Pornography au Palais des Sports
Le premier souvenir direct que je garde de Robert Smith remonte à 1982. Ou bien était- ce 1983? J’ai un doute, mais je penche pour juin 1982, au Palais des Sports, Montpellier, à l’occasion de la tournée promotionnelle de Pornography sorti en mai de la même année… Pour contextualiser les choses, dites vous bien que l’ambiance n’avait alors rien à voir, en terme d’audience , avec celle de 2026 où des milliers de fans enthousiastes se sont pressés, presque entassés, dans les arènes romaines de Nîmes, trois soirs de suite en cette fin d’un mois de juillet caniculaire. Tout au contraire.
Dans le difficilement sonorisable Palais des Sports – où je vis à la même période Joe Jackson et The Stranglers – , mon souvenir garde la mémoire de 200 spectateurs , ou guère plus, épars devant la scène montée pour l’occasion sur le terrain de sport. Bref, les lieux étaient quasiment vides. Ce qui fit que, traînant avant le set près de la table de mixage ( pas de première partie ce soir là, mais un film d’animation , en lien avec le nouvel album , projeté sur un écran bricolé), je tombai nez à nez avec Smith . Cheveux de geai dressés sur la tête, il discutait de réglages utiles avec un technicien. Je ne sus évidemment rien lui dire, bien qu’à 10 cms de lui, le musicien arrivé dans mon dos, légèrement de côté, sans que je l’aperçoive… J’avais 20/21 ans et Robert Smith , déjà célèbre ( mais pas encore star), 23 ou 24. The Cure commençaient à devenir grands, en pleine trilogie 17 seconds, Faith, Pornography. Une période artistique froide que je considère toujours comme l’un des très grands moments de la discographie de 14 albums du groupe anglais. Le plus grand ? C’est à voir. Mais un moment clef certainement .
Sur scène The Cure m’avait fortement impressionné, notamment les martellements de batterie avec peu de cymbales frappées – ce qui changeait des batteurs qui en mettaient de partout ( tic très 70s!), oubliant de se concentrer sur l’essentiel : le choc des baguettes sur les peaux… Bien plus tard, j’appris que les huit titres de l’album avait été initiés par ces séquences de percussion, ce qui expliquait en partie leur présence si marquée. Une idée de composition qui bousculait la nature des chansons de ce quatrième album de The Cure.

Smith, ce soir là, m’avait convaincu de sa singularité de song writer. Par son charisme ambigu , son chant, la longueur étonnante de ses phrases et un jeu de guitare tellement à part. Je découvrais qu’il n’y avait pas qu’une seule façon d’utiliser un flanger, ce qui dans mon esprit était jusque là l’apanage de Gilmour sur quelques titres de Dark Side of the Moon, ou l’arpège introductif de « Shine on You Crazy Diamond » sur WYWH . Après cet épisode je m’achetai une pédale flanger bon marché que je raccordai à mes Fender Mustang ( un vieux modèle ) et Music Master. Smith devint transitoirement un de mes guitaristes modèles, bien qu’instrumentiste assez sous estimé. L’ecoute de The Cure, indéniablement, participa à toute une éducation électrique. En particulier la complémentarité guitare et basse , quand les musiciens décident de jouer chacun une ligne mélodique. Voici donc pour ce premier contact physique impactant avec le musicien de Crawley, comté du Sussex.
Un réfrigérateur New Wave
The Cure nous les avions découverts en 1979/80 avec ce lp qui montrait un frigo sixties et un aspirateur sous un lampadaire avec abat- jour, intitulé Three Imaginary Boys. On avait dès lors accroché, trouvant que ça sonnait un peu comme les Buzzcocks. The Cure, à leurs débuts, étaient tranchants , nerveux, mais nullement main stream comme The Police qui, bien qu’on dansait beaucoup sur « Message in A Bottle » ou « Roxanne » au même moment, nous étaient apparus très vite comme suspects… Suspectés de quoi ? Bonne question. The Cure , pour leur part, proposaient de garder au frais ce qui en valait la peine, mais aussi de tout aspirer. Intéressant programme domestique.
Avec « Killing an Arab » ou « 10.15 Saturday Night » et « Boys don’t Cry », on ne suspectait The Cure de rien . Parce qu’on trouvait le trio du sud de Londres totalement à part. Ce qu’il était effectivement. De la même façon qu’avec Joy Division ( découverts en août 1980), on était plongé dans une singularité remarquable quand bien même ne connaissions- nous pas grand chose encore en musique rock… Quand je dis « nous », je parle de mes camarades et de moi- même, qui tentions de créer nos propres chansons, dans ce registre qui s’appelait New Wave selon Rock and Folk, Best ou Extra ( nos bibles)… Registre qui muterait en Cold Wave de 1981 à 1983/84. En cause majeure le style de Robert Smith qui naviguait en maître dans ces eaux froides , devenu en 3 ou 4 ans un personnage essentiel de la nouvelle scène . Smith tenait de l’héritage Syd Barrett ( le look – yeux avec liner, coiffure en bataille, teint blafard) , de Nick Drake, mélangé aux tendances gloomy and doomy du rock britannique gothique des early eighties. Avec , de plus , une intuition pop fulgurante. Elle ferait une différence qui démarquerait The Cure du gothique virant à la caricature. .. Le chef ( grand prêtre ?) de la cure avait un arrière plan culturel, entre ballades tortueuses et déferlantes hendrixiennes ( oui!). Son présent redistribuait les cartes du rock eighties et post punk . Quant à son futur, par contre, on s’interrogeait en 1983 ou 1984… Smith n’était- il pas allé trop loin , trop vite ? Ainsi on murmurait entre nous: « The Cure c’est fini ? » … Une rumeur ou une déception née avec The Top ( 1984) , cinquième album pas au Top du tout…
De la pop entre les jours gris ?
Ceci c’était avant le virage pop salvateur qui surprit tout le petit monde curiste , un an plus tard! Surprise totale ! Une mue pleine de « Malice » (*) qui démontra que les musiciens qui venaient d’ enregistrer The Head on The Door en 1985, n’étaient pas réductibles à une seule forme. Ils n’étaient pas goth comme Bauhaus ou Siouxsie & the Banshees, mais possédaient plusieurs facettes . Contrairement au point de vue de Morrissey, Robert Smith n’était pas qu’un » type maquillé et geignard derrière une guitare » ( propos tenus au NME). Il pouvait composer d’ irrésistibles hits immédiatement accrocheurs! Ainsi, après le flop relatif de The Top en 1984, The Cure se réinventent , touchent un public plus large, et titillent même New Order jusque dans leur carré…Heu oui, honnêtement, la première écoute de « In Between Days » me troubla au point de confondre le titre avec « Love Vigilantes » de Low Life ( paru la même année)…
Alleluia ! The Cure et Smith n’ étaient donc pas d’incurables (!) nihilistes comme Pornography aurait pu nous le laisser penser. Robert Smith était aussi capable d’ offrir des séquences d’accords imparables, plus légères que les lourdes lenteurs de Faith. A défaut d’être véritablement guillerettes ses chansons pop secouent la mélancolie première et la rendent archi élégante . Smith n’est pas d’un seul bloc – comme tout un chacun – , mais surtout il a la capacité de varier les modes de création avec ses comparses successifs, LoL Tolhurst, Michael Dempsey ( premier bassiste avant Simon Gallup), devenu membre de The Associates et des très New wave smart Lotus Eaters), Porl Thompson – entre autres- tous amis depuis le lycée de Crawley et les débuts Easy Cure en 1978… Cette tendance se vérifie tout au long de la discographie du groupe.

Robert Smith , juillet 2026 (c) Agnès Freling/ Dark Globe
Disintegration en clef de voûte
C’est un (presque) hasard qui me fit à nouveau croiser Robert Smith . J’étais plus âgé. J’avais 36 ans. Ce qui a amené une différence de comportement avec le « côte à côte mutique » 16 ans plus tôt. Je m’étais risqué ce soir là , avec quelques camarades , au delà des barrières de la zone vip du concert et , par le fruit de relations locales et internes à l’organisation, nous passâmes… C’était en 1998, dans l’espace des arènes de Nîmes – déjà! – réservé aux artistes et leur staff. The Cure avaient joué avec des formations qui m’avaient laissé indifférent ( Sinclair et Louise Attaque) . Ceux qui m’intéressaient étaient les anglais…La rencontre avec Smith, je ne m’y attendais pas. Elle fût fugace, de quelques minutes, mais le souvenir est vif. Apercevant les musiciens de The Cure, j’avisai Smith qui s’appretait à disparaître. Je lui tendis la main , à mon propre étonnement, risquant quelques phrases construites d’abord banales, puis osant un point de vue comparatif entre Disintegration (1989) – joué ce soir là- et Wild Moon Swings ( 1996), dernier album du groupe et, à ce jour, dernier The Cure que j’aie acheté ( à l exception de Songs of a Lost Word). Wild Moon était, selon moi un lp qui ne tenait pas en face de ceux de Blur ( en particulier) , lesquels me paraîssaient alors le nec plus ultra des productions britanniques… Nous étions en pleine Brit- Pop , est ce que The Cure n’était pas en perte de vitesse ? Smith m’avait poliment souri, sans me donner de réponse claire. Je m’étais senti gêné, desorienté par mon culot ! « Did you enjoy the show ? » » Of course ! Yes I did! » . Puis deux mots en français, langue parlée par Robert Smith. Et toc! Remets toi à ta place! Puis le front man avait signé des autographes non loin du bus du groupe – ce que je ne demande jamais. J’étais resté un peu sur ma faim… Mais je me prenais pour qui ? Et si mon point de vue était totalement bidon , y avais- je seulement pensé ? Smith s’était éclipsé discrètement.
Disintegration, j’y reviens trente ans après cette soirée The Cure, montre, à mon point de vue, les prémices d’un « chant du cygne » de Robert Smith. C’est aussi le sommet de son art pour ce qui concerne la part la plus sombre de son song writing. Toutes les clefs sont là. Quand tu écoutes ce disque tu es figé sur place. Il comporte des réminiscences de 17 seconds et Pornography. En plus musclées , moins sécrètes que dans Faith. C’est à dire mises en formats très efficaces parce que The Cure maîtrise, à ce stade, l’équilibre entre « mur du son gothique » et art de la mélodie pop. Le tout est hautement émotionnel, ce qui est une caractéristique des compositions du groupe et du tempérament de Smith en particulier. Smith est un émotionnel et un romantique. A fleur de peau il parle souvent de trouver les moyens de sauver sa peau. Les chansons optimistes sont périphériques à son œuvre. Son centre est semblable à une architecture de cathédrale ( gothique) dans laquelle tout résonne…
Je ne connais pas en détail la vie personnelle de Robert Smith… Je sais qu’il est marié avec la même compagne depuis longtemps et que le couple n’a pas d’enfant. Par choix qui procéderait d’un point de vue antinataliste… Smith ne se considére pas particulièrement heureux d’être sur terre et il n’a pas le désir de donner la vie. C’est un peu spécial à mes yeux , mais le couple Mary / Robert Smith donne , quoiqu’il en soit, une image de calme et de stabilité. L’homme , plutôt grand, a parfois un air embarrassé, comme s’il hésitait… Il me paraît contemplatif et sujet à moultes questions qui se traduisent dans ses textes…. Il a pris du poids au fil des ans. La boisson y est pour quelque chose, selon ses propres mots. Sa stature , sa carrure , depuis quelques années, lui donnent un air massif qui pourtant ne l’impose pas frontalement à son public. Il se tient de biais… Quel rapport avec l’écriture de Smith , me direz- vous? J’y viens. Il me semble que l’ artiste, très doué, a écrit ses grands albums en lien avec lui-même , comme des miroirs, et au gré des préoccupations de sa propre vie . Ceux là sont les meilleurs de la discographie de The Cure…

Sortie et fin de cure
Quand il y a du creux chez Smith, l’inspiration est moindre . The Cure sont moins captivants, même si la musique – qui reste schématiquement simple- fait preuve de virtuosité dans son registre ou , à minima, d’un savoir faire remarquable . Je dirais que c’est typiquement le cas de Bloodflowers ( 2000). « The last day of summer », »Where the birds always sing » possèdent ce son de guitare qui a fait école … Reconnaissable et souvent imité avec profit : ne pas sous estimer le jeu de guitare de celui qui vit Hendrix à l’île de Wight. Dont acte . Pour autant , ces titres ne sont pas indispensables à votre discothèque…
Il y a deux ans , alors qu’on attendait rien de The Cure, devenu mega groupe New Wave ( étiquette pas terrible en fait) , donnant beaucoup de concerts, Robert Smith, après 16 ans sans lp enregistré, a réussi un retour qui marquera les annales du rock. Je le garantis . Songs of à Lost World est aussi beau qu’inespéré. Huit titres ( corpus magique pour The Cure) qui sont à raccrocher à Disintegration et Bloodflowers ( décidément ! ) et par extension à la première trilogie froide… Leur thématique n’a rien d’anodin ni d’artificiel. Ce qui est abordé ce sont les questions de la vie et celles de l’art. Les deux liées. Robert Smith a abordé toute sa vie en artiste.
Il a annoncé cette année deux prochains lp à venir, qui vont prolonger le propos de l’opus de 2024. Après Smith arrêtera la carrière du groupe . En 2029, The Cure aura terminé son œuvre nous dit- il . Smith, né en 1959, aura 70 ans… Comme le temps passe . Nothing left but faith ? Robert Smith est « un homme charmant » et Morrissey ( il l’avoua) n’était pas vraiment sérieux quand il lui envoyait des piques par voie de presse.
Enfin il ne faut pas oublier une chose: un grand artiste est toujours un homme seul, quand bien même est- il entouré . Ce qui fascine ou attire celles et ceux qui viennent le voir , le lisent ou l’écoutent, ils/ elles le vivent par procuration. L’artiste le vit directement, tout son art étant une tentative de composer avec.
*Malice était le nom du premier groupe de Smith/ Tolhurst/ Dempsey et quelques autres.
Photos de R.Smith par (c) Agnès Freling

Adepte de Telecaster Custom et d’amplis Fender. Né en 1962 – avant l’invention du monde virtuel – pense que la critique musicale peut-être un genre littéraire, objet idéal pour un débat en fauteuil club millésimé.