ray». En regardant le chanteur-guitariste Miles Jansen sortant un carnet de textes manuscrits rassemblés sur des feuillets froissés, on se souvient des compères du Villejuif Underground dont le leader, lui aussi originaire de Melbourne, joua la même scène avec ses propres écrits. On se dit alors – nous qui en sommes si loin – qu’un style est en train de naître par là-bas, dont nous ignorons encore beaucoup. Arty, certainement, et revisitant les codes d’une pop lo fi et débraillée (très).

Chez les Shifters, les thèmes sont sociétaux et les mélodies entêtantes. Le chant de Jansen, monocorde, paraît ne rien revendiquer, mais se montre très présent. Tout comme l’homme lui-même, dont le regard interpelle, avec un air de Lou Reed, un peu rond mais faussement doux si on l’écoute attentivement. Parmi les titres joués ceux qui n’ont pas loupé les épisodes précédents diffusés sur cassettes et mini albums depuis 2015, auront reconnu «Greggan Shops», «Straight Lines» avec leurs mélodica et clavier bizarres et psychés. De même que le riff de basse accrocheur du cocasse «Work/Life, Gym Etc », sorte de boulot, métro, dodo 2018, qui ouvre Have A Cunning Plan paru en Juillet dernier.

Loufoques et se préoccupant sans doute peu de gagner en virtuosité pour leurs projets musicaux, The Shifters ont un sens de l’humour bien particulier qui n’échappe pas à l’auditeur curieux. A la condition, bien sûr, d’apprécier ces exercices de style. La démarche est pleine d’esprit, intelligente et d’un humour grinçant à la manière de The Fall, maîtres du genre. Ce club des cinq de Melbourne ne se prend pas au sérieux mais prend indéniablement les choses de l’art très au sérieux. Sur scène c’est une expérience artistique, pop et poétique qui est proposée. A ne pas louper.

Jean-Noël

Peintre et guitariste, adepte de Telecaster Custom et d'amplis Fender. Né en 1962 - avant l'invention du monde virtuel - pense que la critique musicale peut-être un genre littéraire, objet idéal pour un débat en fauteuil club millésimé.