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Insight

Jonathan Richman, le vrai faux-naïf du rock and roll

Jonathan Richman est un  artiste à part,  singulier et atypique, de ceux qu’on ne peut classer aisément dans une catégorie ou une autre. En poursuivant sa route selon ses propres critères et valeurs, il ne s’est jamais soucié des usages de l’industrie musicale ce qui ne l’a pas empêché de mener une carrière d’auteur compositeur depuis plus de cinquante ans aujourd’hui. Apparu dans l’univers du rock nord-américain des années 1970, Richman pourrait prétendre au titre d’artiste pop rock le plus décalé de cette décennie – s’il existait – et probablement des suivantes aussi .
Adepte d’un proto punk électrique à ses débuts, le musicien va prendre pour la suite de sa carrière un virage acoustique et minimaliste, préférant les concerts intimistes donnés dans des lieux inattendus plutôt que les scènes rock conventionnelles.  Ceci n’est qu’un exemple. Son parcours artistique qui est étonnant, est aussi décalé que parfois soumis à des sautes d’ humeur pas toujours volontaires. Au fil du temps, il est resté imprégné d’une poésie  devenue marque de fabrique. Pas si fréquent!

Né en 1951 dans le Massachusetts, le jeune Jonathan se fait connaître à partir de 1972 avec les Modern Lovers, groupe dont il est  le leader lunaire, les yeux grands écarquillés au milieu d’un visage d’ange émerveillé. Fan du Velvet Underground qu’il a découvert adolescent, Richman n’hésitait pas à se rendre à tous les  concerts possibles des new yorkais dont il va beaucoup s’inspirer pour ses premières compositions entre 1971 et 1975.

Chanteur et guitariste, c’est en 1970 qu’il réunit pour la première fois les Modern Lovers, alors qu’il habite toujours Boston. Il commence par jouer avec John Felice, plus jeune que lui, qui le laissera un an plus tard pour fonder le groupe punk The Real Kids. Si les deux garçons sont amis depuis l’enfance, ils sont cependant très différents de tempérament. Felice est sex and drugs and rock n roll, quand Richman est un inquiet, timide et introverti, adepte du végan avant que cela ne soit à la mode. Les jeunes musiciens donnent un premier concert à la fin de l’été 71, certaines  chansons de ce qui deviendra un futur premier album étant déjà écrites par Richman. Puis Felice laisse son camarade au moment où Jerry Harrison ( futur Talking Heads),  Ernie Brooks et David Robinson rejoignent les Modern Lovers pour un line up qui cette fois est le bon. Sans véritable succès, ils font en 1972 une première partie pour les sulfureux et glam New York Dolls. La musique des Modern Lovers se situe quant à elle sur une ligne tendue, entre proto punk, rock garage et bizarreries peu commerciales. L’aventure ne rapporte pas grand chose au groupe qui, s’il est dynamique, joue aussi une musique d’une approche complexe et arty à la fois. Ces caractéristiques ne seront pas synonymes de succès instantané, on s’en doute.

Sur leur lancée les aspirants rockers  enregistrent des démos avec Kim Fowley. Hélas, aucune compagnie discographique ne voudra sortir ces premières bandes. Les Modern Lovers ne se découragent pas. Fin 1972 ils retournent en studio  à Los Angeles, cette fois avec John Cale ex membre du Velvet Underground et héros  de Richman. Ils sont enfin signés par un label et non le moindre, puisque c’est  Warner Bros qui les accepte. Cependant le temps passe et les véritables sessions ne débutent qu’au mois de septembre 1973. Jonathan Richman, d’un tempérament parfois instable, se trouve alors très affecté par la mort de son ami Gram Parsons, chanteur et compositeur de country, ex Byrds et Flyin Burritos. Il n’a plus vraiment la tête à ce qui le motivait et pense changer de style, ce qui complique le travail avec Cale et  la maison de disques. L’album reste en stand by et les Modern Lovers, lassés, jettent l’éponge  en février 1974, sans avoir rien sorti sur aucun label. L’histoire aurait pu s’arrêter là.

Richman est toutefois aussi pugnace que sujet à de sérieux coups de déprime. Il est par ailleurs dépositaire du nom du groupe, auteur et compositeur de la plupart des titres.  Il va ainsi retrouver de nouveaux musiciens et réenregistre plusieurs chansons qui intéressent Beserkley Records. Le label est moins fameux que Warner, mais qu’importe. Un enregistrement sera disponible sur le marché et c’est l’essentiel. Trois titres sont édités en 1975 sur la compilation Beserkley Chartbusters Vol. 1, qui propose des enregistrements d’artistes tels Greg Kihn, Earthquake et The Rubinoos. Puis un album sobrement  intitulé The Modern Lovers, est enfin diffusé en 1976. C’est tard bien sûr,  après trois années entières de gestation et d’atermoiements. La pochette montre un cœur tracé sur fond bleu, le nom du groupe écrit en blanc. Le ton est à contre courant de ce qui se fait alors, loin du prog ou de l’americana. Les réminiscences du Velvet Underground sont perceptibles dans une collection de chansons directes,  rageuses et sensibles. Le son est brut et Richman reste à fleur de peau. Le disque va surtout captiver les nouveaux musiciens qui apparaissent avec le punk naissant, aussi bien aux USA qu’en Angleterre. L’exemple le plus célèbre de cet intérêt est celui des Sex Pistols, immortalisé dans le film The Great Rock n roll Swindle, lorsque les londoniens reprennent en live et en mélangeant les paroles, « Roadrunner »,  titre d’ouverture de la face A de l’album des Modern Lovers.

Ceci ne doit rien au hasard . « Road runner » est une chanson phare qui vaut qu’on s’y arrête.  C’est l’une des premières compositions de Jonathan Richman, écrite à dix-huit ans lorsqu’il faisait l’aller-retour Boston-New York pour voir le Velvet Underground. La chanson est proche du riff de « Sister Ray », mais compte encore moins d’accords puisque le texte est chanté sur ceux de la et ré majeur. Un accord de mi ne vient que pour une liaison, après plusieurs couplets peu structurés et une phrase refrain répétant les mots « Radio On » qui, à eux seuls, suggèrent néanmoins toute une atmosphère. L’histoire racontée est concrète.  Elle n’a rien à voir avec les considérations obscures caractéristiques du Velvet. Il y a dans le song writing de Richman une forme de réalisme concret. Les choses sont dites comme elles sont, sans détour. Ici il s’agit de la description d’une autoroute et d’un paysage urbain fait de stations service, de boutiques de bord de route, de bornes de péages éclairées aux néons. Tout se déroule comme une sorte de road movie nocturne, pendant lequel le conducteur Richman parle à la première personne et se décrit en personnage solitaire. Le narrateur écoute la radio, paramètre qui joue un rôle important dans la chanson et constitue le lien avec le monde extérieur. Richman parle d’un monde moderne, auquel il déclare son amour dans une sorte d’épiphanie. Le riff unique est efficace et accrocheur, sa répétition finissant par produire un effet hypnotique. Il y a de la naïveté dans tout cela et Jonathan Richman paraît, in fine, illuminé de l’intérieur. Ce qu’il est effectivement.

Entre le moment de son écriture en 1970 et sa diffusion six ans plus tard, lors de différentes sessions studio, le titre sera modifié par les musiciens qui vont enregistrer trois versions de cette même chanson. L’une d’elle est d’ailleurs intitulée « Road Runner once », une autre « Road Runner twice »… A ma connaissance, il n’existe pas de Roadrunner third ! Après les Sex Pistols, Joan Jett reprendra le titre dans les années 1980, Greg Kihn la décennie suivante, et Wilco le feront à leur tour dans les années 2000. C’est sans comparaison avec les très nombreuses reprises du titre éponyme de Bo Diddley paru en 1959, mais on relèvera le choix de Richman d’intituler ainsi une de ses premières chansons, puisqu’il était très admiratif du pionnier du rock des années 1950.

Mais j’en reviens aux Modern Lovers. Après ce premier disque  qui va devenir une référence avec d’autres titres comme « Pablo Picasso », « Astral Plane » ou le plus mélancolique « Hospital », Richman enregistrera deux autres albums avec ses nouveaux musiciens.  Les Modern Lovers deviennent Jonathan Richman and the Modern Lovers, ce qui induit un distance entre l’artiste et le groupe. Puis il entame une carrière solo au cours de laquelle il retrouvera ponctuellement des ex membres du groupe qui collaboreront avec lui.  Ses compositions changent et deviennent  plus acoustiques, voire d’un ton bucolique qui oublie les préoccupations urbaines et citadines. Il semble que Jonathan Richman a totalement oublié le genre proto punk et s’engage dans un tout autre registre. Un de ses titres les plus connus est l’instrumental « Egyptian Reggae », enregistré en 1977 sur l’album Rock n roll with the Modern Lovers. Ce mini hit improbable  est connu dans le monde entier à la fin des années 70 et au début 1980. Il se classe cinquième dans les charts britanniques dès l’année de sa sortie. C’est le moment où le public français découvrira véritablement Jonathan Richman, jusqu’alors presque inconnu dans l’hexagone.

La suite de la carrière du natif du Massachusetts sera ponctuée de hauts et de bas, et de divers coups de blues. Elle n’a plus rien à voir avec sa forme originelle au style dérivé du Velvet. Au cours d’une longue carrière, prolifique, Jonathan Richman ne fera  jamais les choses comme les autres ou d’une façon attendue à la fois par l’industrie musicale et le monde du rock.
J’ai parlé de naïveté, je dois ajouter fragilité si je cherche à présenter l’artiste et l’homme. A différents moments de sa vie Jonathan Richman dut faire face à des difficultés de santé et quelques séjours en hôpital psychiatrique ont été nécessaires.  Il en ressortira, fort heureusement, et gagnera en humanité.
Sa relation au public est probablement devenue très spéciale suite à ces expériences négatives. Ainsi a t-il souvent chanté dans des hôpitaux devant des patients, dans des formules très intimistes. Par ces choix, l’artiste a modifié son rapport à la scène et à son art. Refus d’une amplification intempestive, d’un certain tumulte rock et des postures agressives telles que celles des groupes qu’il a pourtant inspiré des Ramones aux Sex Pistols. A contrario il privilégie des sonorités plus douces, favorisant le silence comme donnée musicale. Richman pourtant timide et souvent mal à l’aise dans les relations sociales, dialogue volontiers avec son public, le fait rire, chanter avec lui ou participer en imitant des bruits d’animaux ou d’insectes. Il s’est comporté comme un chanteur pour enfants, ce qui n’est pas dans les usages habituels du rock. Sauf que son public est fait d’adultes fans d’un rock’n’roll des origines, comme celui de Buddy Holly, un de ses  modèles.

Atypique disais je ? Richman est un poète rock. On l’imagine vaguement paumé ou ébloui à vingt ans sur une autoroute nord américaine. C’est un rêveur, un contemplatif. Est il  aussi naïf qu’il le parait? Je ne le jurerais pas…

photos Modern Lovers 1972 par Jeff Robertson

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