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Pink Floyd & Syd Barrett / See Emily Play… un joyau de pop psychédélique pour le mois de mai…

En mai quoi de mieux que de se pencher vers ce printemps des possibles que chanta Syd Barrett en 1967 quand, en pleine possession de ses moyens créatifs, il était aux commandes d’un Pink Floyd qui surferait très vite ( et très haut) sur la vague psychédélique des mid sixties? « See Emily Play » illustre idéalement cette intense période créative et de jeunesse. C’est le second single du groupe anglais qui vient après « Arnold Layne », paru deux mois plus tôt en mars 1967, un titre fracassant qui plaça instantanément le groupe de Cambridge parmi les espoirs de la pop anglaise du moment. Chanson pop d’une rare inventivité, « See Emily Play » est un joyau de 2,53 minutes qu’on trouva dans les bacs britanniques le 16 juin 1967, distribué par Columbia – EMI qui avait flairé un nouveau tube jailli de l’esprit de Barrett. Une semaine plus tard elle traversait l’Atlantique…

Barrett, qu’on connut un peu facétieux avant d’être taiseux et confus, s’est plu un temps à raconter que l’idée lui en était venue d’un rêve qu’il avait fait…« Alors que je dormais dans un bois après un concert dans le Nord de l’Angleterre, j’ai rêvé d’une fille approchant parmi les arbres, criant et dansant. C’était Emily. » dit-il à la presse, selon ce que rapportent deux de ses biographes sérieux dont Julian Palacios dans Syd Barrett et Pink Floyd, Dark Globe (2016). De façon plus certaine, la composition du single débuta lors de répétitions du groupe le 6 mai 1967, préparatoires à un concert prévu dans la foulée. Pour ce qui est du personnage féminin, Barrett s’est très probablement inspiré de Emily Young ( qui deviendrait ensuite une célèbre sculptrice), alors une adolescente fréquentant la London Free School de Notting Hill et qui croisa dans ce secteur les membres du Pink Floyd ( moyenne d’âge 21 ans à l’époque). Très impliqués dans tout ce qui changeait des habitudes et conventions anglaises, les Pink Floyd de 1966/67 jouèrent plusieurs fois dans ce quartier au All Saints Church Hall, en soutien à l’établissement scolaire peu conventionnel… Le contexte avant-gardiste et utopiste des lieux amenait à se croiser jeunes gens, étudiants et artistes œuvrant au développement d’une contre-culture active. Barrett remarqua très certainement Emily dans ce petit milieu turbulant où chacun se parlait volontiers. La jeune fille bohème et aristocrate, issue d’une grande famille, l’inspira, bien que de son côté Emily Young ne confirma pas, quelques années plus tard, de véritables rencontres avec les musiciens du Floyd…

Emily Young en 1967 , photomaton ( auteur inconnu ) (c) pinterest

La chanson est jouée la première fois le 12 mai, dans un spectacle intitulé Games for May – Space Age relaxation for the climax of Spring, donné au Queen Elisabeth Hall de Londres. Effets visuels et sonores présidèrent à la représentation, avec en particulier des projections d’images et des jeux de lumières novateurs (coucher de soleil, parterre de fleurs, bulles de savons etc…). Ce qui s’appelle une expérience artistique et sensorielle!

See Emily Play raconte ou plutôt suggère de manière très poétique et romantique , l’évolution d’une jeune fille dans un paysage de forêts plus ou moins accueillantes… Emily s’y perd. Elle est à mi chemin de l’enfance et du début de l’âge adulte, dans une période de transition, de passage qu’elle ne sait comment prendre. L’adolescente joue et s’égare, comme le souligne Robert Chapman dans A Very Irregular Head, sa biographie de Barrett qui fait date. Les vers et strophes du refrain sont proches de la comptine, ce qui raccroche la chanson à la thématique de l’enfance. De plus, l’illustration de pochette, signée par Syd Barrett, est un dessin qui va aussi dans ce sens. On y voit une locomotive qui transporte des voyageurs dans un wagon et qui sont tous des enfants d’allure joyeuse… Tout irait bien dans le meilleur des mondes…

Y a -t’il d’autres « messages » dans la chanson ? Probablement. Emily – dont le modèle reste donc une adolescente de 15 ou 16 ans – est un personnage qui va au hasard, s’interroge, traverse des états d’âme contraires, voire hésite entre plusieurs tendance de sa personnalité. Citons Barrett: « Emily tries but misunderstands / She’s often inclined to borrow somebody’s dreams till tomorrow. » Typique! quand bien même la jeune Emily est -elle symboliquement une reine du mois de mai, célébrant le printemps selon certains rites païens présents dans la tradition britannique – aspect avancé par Julian Palacios.

En regard du style d’écriture de Barrett, Palacios trouve dans le texte des échos littéraires se référant au Prometheus Unbound (1820) de Percy Bysshe Shelley, dont « Astronomy Domine » ( de Barrett toujours, mais sur The Piper at the Gates of Dawn) relève également selon lui.

Quoi qu’il en soit, cette chanson d’un Barrett très cultivé et lettré, il est vrai, nous conduit dans une ambiance de rêve, hors temporalité et dans un univers féérique. La jeune fille qui traverse les bois, devient toutefois au dernier couplet beaucoup moins légère ou insouciante. On peut voir en elle Ophélia de Shakespeare ( Hamlet) qui se perd corps et âme – toujours selon l’analyse de Palacios… En mai, tu ne fais pas forcément tout ce qu’il te plaît, dira t-on de notre côté.

Musicalement, l’entrée dans la chanson se fait par un glissando de guitare électrique, façon souvent utilisée par Barrett. La batterie martèle le tempo et l’orgue de Richard Wright vient produire un effet d’ étrangeté. L’intro se termine avec la basse de Waters, juste avant le début du chant. Barrett se fait narrateur et chanteur avec sa voix caractéristique et un accent so british. Il est accompagné sur les refrains par Waters et Wright, la tessiture de ce dernier étant très proche de celle du lead singer. Les passages guitare/orgue avec chambre d’écho, participent grandement au style psychédélique , tout comme les slides de guitare, la distorsion mixée en retrait et la place importante donnée aux claviers. Ceci bien plus que dans le single « Arnold Layne », enregistré seulement deux mois plus tôt. Les expérimentations ( impossible à rejouer sur scène) ne manquent pas, comme celle de l’arpège de piano accéléré au son de style bastringue, placée avant la reprise du couplet…

Games for May (titre originel) devient See Emily Play  lors des sessions studio entre le 18 et le 21 mai 1967. Le groupe a raccourci sa durée pour le format 45 tours. C’est Norman Smith qui est à la production aux Sound Techniques Studios réservés par le label Columbia EMI UK. Des titres du Piper ne sont pas encore terminés et le groupe retournera très vite en studio pour boucler l’album. Le label a senti le succès avec cette chanson et il ne veut pas trainer. Le single sort le 16 juin 1967 avec « The Scarecrow » en face B. Quelques jours plus tard le titre paraît aux USA, plaçant le Pink Floyd parmi les jeunes groupes anglais archi prometteurs… Ce succès mérité va cependant bientôt peser sur les épaules du jeune leader Pink Floydien, et la charge s’avèrera beaucoup trop lourde… Le premier lp ne tarde pas à être à son tour dans les bacs. Le Pink Floyd de Barrett, en deux singles et un album, est désormais parmi les nouvelles stars d’un rock en mouvement et mutation.

La presse anglaise de mai 1967 accueille très positivement le single pourtant mystérieux à bien des égards. Les critiques participent à la large diffusion du 45 tours. Le disque grimpe dans les charts et reste 6 semaines en première place au Royaume Uni…John Peel le diffuse souvent dans son émission, ce qui le place également dans le top des charts radiophoniques. « See Emily Play », « Arnold Layne » sont des réussites qui marquent le public, lequel ne comprend pas toutefois pourquoi ces chansons ne sont pas , sur scène, jouées de la même façon que sur les disques qu’il écoute et qu’il a achetés…En effet les sets du Floyd de fin 1967 sont soniques et sauvages! Il suffit d’écouter les enregistrements « pirates » des dates nord européennes de septembre pour se rendre compte du fracas sonore que produit le groupe, lequel s’engage souvent dans le longues expérimentations sonores (cf Live in Stockholm 10/9/67). Au TOTP, toutefois, le groupe mime la chanson qui est entendue par les auditeurs de façon identique à celle du 45t . En Novembre 1967, malgré les débuts de troubles plus ou moins imprévisibles chez Barrett, le groupe passe à la télévision Nord Américaine où il réalise deux play backs sans surprise et donne de courtes interviews.

Après le départ forcé de Syd Barrett en avril 1968, remplacé par David Gilmour, le groupe rééditera ces singles dans des compilations du début 1970 ( Relics en particulier). Ces albums qui se vendront très bien, feront découvrir à une nouvelle génération, plus jeune, les hit singles des premiers mois du Pink Floyd. Economiquement ils rapporteront des royalties bienvenues à leur auteur en panne totale ( et définitive) de créativité depuis ses deux albums solo enregistrés grâce à l’aide de Gilmour… En 1975, dans WYWH, lp largement consacré à Barrett, Rick Wright fera une citation de See Emily Play… Ce joyau de pop psychédélique ( repris récemment par The Damned) est classé parmi les chansons majeures qui ont influencé le Rock au travers des décennies…

Vidéo non officielle. Création(c) Heavenlyblueorange

Image mise en avant , Pochette originelle du 45t (c) Columbia Emi / Poster promotionnel 1967 (c) Columbia Emi

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