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Live Reports

Bertrand Belin / SMAC Paloma, Nîmes, 16/03/2023

A cinquante deux ans, Bertrand Belin est de ces artistes qui démontrent que la maturité a du bon et qu’il n’y a plus vraiment d’âge, aujourd’hui, pour pousser la chanson pop-rock avec ambition. En 2023, le natif de Quiberon qu’on avait apprécié en guest de luxe avec Liminanas (« Dimanche »), ou comme auteur pour des artistes plus main stream, comme Vanessa Paradis (« Vague à l’âme sœur » en 2019) est applaudi pour lui-même et le temps semble venu d’une consécration.

Démarrée sur le tard, en 2005, la carrière solo de Belin a tout ce qu’il faut pour séduire. Sans qu’elle n’y perde rien, en presque vingt ans, on a perçu son passage d’une post new wave à guitare vers une électro-pop branchée. L’amateur de rock indé s’y retrouve néanmoins sans difficulté et Belin, qui n’est pas un artiste figé, sait mettre son écriture à jour. Débutée à l’automne 2022, la tournée « Tambour Vision » est déjà passée par la prestigieuse Salle Pleyel en décembre. Elle s’arrêtera pour un soir à l’Olympia (sold out) le 31 mars, avant de se poursuivre jusqu’en novembre. Par sa durée, elle traduit l’intérêt du public francophone (dates belges au mois de mai) pour le dandy breton en costume noir, toujours très smart. La longue file d’attente, devant l’entrée de la SMAC Paloma de Nîmes, en est une preuve. On y croise plusieurs générations, réunies dans l’affluence des grands soirs de la structure gardoise dont la programmation reste remarquable par la qualité de ses choix.

Sur la scène de « la grande salle », Belin apparaît à la suite de ses musiciens. En crooner post moderne le quinquagénaire est souple et ondule avec élégance et caractère. Sa haute stature et une carrure idoine lui conférent une prestance naturelle, évocatrice de quelques illustres prédécesseurs. A sa façon, devenue un trait caractéristique, l’homme se déplace avec des gestes mesurés ou danse avec style, convoquant Yves Montand, le séducteur seventies, et un Ian Curtis qui aurait conjuré le mauvais sort. En costume chic, pantalon à coupe large d’inspiration fifties et music-hall, le chanteur-guitariste se tient au centre d’un groupe de cinq musiciens excellents, qui interpréteront des orchestrations électro-pop sans la moindre faute de goût. Concerné mais détendu, à l’aise dans son univers, Belin chante et parle d’une voix grave parfaitement mesurée, maîtrisant chacune de ses intonations. Les textes sont ciselés, souvent laconiques. L’auteur aime jouer avec des répétitions qu’il nous laisse percevoir comme autant de questions en suspens.  Ses interprétations, empreintes de second degré ou d’étonnement malicieux, charment à chaque fois. En live le chanteur joue avec sa voix, laquelle porte un vocabulaire qui fait sens, bien au-delà des lieux communs. On pense à Bashung avec moins d’anxiété, à Gainsbourg aussi, à Benjamin Biolay, dans une moindre mesure, pour citer un artiste de la même génération. Il y a de la poésie dans le travail du parolier. L’homme est aussi romancier et ces talents conjugués donnent à l’écriture musicale de l’auteur Bertrand Belin une dimension toute littéraire.

Le musicien, qui a connu l’expérience du groupe et les scènes indé d’outre-Manche, est tout aussi captivant et inventif. Sur scène on se rend compte combien, sans surjouer son rôle ni produire d’effort apparent, il laisse derrière lui beaucoup de challengers d’une chanson française imprégnée de culture pop-rock . Ce qu’on appelle le charisme. Formellement les chansons récentes ont un peu délaissé la guitare, instrument privilégié des premiers albums. On gagne en mordant et le set oscille entre électro-pop et envols d’un funk qui peut devenir hypnotique. L’univers de Bertrand Belin 2023 n’est pas très éloigné de Talking Heads ou Lambchop, tout en conservant l’intériorisation d’un Bill Callahan, par exemple, ou d’un Johnny Cash auquel on a pu le comparer. Cette dernière dimension, non négligeable, traduit une profondeur perceptible aux entames de chansons en solitaire et à la guitare. « Pour un oui, pour un non », extrait de Parcs paru en 2013, en est un exemple saisissant. Belin n’est ni un festif ni un lugubre, mais un artiste poète, musicien et performer, au bagage culturel bien utilisé. L’ensemble du concert – qui sera long – ne représente pas tant un oxymore entre des pôles musicaux, qu’une synthèse, éminemment personnelle, entre arts de la scène et du son. Belin est aussi acteur, mime, danseur, c’est une évidence…Les grands moments d’une set list généreuse sont « Carnaval », « Choses Nouvelles », entre autres, ainsi que l’intense « National » ou le cinglant « Vivants », sur lequel reviennent des guitares puissantes, savantes, presque soniques. La salle balance, bouge, frappe dans ses mains. Belin, très élégamment, ouvre les bras vers son public, vers le groupe, puis amorce une danse lente qui étreint un vide finalement très rempli.

Peu avare de lui-même, Bertrand Belin partage son art avec une classe qui ne laisse aucun doute sur sa personnalité aussi cultivée que pétrie de sensibilité et d’une élégance que je dirais très française. Il est, sur la scène actuelle, l’héritier d’une culture à la croisée de chemins qu’il prolonge, marquant sa présence par une œuvre intelligente et racée. Pas fatigué ni diva, il offrira deux rappels intenses à un public qui en demande encore. Acteur burlesque, surréaliste, il termine le concert avec le théâtral « Oiseau », dont les ultimes et cocasses imitations, vocales et gestuelles, d’un ptérodactyle dubitatif, contemplant du haut de sa montagne notre monde mal en point, sont un point d’orgue peu conventionnel. Pas si fréquent.

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