Monument Ballet
Soir de fête nationale, depuis le haut des arènes la nuit doucement violette tombe sur les pierres antiques, ocres, qui s’assoupissent, pensent-elles, sous les volutes dessinées par les passereaux du crépuscule. La scène offre une vue sur la grande panoplie musicale qui va se déployer, le piano Fazioli de Nick trône, seul pour l’instant, en majesté, au milieu de cet espace habillé d’une musique de fond, playlist aérienne et gracile, légère, vespérale, nimbée d’une légère brume artificielle, on aperçoit, à droite du piano, les futurs outils de combat du génial Warren Ellis, le compagnon mauvaise graine de si longue date, des cuivres en majesté accompagnent l’ensemble, un classicisme scénique rare…Et l’on attend, presqu’engourdis par ce soir mauve d’été, délicieux de demi-silence et de recueillement : c’est Nick Cave tout de même. On en viendrait presqu’à murmurer les vieilles références : « Tu te souviens de son apparition hallucinée dans les Ailes du désir de Wim Wenders ? »

Monument dans le monument.
Stature du commandeur.
Soudain rugissent les lumières, elles viennent cracher leur sang rouge sur les pierres, trois choristes souls se hissent au-dessus des cuivres et des claviers, les Bad seeds, graines survivantes vont germer entre les pierres millénaires, Warren Ellis, barde au vent prend sa place à demi-assis entre ses instruments épars, Nick cave apparait, d’une ampleur unique, élégance bondissante : voici donc venu le tonnerre en ce soir d’été si clément !
C’est désormais dans cette forêt de sidération collective que les deux heures qui viennent vont nous entrainer : « Get ready for love ? » morceau inaugural qui, comme une promesse, fend l’armure classique pour nous projeter tous dans la fosse, à l’image de Nick cave, prophétique, harcelant de ses allers-retours l’avant-scène, s’offrant aux bras et aux mains du public, au sens propre. En retour sa voix de gorge et de caverne déchire définitivement le crépuscule nîmois. Nous sommes dès le premier morceau submergés, désarçonnés, engloutis.

Il y a de grandes vagues dans les cœurs et les chœurs.
Les hautes et furieuses eaux du rock seront, deux heures et quart durant, déchainées, hommes et femmes de peu de foi, nous avons cru sombrer mais le prédicateur du soir nous tient par la main au dessus des vagues et les Bad seeds en apôtres fidèles lancent leurs filets entre les registres et les styles, du punk au rock, du rock au croon confidentiel : « From her to eternity, Wild God , Jubilee street, weeping song , Carnage »…L’incarnation de l’artiste, de lyrique à tragique, est d’une puissance fulgurante, alternant le dialogue confidentiel main dans la main avec le public et les mélodies lointaines, envolées, exilées loin là-bas dans sa douleur d’homme et de père endeuillé.

Ce concert-cérémonie célèbrera le sceau du génie musical de Nick cave et de ses Bad seeds, leur maitrise musicale marchant CÔTE À CÔTE avec la courtoisie discrète du talent qui n’a plus rien à prouver qu’à s’offrir sans condition dans une prestation exceptionnelle et affamée dont nos paupières brûlées se souviendront.
Le monument antique, ce soir-là précisément, s’est mué, par la parole alchimique d’un immense artiste en cathédrale, front contre front les pierres de taille romaines ont pris l’atour de dentelles minérales.
Ce soir de juillet, ce fut un festin sacré.

vidéo (c) info4allat / photos (c) Agnès Freling & François Dufour – DarkGlobe

On devrait toujours être légèrement improbable (Oscar Wilde).