Récemment, dans nos colonnes ou dans les commentaires de nos publications sur ce sujet, les avis ont beaucoup divergé sur le nouvel album des Fontaines D.C , Dopamine Chamber… On a pu y voir un recul de l’énergie post-punk des débuts , remplacée par un glissement vers une forme de rock indé plus consensuelle. C’est à la fois vrai et faux. Nul ne peut honnêtement reprocher d’évoluer à un groupe en passe de devenir une des formations majeures des années 2020 .. Sans que , pour autant, le groupe ne se soit jamais renié de quelque façon , car je ne vois pas chez Fontaines D.C de reniement de ce qui en est l’âme même…Je dirai pourquoi.
Que la forme change, c’est plutôt logique. C’est le signe d’une recherche musicale à considérer comme bienvenue. Sans être fan de ce groupe découvert sur une petite scène et qui aujourd’hui remplit les Zéniths et les Arenas, j’entends une constante dans son intensité. Elle est due essentiellement à Grian Chatten (chanteur et front man incontestable), à ses états d’âme et à son anxiété existentielle palpable qui sont , au fond, le moteur créatif de Fontaines D.C .
Dans le quintet de Dublin City (!) , il y a une franche capacité à s’affranchir des modes/tendances , ce que n’ont pas fait The Murder Capital, toujours post-punk depuis When I Have Fears , par exemple , eux aussi apparus en 2018/19, et qui en fait m’ennuient un peu passé la surprise première. Plus largement, Fontaines D.C doit être contextualisé, comme tout le rock irlandais. Sur ce point, le groupe de Grian Chatten a réussi le quasi exploit d’affranchir une nouvelle génération de musiciens apparus fin 2010 de la suprématie de …U2 . Ce n’est pas rien et je pèse mes mots.
Si on regarde en arrière, on s’aperçoit en effet combien les dublinois Bono/ The Edge ont écrasé presque tout ce qui est venu après eux dans les années 1990 – je vous conseille de réécouter Heartworm de Whipping Boy ( 1992) pour vous en convaincre, ou Microdisney et les Frank and Walters de Cork. Je pense que nous tomberons d’accord… De plus, Fontaines D.C et suivants, ont laissé plus ou moins de côté ( formellement) l’aspect tradition ( assez carte postale) et culture gaélique identitaire qui a longtemps été très présent dans l’île ( ceci pour de bonnes raisons, là n’est pas la question ), des Dubliners, Chieftains, aux Pogues, en passant par The Corrs , Sinéad O’Connors et j’en oublie.
En bref, l’Irlande rock doit pas mal de choses aux Fontaines D.C et leur réussite . Rien que pour cela, le groupe est « grand ». Parmi les jeunes formations pour lesquelles les dublinois ont positivement ouvert la voie, je citerais Cardinals et Cliffords de Cork, Silverbacks et Sprints de Dublin ou Chalk (électro-punk dans la lignée d’Underworld) et Kneecap (sur lesquels je vais m’attarder ), deux formations de Belfast…
Le clan la cagoule…
Kneecap c’est les vilains petits canards de l’indé irlandais. Un trio de hip hop/ rap à la base, engagé dans un combat politique qui a pris des formes artistiques. Réuni en 2017 le groupe, qui se montre parfois visages masqués par des cagoules militaires à l’instar des combattants de l’IRA des années 1970, est ouvertement militant ( chose rare de nos jours). Prenant une position propalestinienne dans des déclarations sans demi-mesure comme au travers de titres de leur répertoire, ou utilisant la langue gaélique pour réclamer la réunification des deux Irlandes, le groupe montre un engagement qui ne plaît évidemment pas à tout le monde. De fait, Kneecap se sont souvent fait pointer du doigt par l’industrie, voire interdire de concert ou de diffusion. Le rap reprend ici un flambeau largement abandonné par les musiciens rock depuis un bail…
Activistes républicains les membres du trio n’ ont pas hésité à leurs débuts à passer à l’acte, indépendamment de leur activité musicale. Ainsi Naoise Ó Cairealláin, pseudo Móglaí Bap, fût arrêté en 2017 après avoir taggé « cearta » (droits) sur un arrêt de bus, la veille du vote de la loi sur la langue irlandaise. Aux policiers il ne parla qu’en gaélique… A la même époque, un des titres du groupe est interdit de toute diffusion sur les radios d’Irlande du Nord, les pouvoirs publics considérant qu’il faisait l’ apologie de modes de vie jugés inadaptés… La chanson mise en cause , intitulée « C.E.A.R.T.A » ( cf tag ), n’était selon les membres de Kneecap qu’une peinture des modes de vie désœuvrés d’une partie d’une jeunesse nord irlandaise largement laissée pour compte… Mo Chara, Moglai Bap & DJ Provai, n’en étaient qu’au commencement de nombreux déboires, entre interdictions, procès et retraits d’aides financières …
En 2018 paraît le premier lp 3CAG, acronyme en irlandais de « trois consonnes et une voyelle » . Le titre est une évocation des relations entre trafiquants de drogue et paramilitaires… Rien de léger… En 2024 est sorti le second album du groupe, Fine-Art. Une quasi consécration très bien reçue par la critique et le public, puisqu’il s’est placé en haut des charts irlandais. Grian Chatten ( encore lui) n’a pas hésité à enregistrer avec les rappeurs de Belfast un titre non dénué de sens et de symbole : « Better Way To Live ». Au delà de l’aspect musical, on notera l’importance de cette collaboration.
Kneecap, malgré les polémiques et des points de vue contraires, a réalisé une ascension qui doit être regardée de près . Elle porte en elle une aspiration qu’on a tendance à oublier par chez nous… Si le trio est capable de déclarer « Brits Out! » dans certaines vidéos – ce qu’on approuvera ou non selon son avis sur le rattachement de l’Irlande du Nord au Royaume Uni-, il est une des rares formations qui ose aborder en 2026 des problématiques de sociétés liées aux communautés vivant en Irlande, aux difficultés et à la dislocation de la classe ouvrière et qui prend parti – parfois sans nuances – sur des questions politiques importantes de notre temps… Il en a payé le prix fort plusieurs fois.
Un peu plus qu’un groupe, Kneecap ( les rotules?) seront à la Gaieté Lyrique le 30 octobre ( avec Tramhaus!), au Zénith de Paris le 20 novembre.
https://kneecap.bandcamp.com/track/bouncers

Adepte de Telecaster Custom et d’amplis Fender. Né en 1962 – avant l’invention du monde virtuel – pense que la critique musicale peut-être un genre littéraire, objet idéal pour un débat en fauteuil club millésimé.