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Interview – Shuttle

Portrait Shuttle

Cela fait bien longtemps que mon inclination pour l’electro discoïde à tendance chétive et neurasthénique n’a plus rien du secret. Ma rencontre musicale avec Shuttle, jeune musicien suisse, dont le travail a déjà été évoqué dans ces mêmes pages, avait donc tout finalement de la chanceuse évidence. Elle se fit tout d’abord par l’intermédiaire de ce fameux et sacrément accrocheur « Boy » tout à la fois euphorisant et à la fragilité presque autistique; un titre qui remplissait toutes les cases du coup de coeur auditif moelleux et au charme direct. Que ce soit sur ce morceau fédérateur pour hédonistes refoulés et bileux ou dans les compositions suivantes du bonhomme, une direction musicale se découvrait, choisissant le registre d’une sensible naïveté et une forme de timide et volontaire maladresse pour s’épanouir. Si Grégoire, la tête pensante de Shuttle, semble malheureusement aux abonnés absents depuis quelques mois, il nous a assuré travailler sur de nouveaux morceaux qui sortiront entre l’été et la rentrée. Cochon qui s’en dédit.

Shuttle – J’habite à Fribourg, un canton bilingue. Les deux tiers de la population sont francophones et le reste germanophone. Il y a une culture alémanique très forte à Fribourg, plus que dans le reste de la Romandie. Mais j’ai grandi à Bulle, un endroit un peu plus rural en Gruyère, toujours dans le canton de Fribourg. C’est une petite ville de 25000 habitants qui s’est pas mal développée ces dernières années. J’y ai vu mes premiers concerts dans un club de rock appelé Ébullition. Pas mal de groupes sont passés par là dont Lofofora. Avec mes potes, nous étions ados, nous nous baladions en ville et, après avoir vu les affiches, nous nous sommes juste dits que nous allions voir ce concert, sans même savoir de qui il s’agissait. Alors qu’à l’époque, ils étaient un peu le groupe du moment dans le style metal hardcore. Surtout, nous nous sommes rendus compte qu’il se passait des choses assez intéressantes autour de nous alors qu’auparavant nous n’en avions pas réellement conscience.

Tu as appris la musique d’une manière traditionnelle ou en autodidacte?

Shuttle – Petit, j’ai appris la guitare classique et j’adorais ça. Je baigne dans la musique depuis tout jeune. Même si mes parents ne sont pas musiciens, ils en ont toujours beaucoup écouté. Adolescent, pendant un moment, j’ai laissé tomber la guitare pour me consacrer au sport. Je faisais beaucoup de cyclisme et je m’entrainais comme un dingue dans le but de participer à des sélections, pour concourir dans des compétitions internationales. Puis, vers 17 ans, je me suis lassé de cette rigueur sportive et j’ai repris la musique. Je suis arrivé dans ces groupes d’adolescents qui jouent dans leur local et font un peu n’importe quoi (rires). C’était les années 2000 et nous écoutions pas mal de groupes californiens, des groupes plus pop punk que punk rock. J’ai joué dans un groupe appelé Grand Bastard Deluxe et c’est un peu de cette manière que j’ai commencé par enregistrer de la musique ou composer des morceaux. J’aurais du mal à écouter nos disques aujourd’hui mais il faut bien commencer quelque part mais et ça m’a permis de me construire un réseau. Pas mal de gens que je côtoie encore aujourd’hui ont été rencontrés par l’intermédiaire de ces groupes. 

Comment tu passes de cette dynamique de groupe rock pour devenir un artiste solo qui bascule dans l’électro? 

Shuttle – Petit à petit, j’ai commencé à travailler comme ingénieur du son dans des salles de concert puis dans un studio. À un moment, je me suis positionné comme producteur; j’ai enregistré, travaillé sur des programmations et réalisé des arrangements pour des groupes. Mais je me suis aussi rendu compte que lorsque tu produis, tu dois prendre en compte l’avis de plein de gens. Tu as rarement le rôle d’un producteur exécutif, de celui qui décide des choix artistiques parce que les gens qui décident sont ceux qui financent. Et je m’occupe majoritairement de groupes qui s’autofinancent donc le processus de production en studio est la plupart du temps très consensuel. Je comprenais que j’avais besoin de faire quelque chose de plus personnel et radical. Mais rien n’était planifié. J’ai commencé pour m’amuser et ça a donné Shuttle. 

J’avais besoin de faire quelque chose de plus personnel et radical. Mais rien n’était planifié. J’ai commencé pour m’amuser et ça a donné Shuttle. 

Est-ce que tu avais des influences pour te guider dans ton cheminement du rock à l’electro?  

Shuttle – Je suis peut-être arrivé là-dedans parce que j’ai côtoyé des groupes aux influences électroniques. Car personnellement, j’avais plutôt une grande méconnaissance de ce style que ce soit en terme de groupes ou de références. Quand j’ai fait mon premier morceau, je ne connaissais pas grand chose et c’est aussi ce qui m’a aidé à ne pas être trop complexé. C’était une période assez enthousiasmante car c’était un son très neuf à mes oreilles. Je n’aurais pas réussi à faire du rock. J’en ai beaucoup trop écouté et j’aurais eu tendance à comparer mon travail avec celui d’autres musiciens. J’ai écrit la musique de Shuttle sans être trop influencé. Ne pas bien connaitre des groupes indie ou synth pop m’a vraiment aidé. Au tout début, j’avais cette fraicheur et cette chance du débutant pendant laquelle tu ponds des morceaux et tout s’imbrique de manière assez naturelle. Dans un deuxième temps, c’est devenu un peu plus dur car j’ai découvert plein de groupes incroyables. Et du coup, je me suis aussi trouvé un peu nul avec plus de peine pour avancer. 

J’ai écrit la musique de Shuttle sans être trop influencé. Ne pas bien connaitre des groupes indie ou synth pop m’a vraiment aidé. Au tout début, j’avais cette fraicheur et cette chance du débutant pendant laquelle tu ponds des morceaux et tout s’imbrique de manière assez naturelle.

C’est plus simple d’être tout seul plutôt que dans un groupe pour ce type de musique? 

Shuttle – Sur certains aspects, il vaut mieux d’être seul. Tu n’as pas besoin de composer avec d’autres avis. Aujourd’hui, je me rends compte que j’aurais de la peine à les prendre en compte. Pour ce projet, j’ai avant tout envie de faire ce que j’aime. Mais il est vrai que, parfois, j’ai l’impression de tourner en rond. Je perds beaucoup d’énergie à travailler seul. Il m’arrive de patiner pendant que j’écris et peut-être qu’un avis extérieur pourrait un peu débloquer les choses. C’est sans doute aussi la raison pour laquelle je n’arrive pas à sortir un morceau tous les mois; écrire me prend du temps. Et puis, je ne peux pas m’y consacrer entièrement, je suis obligé de faire d’autres choses à côté.

Le nom de ton projet Shuttle est arrivé avant ou après avoir composé le projet? 

C’est venu après mon tout premier morceau appelé « Cruising » qui évoque un voyage dans l’espace. J’ai choisi le nom Shuttle en une heure tandis que j’uploadais le titre sur une plateforme. J’aimais le nom, je trouvais qu’il sonnait bien. Par contre, j’ai aussi découvert que d’autres projets musicaux se nomment de la même manière donc ça n’a pas été non plus le meilleur des calculs. D’un autre côté, comme leur musique ne ressemble pas du tout à la mienne, cela n’a jamais été un gros problème non plus. Mais il arrive que d’autres Shuttle publient quelque chose et que cela se retrouve sur mon Spotify. Il y a aussi cet artiste américain plutôt important dans les années 2010 du même nom et qui faisait lui aussi de l’électro. Cela aurait pu porter à confusion mais il était vraiment dans un style House; pas du tout pop, pas de chant… Il faudrait vraiment le vouloir pour se méprendre.

Est-ce que les instruments dont tu disposes, tu m’avais parlé de vieux synthétiseurs, peuvent parfois conduire ton inspiration? 

J’ai une passion pour ces instruments mais je n’en possède pas une énorme collection. Si j’ai un nouveau synthétiseur,  je vais peut-être trouver une nouvelle sonorité qui va m’inspirer des morceaux. Il y a, en effet, un côté excitant mais en même temps, certaines machines peuvent être assez complexes à utiliser et cela peut prendre un moment de les connaitre et les maitriser. Mes outils principaux sont ces machines que j’utilise tout le temps et je n’ai pas besoin de les changer. Après, en effet, j’ai toujours un peu ce besoin de vouloir essayer de nouveaux synthétiseurs et d’explorer ces sons. Il peut y avoir des périodes durant lesquelles je compose peu et si j’essaie un nouveau synthétiseur, cela va peut-être déclencher de nouvelles idées. Mais le résultat n’est pas forcément très abouti. Ce n’est pas le matériel qui provoque ton inspiration et c’est quelque part une bonne chose.

Tu t’occupes de tout lors de l’enregistrement des morceaux? 

En fait, je m’enregistre souvent pendant que je suis en train de composer. Le processus s’entremêle. En général, lorsque je cherche un son ou une mélodie, le synthé est déjà branché dans un pré ampli ou un effet que j’aime est enregistré tel quel dans mon ordinateur. Toute la composition est presque déjà mixée au fur et à mesure du processus. Même si, évidemment, je vais faire un mix à la fin. Mais comme je te l’expliquais, le désavantage d’être seul, c’est que tu n’as pas de recul. Tu peux avoir l’impression d’un rendu très étouffé alors que qu’il est fait super agressif. Il m’est arrivé d’envoyer un morceau à quelqu’un pour le mixage parce qu’après avoir passé tellement de temps dessus, je n’avais plus aucun recul et ma perception était tronquée. 

J’ai écouté tes premiers morceaux qui me semblent bien plus dansants que ce que tu produis actuellement qui est au contraire, très introspectif. 

Quand j’ai imaginé Shuttle, j’ai quelque part recommencé à faire de la musique. J’avais cette attitude du producteur heureux de faire des morceaux punchy avec le potentiel de passer à la radio. Et  j’ai été comblé parce que des morceaux comme « Jungle » ou « Japanese Journey » ont été pas mal diffusés sur les ondes en Suisse. C’était épanouissant mais je me suis un peu lassé de ces refrains super entrainants. Et du point de vue de la structure, ces titres sont sans doute moins recherchés. Je les aime toujours mais j’avais aussi envie de partir dans des directions un peu plus bizarres et plus personnelles. Je n’avais pas envie de reproduire les mêmes morceaux à l’infini.

Il y a quelque chose de délibérément naïf dans ta musique et ton esthétique en général. Est-ce que c’était une idée que tu désirais atteindre?

Ce ne sont pas vraiment des choix mais plutôt des contraintes naturelles. Si je chante comme cela, c’est parce que je n’ai pas beaucoup de coffre ou de puissance. Me forcer à chanter de telle ou telle manière ne rimerait à rien parce que je n’y arriverais pas. Je dois composer avec ma voix donc je vais optimiser cette façon de chanter parce que c’est celle qui fonctionne le mieux pour moi. Et c’est la même chose pour l’instrumentation. Je compose avec ce que j’ai et ce que je peux faire; sans forcer. Parfois, les influences ou les références peuvent avoir tendance à te pousser dans une direction qui, au final, ne te ressemble pas d’un point de vue esthétique. Ce que j’essaie de faire dans Shuttle, c’est d’utiliser mes limites pour ne pas avoir d’autres contraintes et aussi de me focaliser sur des envies, des inspirations qui seraient plus artistiques. J’essaie de ne pas trop penser au résultat directement mais plutôt de me laisser conduire par le feeling. 

Je compose avec ce que j’ai et ce que je peux faire; sans forcer. Parfois, les influences ou les références peuvent avoir tendance à te pousser dans une direction qui, au final, ne te ressemble pas d’un point de vue esthétique.

Ca ressemble à quoi Shuttle en live? 

Jusqu’à présent, les concerts de Shuttle se déroulent en duo. Mike joue de la basse et des claviers sur scène avec moi. Il y a pas mal de machines sur scène ainsi que des projections imaginées par un VJ. On a fait une dizaine de concerts de cette manière et franchement, le rendu était assez chouette. On avait pas mal bossé sur ces visuels pour compenser l’absence de tout un groupe sur scène.

shuttle en live
Photo par Le Nouveau Monde

C’est compliqué de travailler les morceaux de Shuttle pour le live? 

Ça dépend des attentes et des envies. J’aimerais avoir d’autres musiciens sur scène pour qu’il y ait le moins d’ordinateurs possibles… Mais il est compliqué de réunir et de rémunérer des musiciens. Pour l’instant, la version live, en duo, est parfois un peu frustrante: on lance des séquences et ça roule de cette manière. Du point de vue de la musique, c’est tout à fait okay mais je me suis rendu compte, après une dizaine de concerts, que c’était un peu ennuyeux parce que tout était très ordonné avec peu de surprises. D’un autre côté, le faire en duo sans ces boucles, ce serait vraiment casse-gueule. J’aimerais faire évoluer cette configuration mais ça prend du temps de développer cela. 

J’ai lu que tu voulais sortir un EP? 

J’ai toujours eu l’envie de faire un EP avec ces morceaux. Mais Shuttle a débuté de manière très spontanée: j’ai composé au fur et à mesure et c’est aussi la manière dont sont sortis les singles. Les morceaux ne fonctionnent donc pas spécialement très bien ensemble même s’il est vrai que les morceaux sortis en 2021 ont une esthétique plus similaire, plus à même de finir sur un EP cohérent. J’ai aussi d’autres morceaux qui sont presque finis et qui pourraient bien s’intégrer. J’aurais déjà voulu sortir l’EP mais j’ai pris du retard sur d’autres projets et ce n’est juste plus possible pour le moment. Par contre, je ne pense pas qu’il sortira sur un support physique. Pas mal de gens écoutent Shuttle mais ce sont surtout des auditeurs qui streament sur Spotify et je ne suis pas sûr qu’ils achèteraient un vinyle. Moi-même, je passe la majeure partie de mon temps sur les plateformes de streaming. J’ai beaucoup de disques mais je les écoute très peu. Je trouve cela un peu triste mais c’est ainsi. Les habitudes de consommation ont changé. Peut-être qu’un jour, je sortirai une version physique d’un album si je sens que c’est le moment ou qu’il y a un intérêt pour Shuttle mais le projet est encore trop jeune pour le moment.

Un mot sur la scène musicale suisse pour finir?

Elle est extrêmement riche. Il y a ce type appelé Muddy Monk qui est désormais plus célèbre à Paris qu’à Fribourg (rires). Le vivier d’artistes est très important dans le pays ce qui peut paraître étonnant lorsque tu prends en considération le nombre d’habitants. Je ne saurais pas t’expliquer les raisons même si Il y a des fonds pour la culture, pas mal de salles de concerts bien organisées et financées. En Suisse, il y a aussi cette plateforme appelée mx3.ch. Les groupes peuvent y uploader leurs morceaux et les programmateurs de radio y vont régulièrement piocher leur sélection. Après attention, tu y trouves autant d’excellents morceaux que des très mauvais (rires)! Et Couleur 3 programme beaucoup de très bons artistes suisses.

Portrait de Shuttle illustrant l’article: Julien Chavaillaz

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