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Insight

C’est comme çaaaa (lalalala )…ou pas?

Pour qui s’en souvient, Jack Lang a joué un rôle absolument crucial dans l’explosion de la carrière des Rita Mitsouko, avec le financement et l’élaboration du clip de « Marcia Baïla », promu vitrine des institutions culturelles publiques, transformant un groupe alternatif et la veille encore indépendant, en un incontestable phénomène populaire, particulièrement représentatif de ce qui devient sous la gauche une véritable entreprise de culture d’état, par la distribution de subventions très sélectives voire amicales, tuant désormais dans l’œuf toute velléité de véritable révolte ou de réelle rébellion chez les artistes en tout genre, dont le combat de leur vie devient alors, avec l’arrivée de cette manne, de manger à la gamelle !…

  Une phrase un peu longue, certes, mais pour une introduction qui a l’ambition de faire déjà thèse, antithèse et synthèse : discourons à présent sur la méthode !

  Ladite tactique gouvernementale est vite rodée, la pratique vite comprise par les concernés, certains y seront des champions : il suffit aux artistes « engagés » de montrer les crocs et de faire le méchant, pour que le message soit aussitôt entendu par les institutions et recevoir le susucre qui fera d’eux des bons toutous au service du pouvoir et de la paix sociale, à l’aune de l’avènement d’un politiquement correct bientôt triomphant…

  Un principe érigé en système ! Tandis que les artistes irréductiblement transgressifs, utilement dérangeants et indécrottablement contestataires —comme le sont seuls les artistes dans l’âme — se verraient, eux, en corollaire irrémédiablement condamnés à croupir dans leur garage, sinon persécutés. Pas de réelle alternative pour les véritables alternatifs ! Cependant les apparences
de la subversion étaient sauves et la ville tranquille… Le subversivement correct était né, les ondes prêtes à se saturer de punk variété et de rap — les futurs rappeurs n’étant pas les derniers à s’inventer opportunément une fibre artistique pour parasiter le système… et lobotomiser les mélomanes.

 
Plaisanterie mise à part, revenons aux faits, c’est-à-dire à la source… En 1984, sort le premier album des Rita Mitsouko : le single peine à percer en radio et pour le lancer définitivement, le duo et Virgin — leur maison de disques — veulent frapper fort ! Pour compenser une production coûteuse, le ministère de la Culture injecte une subvention capitale, qui permet de boucler le budget et d’offrir au réalisateur choisi, soit Philippe Gautier, ce qui passerait pour une liberté totale de création : « Marcia Baila » sera le laboratoire de l’avant-garde culturelle du moment — pour ne par parler de « chouchous du régime » ; y collaborent deux étoiles montantes de la mode française — Jean-Paul Gaultier et Thierry Mugler —, ainsi que les peintres de la Figuration Libre, un mouvement pictural également soutenu par l’époque Lang — ce sont les artistes Ricardo Mosner, Xavier Veilhan et Hervé Di Rosa qui se chargent des décors. La validation de cette démarche par l’État ne s’est pas limitée au chèque de subvention, mais s’achèvera par une consécration au Louvre par le pouvoir : un showcase privé et une projection du clip y sont organisés en présence de Jack Lang et du président François Mitterrand, et cette reconnaissance institutionnelle n’est pas pour rien dans la carrière des Rita, propulsant dans la foulée la vidéo sur les écrans de télévision. Vidéo par ailleurs incontestablement réussie, qui devient une référence absolue, permettant au single de s’arracher à plus d’un million d’exemplaires.

La démarche n’a sans doute en soi rien de très reprochable, elle n’ôte en tout cas rien au talent des artistes. Peut-être un peu à leur mérite, justifiant alors probablement qu’un bémol se fasse toutefois entendre parmi le concert de louanges légitimes que suscite la perte de Catherine Ringer aux yeux de l’opinion publique.

Même si là n’est pas la question, je confesse que je n’ai jamais été un grand fan des Rita, trop maniérés à mon goût, mais ils ne m’ont jamais fait saigner les oreilles non plus… Et à mes yeux, « C’est comme ça » reste leur succès le plus digne d’être qualifié de rock au sens où je l’entends (c’est à dire sans boules Quiès) : je les écoute toujours sans réel déplaisir sur Radio Nostalgie, entre Lio, Jeanne Mas, Indochine et Plastic Bertrand. Les Rita ne m’ont jamais fait ni bien ni mal, mais si 40 ans après on m’a soufflé d’écrire cet article nécessaire, quitte à passer pour un esprit chagrin voire un vieux réac, c’est aussi parce qu’il y a quarante ans que je le dis ! Et je ne suis d’ailleurs pas tout seul à m’interroger, puisque Fred Chichin lui-même me rejoint.

  Pour qui s’en souvient (bis), dans les dernières interviews qu’il accorda à Libération ou Télérama, Chichin ne se montra pas tendre avec le système, reconnaissant que les Rita eux-mêmes s’y étaient peut-être brûlé leurs ailes d’anges : « On s’est fait piéger par le musicalement correct français. », ajoutant qu’il était dur « d’aller contre la société dans laquelle on vit. »  Selon lui, les Rita avaient servi d’« alibis culturels » aux grandes machines médiatiques, désireuses de se donner « une illusion d’ouverture » Conchiant ceux qui prenaient la musique en otage pour faire du militantisme — et le rap au passage, dont il assurait qu’il a « fait énormément de mal à la scène musicale française. C’est une véritable catastrophe, un gouffre culturel. »
Lui, revenait à ses bases : « Beatles, Léo Ferré et Prokofiev. » Cependant ses critiques ne ciblaient pas que le conformisme de l’industrie musicale.. mais aussi celui des subventions d’État ! Eh, oui !… Subventions d’État qu’il jugeait déconnectées de la réalité artistique, estimant par ailleurs que le gouvernement avait  » fonctionnarisé », les jeunes musiciens passant désormais plus de temps à remplir des dossiers d’aide administrative qu’à répéter dans leur garage, selon ses propres mots.   Nous voilà rendus ; je ne me ferai pas plus royaliste que le roi, n’en pensant ni plus ni moins : CQFD !

Paradoxe, confession ou ironie du sort ? Toujours est-il en conclusion et en résumé, que Chichin préconisait lui-même que l’art doive s’auto-financer par son public et par le risque, estimant que la dépendance à l’argent public tuait l’authenticité
artistique. Et je ne suis pas loin de partager cet avis, c’est tout, et c’est l’hommage décalé que je voulais rendre ici aux Rita.

  De quelle façon aider la culture et faciliter la vie aux artistes ? C’est un vaste débat ! J’aurais mille propositions à faire, mais personnellement je ne pense absolument pas que ce soit en subventionnant directement lesdits artistes : ça, c’est au contraire un principe malsain, c’est le principe même d’une culture d’état — je le répète — et ça va contre un autre principe tout opposé, celui d’une contre-culture ; contre-culture dont la société, conformiste par nature, a pourtant le plus grand besoin !… Subventionner l’artiste est peut-être la pire façon de nourrir la culture, mais c’est certainement la meilleure solution pour la pourrir de l’intérieur, à mon humble avis (fondé sur une certaine expérience de la chose, et je le dis d’autant plus aisément que de ce point de vue-là au moins, j’ai le c** propre).

Illustration , premier pressage dédicacé par Fred Chichin (c) image Le Bon Coin ( auteur inconnu)

Image mise en avant single(c) Virgin



 



 

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