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Interview – Jean Noël Bouet-Damiani, co-rédac chef Dark Globe: l’analyse appliquée à la musique rock…

On se demande ce qui peut conduire certain-e-s à passer autant de temps à écouter de la musique , à en parler, en jouer aussi s’ils ( ou elles) sont musicien- ne- s, avec une farouche volonté de connaissance et de compréhension de cette forme d’art? Parfois même jusqu’à l’obsession, thème que Nick Hornby prit pour sujet de son roman « High Fidelity ». L’intérêt est alors si grand qu’il semble devenu envahissant et peut remplir toute une vie – dans le cas des personnages du roman de Hornby c’est ce qui se produit…

Le fan de musique rock a une tendance plus ou moins consciente à y percevoir une représentation du monde, considérant l’expression artistique comme une tentative d’explication du sens de la vie. L’attention portée aux créations musicales est probablement plus forte encore chez celles et ceux qui décident d’ écrire sur l’art… Ces personnalités cherchent les mots exacts , les phrases pour partager, traduire ce qu’ils entendent. Ils/ elles restent dans l’attente de nouveautés épiphaniques, fouillent archives et fonds de bacs , espèrant rencontrer des perles rares ou inconnues…

Tout cela est – il toujours satisfaisant , distrayant ou léger, si on s’est mis en tête de faire exister un Webzine véritable et exigeant, plutôt que de vivre sa passion en épicurien ? N’est- ce pas le cas d’un de nos rédac chefs ? Je m’en suis fait la remarque. Cet engouement, ce labeur et cette posture d’observateur analyste ont-ils une origine ancienne? Y a t-il des raisons qui motivent une démarche somme toute pas si fréquente? Entretien au fil de l’eau le jour où The Queen is Dead….

Quel âge as-tu ce 16 juin 2026?

63, bientôt 64… dans trois mois. Chez Dark Globe nous sommes quelques uns dans cette tranche d’âge…Mais tu ne devrais pas poser cette question ! ( rires)

J’ai mon idée sur ce sujet… Rien n’est dit pour rien… Est – ce que tu crois « qu’il n’y a pas d’âge pour le rock and roll« , comme l’affirmèrent en 1979 les belges de The Veterans , qui plagièrent honteusement un riff de Ian Dury! ( rires)

Je crois le contraire. Il y en a un. J’arrive dans une zone frontière ou moins bien éclairée… Je m’en rends compte.

C’est à dire?

Je suis toujours curieux. Mais différemment…Il y a cette question d’image, comment dire?… De représentation que je me fais des choses liées à la musique que nous aimons le plus.

Est-ce que cela signifie que tu te poses la question de l’image de l’amateur de rock ou du musicien rock d’âge mûr ? Puisque tu joues toujours en groupe. Est-ce que ce que tu vois te semble en décalage avec toi ?

C’est bien d’aborder ça. Parce que l’image ça va avec le rock, la pop etc… Jeune homme et ado j’observais beaucoup les pochettes de disques, les photos des musiciens…Je regardais autant que j’écoutais. C’est très démultiplié aujourd’hui avec tous les supports qui existent. Les groupes en jouent, les médias aussi.

Tu avais des posters dans ta chambre d’ado ?

Je ne me souviens pas vraiment… J’ai eu un poster de Paul McCartney vers 13 ou 14 ans. Il n’ y en avait pas beaucoup de disponibles. J’ai dû souvent découper des images de Rock and Folk , de Best pour les coller dans des classeurs…

Les musiciens te faisaient-ils rêver ?

Oui. Le premier a été Bob Dylan. Mais vraiment énormément.

Est ce que tu as voulu devenir comme ceux qui t’inspiraient?

A l’adolescence ? Oui. Je m’inspirais pas mal d’eux . Dylan puis Barrett puis Pete Townsend , en tant que guitariste. Wilko Johnson aussi, bien moins connu, parce que j’adorais le live de Doctor Feelgood acheté à cause de la pochette justement… Sans savoir ce que c’était, mais sur la foi et l’impact de l’image. Donc, devenir un peu comme les mecs que je voyais, c’était vrai entre 15 et 19 ans. Ensuite je me suis trouvé avec plus de netteté ( rires).

Avais-tu imaginé la possibilité de devenir « quelqu’un » dans ce monde là? D’y entrer?

Non. Je n’ai jamais cru à ce genre de choses. D’ailleurs ce monde là, comme tu le dis, dans les années 1980 et dans le coin, lorsque j’ai commencé sérieusement la musique, nous paraissait totalement inaccessible. Dans les années 1970, il me semblait encore plus irréel, lycéen lambda dans la sous préfecture nord gardoise… D’où la fascination, ce qui est assez répandu à mon avis. Mais de notre côté on rêvait les choses tout en les faisant, à un autre niveau. Idem pour parler de la musique qu’on aimait un peu plus tard ! Création de fanzines papier dès 1984… Et des visites émerveillées et actives dans les radios libres en 1981/82 et 83, pour donner la main à des copains qui y étaient. Ou après, parce qu’ils parlaient de nos groupes, des concerts qu’on donnait, même s’ils n’étaient pas importants …C’est à ce moment qu’on a commencé à faire analyse et synthèse de ce qui se passait… ( rires). On a eu un peu de recul grâce aux interactions.

Tu as cité quelques noms, mais as tu eu un ou des groupes préférés ?

New Order. Dès 1981 et jusqu’au départ de Hooky. C’est d’ailleurs ce qui m’a valu de rejoindre Dark Globe il y a 13 ans. Sollicité par François Marc Loze.

Revenons sur cette question de la durée, de l’âge compatible ou pas avec la passion pour le rock…A vingt ans tu démarres sérieusement les groupes. A ce moment là qu’est ce que ça pouvait signifier d’avoir un jour…disons 45 ou 50 ans. Est-ce qu’on se projette fan de rock sur la durée d’une vie?

Ha ha ha ! C’est amusant de sortir ce chiffre… C’est symbolique ? Je ne sais pas . Je n’y pensais pas. Ça me paraissait loin. Aujourd’hui pareil, mais dans l’autre sens… 45 ou 50 ans ce n’était pas , dans mon esprit, un âge où on faisait du rock …Un genre qui , très globalement, était encore une musique jeune et de jeunes musiciens en 1980…Il me semble de plus que beaucoup de gens de ma génération , que je fréquentais, ont arrêté d’en écouter vers la quarantaine, voire avant… La plupart en fait.

A tes débuts, peut-être pour comprendre ta persévérance et en trouver les raisons, quel genre musical joues-tu et écoutes-tu le plus?

New Wave à guitares. Mais ce style n’est pas du tout le plus diffusé dans l’hexagone dans les années 1980. Je pense que ça me donnait envie d’écrire à son sujet… Dans ces fanzines qu’on fabriquait… Pour combler le manque.

Tu pratiquais beaucoup la musique, concrètement…A part écrire?

Ah oui! Je jouais bien plus que je n’écrivais! C’est sans comparaison. Je pratiquais à ma façon. Je cherchais à l’oreille. J’avais quelques songbooks, ce qui n’existe plus. Je pratique la guitare chaque jour, et nettement plus techniquement.

Si tu te projetais dans l’avenir, avais tu peur que s’arrête ce que tu décris comme un rêve ?

Oui et non. Je ne me projetais pas. Ça s’est arrêté par périodes. La vie fait ça. Une première fois il y a un arrêt en 1993. Fin d’un groupe démarré en 1982, Les Passagers à Nîmes. On avait fait le tour de la question. Marc Simon devient professionnel avec Corman et Tuscadu quand il quitte le groupe deux ans avant cette date. Nous non. Aucun ne l’a imaginé, ni je crois souhaité. J’ai moins écouté ce qui sortait, je suis passé à côté du grunge. Sans regret…Puis les choses ont repris par épisodes, une décennie plus tard. Toujours comme une passion vécue sérieusement. De différentes manières. Mais avec une forme de réalisme, dirais je. Personne n’a foncé dans le mur. Par lucidité certainement…A moins que ce ne soit par peur ou résignation .

Qu’as tu gagné avec cet investissement d’amateur éclairé? Puisque c’est le terme qui peut te convenir le mieux.

Gagné? Un enrichissement personnel, culturel. Le goût de créer. D’approfondir un domaine le plus loin possible . C’est formateur de la sensibilité, de l’esprit, du raisonnement. Ça a impacté positivement , je pense, mon métier, mes fonctions d’enseignant . Ainsi que les missions d’encadrement au niveau du département que j’ai eue dans l’enseignement , en lien avec le domaine des arts du son …

As- tu fait des rencontres marquantes? Au travers de Dark Globe par exemple…

Des rencontres de copains et de quelques bons amis musiciens. Dans la pratique musicale , certains m’ont fait progresser et me font encore progresser… J’aime apprendre. Quant à Dark Globe, ça m’a amené à collaborer avec des gens dont je partage des centres d’intérêts et l’énergie d’en parler de façon structurée. Quelques uns sont devenus des amis véritables, qui ne calculent pas. Je pense à André Paldacci à Ajaccio. C’est un homme rare. Un pur qui n’ a pas la grosse tête. Un disquaire et un animateur radio érudit ! Et puis oui, il y a quelques artistes que j’apprécie avec lesquels j’ai réellement échangé, au fil du temps. Ce qui a pu se faire indépendamment du magazine.

Quelle démarche n’as tu jamais faite pour satisfaire ta passion pour la musique ?

Ce que…? Je n’ai jamais demandé de passe droit par exemple…Ni attendu de retour d’ascenseur… Je ne me fais aucune illusion là dessus. Ensuite je ne suis pas fétichiste, ceci pour parler d’un autre aspect de la passion . Donc je n’ai jamais eu besoin d’autographes ou de poser en photo avec tel ou tel…(sourires). Ce que je peux comprendre au titre de souvenir, mais que je trouve plutôt dérisoire .

Et bien, je pense que j ‘en sais un peu plus sur ce qui te motive pour piloter Dark Globe…Comment vois-tu la suite ?

Je ne la vois pas tout seul. C’est comme un groupe . Le magazine est très artisanal. Basé sur l’intérêt partagé et le bénévolat qui a ses limites, je le sais. Nous avons gagné du lectorat. C’est donc que ce qui est écrit intéresse. Des articles sont vus jusqu’à 4000 fois ou plus. D’autres seulement 300 ou 400 fois. Difficile de dire pour quoi, car ce n’est jamais lié à la qualité… J’espère que ça continuera et qu’il est possible de trouver d’autres énergies qui s’engagent. Car ,comme je l ‘ai mis en réponse à un commentaire sur notre Facebook, l’acte d’écrire est un engagement. Sans celles et ceux qui s’engagent – et ce n’est pas si fréquent dans une époque où on consomme tout et cherche en premier lieu à flatter son ego- , rien ne se passe jamais sans engagement honnête…Ne le perdez pas de vue.

photo (c) Dark Globe

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