Portrait groupe Flunk sur un pont

La dernière fois que nous avions (physiquement) croisé Flunk, c’était à l’occasion de leur concert du 14 Février 2020 au Lexington à Londres. Le groupe d’Oslo célébrait alors les vingt ans de son premier album, For Sleepyheads Only dans la capitale britannique. Au fil des discussions, il apparaissait néanmoins que l’écriture d’un nouvel album était déjà bien entamée et une sortie programmée pour le printemps 2021. Mais ce soir là, que ce soit le groupe ou nous-mêmes, nul ne pouvait spéculer sur la pandémie qui débarquait et priverait Flunk ou des milliers d’autres musiciens de la scène pour déjà plus d’un an. Malgré tout, la situation n’affectera pas la production du disque puisque celui-ci, intitulé History of Everything Ever, sortira, comme prévu, le 28 mai 2021; l’occasion pour nous de programmer une interview avec tout le groupe (Anja Øyen Vister, chant, Jo Bakke, guitares, Ole Kristian Wetten, basse et Ulf Nygaard, programmation et chant) et ainsi de constater le chemin parcouru depuis leur album séminal, d’évoquer leur gestion créative de cet entre-deux particulier qu’est la pandémie et, en filigrane, d’en apprendre plus sur leur manière de composer. Pour la première fois, nous avons filmé et monté notre entretien. Vous pourrez ainsi, selon vos compétences en anglais (nous avions bien trop la flemme pour sous-titrer la vidéo), regarder celle-ci ou lire le transcript en français en dessous. Gros bonus, Flunk a interprété en acoustique deux titres du nouvel album à retrouver dans la vidéo (« Midsummer » à 06 minutes 20 et « I Get You » à 19 minutes 20).

Le groupe a désormais plus de vingt ans. Qu’est-ce qui vous fait continuer à faire de la musique ensemble? 

Anja: Nous ressemblons désormais à une étrange famille. Et quand tu aimes faire de la musique, il est difficile de s’arrêter. Nous avons aussi beaucoup tourné et c’était une expérience vraiment agréable. Mais peut-être que nous sommes juste désormais trop vieux et qu’il nous est devenu trop difficile de nous arrêter. Donc nous continuons.

Jo: Et puis pourquoi nous arrêter?

Ulf: Continuer nous permet de voyager.

D’un point de vue créatif, comment s’est déroulé cette année de pandémie pour Flunk?  

Anja: C’était une situation à la fois pratique et compliquée. Nous avions de toutes manières décidé d’écrire un nouvel album donc nous n’avions pas programmé de nouveaux concerts. Et de ce point de vue, c’était vraiment commode. Par contre, nous avions prévu d’enregistrer ensemble, notamment les voix. Mais la Norvège a débuté un confinement très strict le jour même où nos enregistrements devaient débuter. Donc la plupart de ceux-ci ont été réalisés au domicile de chacun d’entre nous durant l’année passée, en nous échangeant les fichiers audio au fil du travail. Le nouvel album a sans doute été réalisé de manière bien plus isolée que ce que nous espérions parce que nous devions rester chez nous.

Ulf: D’un point de vue pratique, je ne crois pas que cette situation a changé grand chose, à l’exception peut-être du résultat: l’album est sans doute plus sombre que ce que nous avions imaginé.

D’un point de vue pratique, je ne crois pas que la pandémie a changé grand chose, à l’exception peut-être du résultat: l’album est sans doute plus sombre que ce que nous avions imaginé.

J’ai regardé cette interview sur YouTube dans laquelle vous expliquiez que vous aviez enregistré en studio pour Lost Causes (5ème album du groupe et chroniqué ici, NDLA) mais que cette expérience ne vous avait pas vraiment satisfait? Pour quelles raisons? 

Anja: C’est difficile de répondre. Je crois que collaborer avec une personne supplémentaire qui enregistre et qui t’explique que tout doit être réalisé d’une certaine manière et dans un certain laps de temps nous est difficile. Cela ne correspond pas à notre manière de fonctionner et il nous est difficile de laisser quelqu’un d’autre interférer avec notre musique.

Ulf: Tu perds le contrôle de certaines parties du projet. Personnellement, c’est une situation assez difficile pour moi d’enregistrer en studio car je ne connais pas les notes, je ne connais pas le vocabulaire approprié et je n’ai jamais vraiment voulu prendre la peine d’apprendre. Donc, je trouve cela assez compliqué de communiquer avec quelqu’un d’extérieur au groupe.

Ole, tu es musicien professionnel et tu as rejoint le groupe en 2013. Comment t’es-tu intégré à l’équation Flunk?  

Ole: Je pense que je suis à la base quelqu’un qui aime travailler en groupe donc c’était un environnement familier.

Anja: Ole est aussi un génie du studio et il imagine toujours des sons à la fois originaux et magnifiques pour Flunk, sans oublier son projet solo (appelé OK Wetten, NDLA).

Ole: Je joue principalement de la basse pour le groupe mais j’aime aussi beaucoup travailler avec des synthétiseurs, créer des atmosphères, des bruitages étranges pour Flunk.

Pourriez-vous me décrire le processus de création du nouvel album History of Everything Ever?  

Anja; Quelqu’un nous a demandé d’écrire une chanson pour intégrer un projet artistique qui aurait dû être envoyé sur la Lune. Nous avons donc composé « Down Here, Moon Above » mais le projet a été abandonné faute de financements.

Ulf: Je ne suis pas certain que le projet soit totalement enterré. Il est lié à Space X et je crois que le commanditaire travaille encore dessus.

Pourquoi ce titre pour ce nouvel album: History of Everything Ever

Anja: Nous vieillissons et avec l’âge, tu réfléchis plus à ta vie dans sa globalité, à ce chemin qui t’emmène du début jusqu’à la fin. J’ai l’impression que, plus le temps passe, plus tu as des choses à raconter et de façons de voir ta vie. Au moment où Ulf a suggéré ce titre, j’ai pensé que c’était une très bonne proposition qui correspondait bien à la manière dont je considérais mon existence à cet instant.

Ulf: Écrire un disque est une expérience extrêmement stressante pour moi. J’ai toujours cette impression qu’il pourrait s’agir de notre dernier album et que je vais mourir en le terminant. (rires) Lost Causes était un nom approprié pour un dernier album et je pense que c’est aussi le cas de History of Everything Ever… Mais je suis sérieux, j’ai vraiment ce sentiment à chaque fois. Il m’est tellement difficile de sortir un album.

Écrire un disque est une expérience extrêmement stressante pour moi. J’ai toujours cette impression qu’il pourrait s’agir de notre dernier album et que je vais mourir en le terminant.

Je trouve votre album précédent Chemistry and Math très homogène dans son ambiance tandis que History of Everything Ever me semble plus éclectique. 

Anja: J’aime quand les choses ne sont pas tout à fait traditionnelles mais un peu étranges même s’il s’agit plus de l’atmosphère qui traverse les chansons. Au niveau de l’album, c’est un processus, un mélange assez complexe. Mais je crois qu’Ulf et moi étions tombés d’accord sur le fait que cet album pouvait être plus hétérogène.

Ulf: Je pense qu’au début, nous sommes toujours d’accord sur le fait que l’album devrait toujours être plus abstrait. plus électronique, plus éclectique….Mais au final, il en ressort ce qu’il en ressort. (rires)

Portrait noir et blanc Flunk

Photo: Mikaela Berg

Pourquoi avoir choisi de reprendre « Ashes to Ashes » de David Bowie cette fois-ci? 

Anja: C’est une chanson triste mais en même temps, elle dégage tellement d’énergie qu’elle te donne envie de danser et de pleurer en même temps. Nous avons toujours eu envie de la sortir pour notre soirée de Noël mais nous n’y sommes jamais arrivés. Donc nous avons décidé de la finaliser pour notre nouvel album.

Jo: C’est un morceau extrêmement difficile à jouer.

Ulf: C’est l’une des meilleures chansons de Bowie. Quant à la production, c’est aussi probablement l’une des plus parfaites au monde, au même niveau que la version originale de « Blue Monday » de New Order.

Il y a beaucoup de cordes et de piano sur History of Everything Ever .

Ulf: En 2018, nous avons joué en concert avec le Bydgoszcz Military Orchestra en Pologne (le reportage à ce sujet se trouve ici, NDLA). Ole a beaucoup travaillé avec les musiciens de l’orchestre à cette occasion pour réinterpréter nos morceaux. C’était donc une évolution naturelle pour le son de Flunk et avoir Ole dans le groupe nous permet de profiter de l’ensemble de ses compétences.

Ole: Mon travail au sein de Flunk consiste aussi à proposer beaucoup de différentes options à Ulf pour la composition des morceaux.

Est-ce que vous pouvez savoir qui est à l’origine du morceau selon que les titres soient acoustiques ou électroniques? 

Ulf: Il m’est difficile de me souvenir de tout ce qui date d’avant la pandémie. Jo a imaginé pour l’occasion des boucles de guitare. Nous avons aussi une petite banque de sons de guitares acoustiques dans laquelle nous piochons. Ce n’est pas toujours le cas mais la plupart du temps, lorsque nous débutons avec cette base, les morceaux finissent par être acoustiques. Le truc, c’est aussi que lorsque tu passes deux à quatre ans à imaginer un album et que tu travailles dessus presque quotidiennement, tu arrives à un point où tu n’en peux juste plus. L’unique solution est de remixer les morceaux et c’est souvent ainsi que les morceaux électroniques apparaissent.

Lorsque tu passes deux à quatre ans à imaginer un album et que tu travailles dessus presque quotidiennement, tu arrives à un point où tu n’en peux juste plus. L’unique solution est de remixer les morceaux et c’est souvent ainsi que les morceaux électroniques commencent apparaissent.

Qu’est-ce que vous a influencé durant la production de History of Everything Ever?

Ulf: J’ai beaucoup écouté Lana Del Rey ces dix dernières années et « Under the Cover » est basé sur un de ses riffs même si c’est une progression d’accords assez communs.  Au final, « Down Here, Moon Above » parle de la pandémie. Je lisais1984 de George Orwell à l’époque et je pense que cela transparaît au niveau des paroles. La phrase « Down here, the night shift takes place, under the street lights »  représente le personnel hospitalier qui prend son travail de nuit dans un environnement austère.

Comment vous partagez-vous justement la rédaction des paroles? 

Anja: Ulf est le cerveau pour les paroles. Après, ça dépend des situations. Il vient parfois avec des paroles déjà terminées. Tandis que lorsque j’ai une idée, je peux amener une partie des paroles, des mots ou une bonne accroche qu’il affine par la suite, à laquelle il donne du sens. Son vocabulaire en anglais est meilleur que le mien. Je suis plus dans l’alliance du son des mélodies avec les mots et les sensations que cet ensemble peut apporter. Il y a ce processus d’échange dans lequel Ulf et moi amenons chacun notre touche pour arriver à un résultat satisfaisant. Je sais qu’il y a d’autres artistes qui préfèrent les sonorités et les sensations sans se préoccuper particulièrement du sens mais c’est bien d’avoir les deux.

Ulf: Anja et moi nous comprenons. Mais j’ai un problème lorsque je suis incapable d’interpréter ce que j’écris. Je crois que le sens devrait être explicite lorsque le texte est couché sur papier. Même si dans le même temps, je sais que lorsque Sigur Rós chante en islandais ou dans ce langage qu’ils ont inventé, le résultat est merveilleux. Mais je reste coincé dans un monde où les mots doivent avoir un sens. Nous avons aussi des chansons avec des mots imaginés mais la manière dont ils sont composés est porteuse de sens.

Je sais que lorsque Sigur Rós chante en islandais ou dans ce langage qu’ils ont inventé, le résultat est merveilleux. Mais je reste coincé dans un monde où les mots doivent avoir un sens.

Quelle a été la partie la plus difficile dans la production de l’album? 

Jo: Le finir!

Anja: Je suis d’accord. Parfois, il faut savoir s’arrêter et laisser le disque devenir ce qu’il doit être. La chose la plus difficile pour moi est de me dire que ça suffit. Si j’étais seule, je ne serais même pas capable de sortir un single! (rires).

Ulf: Si tout dépendait d’Anja, il n’existerait qu’un seul EP de Flunk avec un seul morceau dessus! (rires)

Ole: Savoir finir est un problème assez commun en fait.

Jo: Oui, tout à fait. Tu ne seras jamais capable de finir quoi que ce soit si tu te poses constamment la question de savoir si tu peux faire mieux ou différemment. À un moment, tu dois juste avancer.

Quel est votre chanson préférée sur History of Everything Ever

Ulf: En ce moment, « Midsummer ».

Anja: J’ai besoin de regarder sur le disque…. Je dirais que « Midsummer » est un morceau acoustique spécial mais j’apprécie aussi lorsque nous allons un peu plus loin…. « Pullover », « Fate », sont des chansons un peu plus étranges, excentriques que j’aime beaucoup ainsi que « Cute Fluffy Things ». (ennuyée) Ça fait quatre titres au lieu d’un…

Ulf: Soit presque la moitié de l’album! (rires)

Jo: J’aime la chanson numéro…. 9!

Anja (elle prend l’album et vérifie): « I Get You » ?

Jo: Ouais, ce morceau est pas mal! Je l’aime bien! (rires) Tu me couperas cette partie de l’interview, hein? (rires)