Loading...
Insight

Dolores à Douharesse

13h, 25 mai 2023, s’affichent sur l’écran du smartphone ces coups de canif au jarret et au cœur :

Version 1 : Jean-Louis Bergheaud est mort dans le hameau de Douharesse sur la commune d’Orcival, Puy-de Dôme.

Version 2 : Jean-Louis Murat est mort au cœur de la chaine des Puys, à 15 minutes du col de la Croix-Morand.

Le 25 mai 2023 il y avait bien deux hommes morts sur les hauteurs d’Auvergne.

Comme John Ford l’évoquait, des deux versions du réel c’est la légende (arverne) qu’il convient de choisir. Murat fut un torrent des montagnes, éruptif et indomptable dont le flot translucide perçait à cœur. Bergheaud, lui, faisait son chemin dans les hautes herbes du Cezalier d’où il moissonnait les lumières jaunes et brûlantes d’été et la mélancolie des vallons volcaniques. Bergheaud  c’était l’enfance, les racines, la mémoire rurale, l’eau, l’air.

A Murat la chanson, le feu et la joaillerie lyrique, à Bergheaud les souvenirs, la terre et le minerai.

De ces deux silex a étincelé une discographie stratosphérique : Cheyenne Automne, Le manteau de pluie, Dolores, Le Moujik et sa femme, Mustango, A bird on a poire, Taormina (son préféré) notamment, le récent La vraie vie de Buck James révélait que le druide animiste n’avait rien perdu de sa superbe écriture et de sa radicalité mélodique. Maintenant il faut le croire, la mort de Murat le révèle : il était l’un des plus grands, l’un des plus intenses talents français, il était la forêt qui cache l’arbre chétif de la musique française.

Il se défendait de ce patrimoine, Jean-louis, « Je ne me sens toujours pas un chanteur français » affirmait-il, il s’était construit un abri de solitude contre la chanson française, « ce pays de la revanche des médiocres ». Tout là-haut à quelques encablures du Mont-Dore et à des années-lumière de la chanson française il avait fait de sa sensibilité d’écrire une forme d’insularité, le môme éternel s’était mué en reclus universel. Comme il le disait « entre Tarkovski et John Ford » il nous livrait à cadence infernale ses productions annuelles, radicales, épurées et foisonnantes de créatives saillies solaires et pluvieuses.

Murat, c’était la foudre d’Eros et Thanatos en chemise à carreaux.

La mode et le sens du vent, c’était pas par là que passait son véhicule, c’était pas son chemin de labour. L’héritage dont il avait fait son miel séminal il fallait le trouver entre Neil Young, Léonard Cohen et Dylan, Talk Talk et Tindersticks. A Clermont, on l’avait vu aux concerts de Massive Attack, de Morrissey notamment. PJ Harvey et Jennifer Charles d’Elysian Fields avaient participé aux éblouissants « Mustango » et «  A bird on a Poire ». Il y avait de sacrés caractères dans ses lettres de recommandation.

La francophonie et la chanson hexagonale, c’était pas par ici que passait le sillon de son âme non plus, il avait plus à dire ou plutôt « autrement » à dire, il avait étrillé Johnny, Téléphone, Renaud, les grands totems nationaux qui selon lui nous avaient relégués dans la nuit des productions musicales mondiales. Sa grammaire en effet parlait d’un arrière-pays difficilement accessible, complexe, exigeant, granitique.

Il n’y a pas d’autoroute par ici, pas chez lui. Il faudra continuer l’héritage sur les chemins étroits, sans lui et fidèlement.

« Comme tout est triste dans l’air »

photos dr. Julien Migneot.
3 comments
  1. Auzat

    Douharesse et le col de la Croix-Morand sont dans la massif du Sancy et pas dans la chaine des puys. Le Sancy est à 35 km au sud ouest de CLermont-fd.La chaine des puys est à 4, 5 km à l’ouest de Clermont-Fd. Les deux font partie du parc naturel des Volcans d’Auvergne.

  2. Deco

    Il y a bien entendu une chanson titrée Polly Jean sur l’album Mustango. Mais à ma connaissance pas de participation de PJ Harvey.

  3. ARARAT

    Quelques mois plus tard, Jean-Louis Murat me manque tant, et votre évocation de Bergheaud et Murat me fait chaud au coeur. Un talent multiple, il est unique dans le paysage musical français, je ne cesse de le découvrir, en ce moment je suis fascinée par le Cours ordinaire des choses et Taïga, je peux écouter des centaines de fois. Que devient son antre, son studio personnel unique, lui qui a disparu si soudainement et qui était si aimé en Auvergne, au Sancy et partout. Merci à vous, à tout ce que vous avez évoqué, superbe.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.