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PIL Ltd: Levene/Lydon/Wobble, une entreprise artistique du post-punk.

Multi instrumentiste, membre fondateur de The Clash puis de PIL, Keith Levene, figure du mouvement punk et post-punk londonien, vient de laisser tomber la grande entreprise de la vie le 11 novembre dernier. Outsider de la scène musicale britannique depuis le milieu des années 1980, Levene aura connu un succès relativement éphémère de 1978 à 1982, dû pour l’essentiel à sa collaboration avec John Lydon sur les trois premiers albums de Public Image Limited. Après cette période Levene connaitra un parcours en pointillé. Il publie un unique lp solo en 1989, Violent Opposition (non réédité à ce jour), collabore à quelques albums en tant que musicien de session et réalise enfin un ep confidentiel en 2002. Sa disparition prématurée à 65 ans n’aura qu’un seul mérite, celui de nous rappeler qui il fût durant quelques années, nous donnant l’occasion de nous replonger dans l’histoire d’un des groupes les plus intrigants du tournant des années 1970/80.  Ainsi Public Image Limited, auquel on associe surtout John Lydon mais dont Levene est un acteur essentiel, est-il cette formation aussi remarquable que sous-estimée, dont la place exacte n’a jamais été aisément définie. Si PIL – dont le logo est le détournement de l’aspect d’un cachet d’aspirine – a pourtant une valeur inestimable, c’est celle d’avoir produit consécutivement trois albums hors du commun. Soit autant de tentatives de dandies du rock qui cherchèrent, à leur façon radicale, à bousculer les éléments d’un langage musical qui leur paraissait trop convenu ou insuffisant. Nous allons voir comment.

Le groupe voit le jour en 1978 après l’implosion des Sex Pistols, né de la rencontre de John Lydon (alias Johnny Rotten) avec le bassiste Jah Wobble (ami d’enfance) et de Keith Levene. Ce dernier, alors sans véritable projet, avait quitté The Clash un an plus tôt. Ne trouvant pas vraiment sa place dans la musique de Mick Jones, Paul Simonon et Joe Strummer, il les laissa juste avant l’enregistrement d’un premier album qui ferait des londoniens la formation phare d’une scène en effervescence. Il se dit aussi que Strummer lui conseilla de partir d’une manière détournée, suggérant que, peut-être, il ne savait pas vraiment ce qu’il devait faire avec The Clash? Jeune homme malingre, blond et pâle, Levene qui tiendrait donc la guitare avec PIL, avait été à dix-sept ans roadie du groupe progressif Yes. On raconte que c’est Steve Howe (aux antipodes de Jones et Strummer!) qui lui en apprit les premières notions. La chose paraît tout à fait possible lorsqu’on sait que Levene n’aimait pas le jeu des guitaristes de The Clash. Il se peut que cet apprentissage, si on y regarde de près, ne soit pas étranger à la manière très expérimentale dont il utilisera l’instrument: Keith Levene guitariste progressif? Allez savoir…

Keith Levene en 1978

 Au tournant des 70s/80s le punk a vécu. Rotten, redevenu Lydon, a envie d’autre chose. De retour des USA, fin janvier 1978, il part en Jamaïque mandaté par Virgin records, à la recherche de groupes reggae. Rentré à Londres il rencontre Wobble à qui il propose de tenir la basse dans un nouveau projet. A l’instar de Sid Vicious, Jah Wobble n’a jamais joué de cet instrument. Ce qui fût un échec avec Vicious ne l’est pas cette fois. Wobble a du doigté, du talent et des idées singulières concernant l’instrument qu’il apprend très vite. Le reggae et le dub l’inspirent, ce qui n’a rien d’étonnant en cette fin des années 1970 où les sons venus des Caraïbes retiennent l’attention de beaucoup de jeunes musiciens. Les clubs reggae sont aussi parmi les plus actifs de la capitale londonienne et leur énergie plaît aux adeptes du punk rock. Wobble  fait profiter PIL de son intérêt. La section rythmique du groupe devient un élément majeur dans la préparation d’un répertoire. Si les batteurs changent beaucoup entre 1978-1982, tous tiennent une place essentielle. Jim Walker, embauché par petite annonce, est le premier qui rejoint le trio signé par Virgin. Levene, de son côté, utilise une Travis Bean Wedge en aluminium (Kramer guitars) et produit un son très distinct de celui de ses contemporains. On est loin de la Lespaul de Steve Jones qui prenait modèle sur Townsend. Son jeu est un mélange post-punk, expérimental et bruitiste. Kurt Cobain dira de lui qu’il fût une de ses plus grandes influences. Les punks ne voulaient pas de guitar hero, Keith Levene – à son insu – a (presque) frôlé ce statut.

Au printemps 1978, PIL entre en studio et débute l’enregistrement de First Issue. Les sessions se poursuivent jusqu’à l’automne, non sans heurts avec les différents producteurs. La composition des huit titres qui constitueront l’album est collective. Elle se fait sur la base d’improvisations, mode de travail que l’on perçoit dans la réalisation finale. Le single éponyme « Public Image » est une déflagration. Produit par John Leckie, il retient le public qui y reconnait en partie ce que Lydon montra avec les Pistols. Le reste de l’album est beaucoup moins évident. PIL se veut d’avant-garde. Sonique avant l’heure, First Issue projette des titres tels « Low Life » ou « Attack » qui relèvent d’un noise rock intransigeant. Pas question de s’appuyer sur les structures classiques couplets- refrains, ou des riffs aisément déchiffrables. « Religion » est la répétition d’une même séquence d’accords pendant plus de cinq minutes. La voix de Lydon (proposée seule dans une deuxième version) résonne comme dans une cathédrale, pour dire beaucoup de mal des religions et de ceux qui les prônent. «Theme» qui ouvre First Issue pendant neuf minutes, est une pièce musicale commencée par un cri d’effroi. Vient ensuite un motif de basse puissant et répétitif, un martèlement de batterie et une guitare tranchante passée sous un effet flanger. Le chant est une plainte, un hurlement expressionniste. On pense à la mise en voix de la toile d’ Edward Munch « Le cri ». Si elle devait exister elle aurait certainement cette dimension primale. Lydon psalmodie un propos lugubre qui se conclut par ces lignes glaçantes : « Understanding doesn’t matter no more/ leap in the dark/ I will survive/ I wish I could die ». Une ultime phrase est lâchée dans le micro d’un ton qui paraît devenu soudainement badin : « I just died/ terminal boredom ». Nihilisme et provocation.

 Metal Box sera le second album studio de PIL. Originellement il sort en 1979 sous la forme de trois maxis 45t présentés dans une boîte métallique (d’où son nom), à l’instar des bobines de cinéma. Ce packaging unique en son genre coûta beaucoup d’argent au label Virgin, les musiciens ayant déjà dépassé les budgets qui leur étaient alloués. Peu importait à Branson? Virgin rentrera dans ses frais et une réédition en double lp paraîtra deux ans plus tard. Au tournant des seventies on réfléchit intensément dans les esprits encore fusionnels de Lydon et de ses acolytes. Metal Box devient un objet d’expérimentations diverses, autant dans l’écriture que dans les modalités de recherche sonore. Wobble tourne son ampli face au mur et place les micros-capteurs à l’intérieur même de l’appareil. Le son de basse obtenu est énorme. Il devient caractéristique du groupe – sourd et lourd, vaguement feutré, aussi distancé qu’extraordinairement présent. Les sillons des pressages vinyles seront gravés plus larges qu’habituellement pour recueillir les fréquences basses fondamentales. Keith Levene réutilise ses guitares en métal et en tire un son particulier, lui aussi. Davantage encore que sur First Issue, il pousse son système très loin de celui d’un guitariste conventionnel. Il n’est pas virtuose, ni un grand faiseur de riffs mais joue des arpèges inquiétants, cristallins et gothiques (« Pop Tones », « Albatross ») ou des notes stridentes (« Death Disco ») qui citent à contre-emploi le thème du « Lac des Cygnes » de Tchaïkovski.  A nouveau le groupe travaille collectivement, à la façon du Plastic Ono band, selon une démarche artistique qui cherche la catharsis. Le mode de vie est quelque peu agité, ce qui est un euphémisme. En studio Wobble perd quelques fois son calme pour un rien. Les premières influences reggae/dub se mélangent à celles de CAN,Trobbing Ghristle ou au krautrock des allemands de NEU !. Le bruitisme convoqué rapproche PIL des recherches de la musique concrète. Lydon, toujours en verve mais beaucoup moins sociologique ou politique qu’avec les Sex Pistols, écrit des textes abstraits, surréalistes, parfois cauchemardesques – comme celui de « Pop Tones », inspiré d’un fait divers sordide. En 1979, à l’aube de la new wave, PIL tente une aventure artistique rebelle, qui rejette les codes de l’industrie musicale et ceux de la musique pop-rock. On veut passer à autre chose, c’est évident. Mais à quoi ? Il y a un jusqu’au boutisme qui peut se transformer en suicide artistique ou du moins public. Le Metal Box est globalement une collection de titres longs, aux atmosphères lourdes, abrasives (ainsi le single « Careering! »), plus déroutante que First Issue en 1978, quand le groupe gardait des résonances punk qui ne déroutèrent pas les fans des années précédentes. Le climax n’est pourtant pas encore atteint.

Fin 1980 les relations des musiciens ne sont pas au beau-fixe, et c’est Jah Wobble qui s’en va. Le bassiste doué poursuivra une carrière imprégnée de jazz, de dub et de world music. En 1981, après des concerts U.S chaotiques et seulement cinq donnés en Angleterre, PIL sort Flowers of Romance.  Ce troisième album studio est plus complexe encore que Metal Box (qui se transformera au fil du temps en œuvre emblématique sinon culte). Ce troisième disque qui reprend le nom d’un collectif punk qui réunissait de 1976 à 1977, Sid Vicious, Levene, Viv Albertine (The Slits) et quelques autres, est à placer parmi les jalons fondateurs de cette extension du punk qu’on nommera bientôt noise-rock (ou rock bruitiste) dans les années 1980. Levene joue moins de guitare et utilise des claviers, développant de plus un jeu de percussions peu orthodoxe. Wobble n’est plus là, mais le batteur Martin Atkins – qu’on entendra ensuite avec Killing Joke, Ministry, Nine Inch Nails – a rejoint le groupe. Son apport est décisif. Le timbre et le traitement de la batterie (dont on n’utilise pas les cymbales) deviennent si impressionnants qu’ils attirent même l’attention d’un certain Phil Collins. Lydon utilise un curieux violon, se prend peut-être pour John Cale et s’essaie au saxophone. On pouvait se demander tout cela conduirait le groupe, mais PIL passe néanmoins à TOTP avec le single « Flowers Of Romance ». Il s’agit d’une anti-chanson pop de deux minutes, appuyée sur un frottement de violon joué en bourdon et des séquences répétitives de batterie et percussions, avant que ne jaillisse la dissonance d’un solo d’instrument à cordes indistinct (violon ou guitare?). Le titre est tribal, sauvage, comme toutes les autres compositions. Le disque débute par un «Four Enclosed Walls » claustrophobique et « Under The House», cinquième des neuf pistes, paraît souterraine et hantée. « Home Is Where The Heart Is » ( clin d’œil à Presley ?) en face B du single qui accompagne ce troisième opus, rappelle certaines sonorités de Metal Box mais peine à offrir un appel d’air. Cherchez les fleurs, cherchez la romance?

Flowers Of Romance

 En exil new yorkais John Lydon perd, un an plus tard, l’appui de Levene et Atkins. Le front man a décidé unilatéralement d’orienter PIL vers une voie qu’on pourra qualifier de plus commerciale. Il y réussira avec les deux hits « This Is Not a Love Song » (1983) et « Rise » (1986), mais la musique proposée avec d’autres accompagnateurs, désormais moins heurtée, flirte parfois avec un son franchement FM. Ceci jusqu’en 1992, année qui marque la première fin du groupe. La carrière de l’icône du punk anglais désormais installé sur la côte ouest des Etats Unis, se poursuivra entre coups de gueule, écriture d’une autobiographie, nombreux passages à la télévision, participation à des programmes TV comme présentateur et parfois acteur. Les Pistols se reformeront ponctuellement avec Glenn Mattlock à la basse (membre fondateur et co-compositeur de Never Mind The Bollocks) avant de connaitre des divergences récentes. En 2022 PIL existe toujours mais peut paraître dépassé si ce n’est hors sujet.

Quoiqu’il en soit cette étrange formation qui dénonçait l’image de surface et la manipulation des masses (par l’image!), était-elle de 1978 à 1982 celle de véritables activistes d’une seconde révolution musicale, après la bousculade punk de 1976 ? Ou bien fut elle le théâtre d’émeutiers indociles, s’inscrivant dans la tradition anglaise des dandies extravagants, laquelle convient si idéalement à John Lydon ? Le temps de trois albums (le reste de la discographie est dispensable), les compositions de PIL n’eurent rien de commun avec ce que les Sex Pistols ou la plupart des groupes venus du même mouvement, conservèrent pour leurs chansons, hymnes ou brulots. On croira – ou pas – à la sincérité du désir de rupture de Levene/ Lydon/ Wobble, qu’on a vu bien souvent cabotins. On peut ne pas y adhérer, repoussé par une musique insaisissable. Mais on peut aussi aimer dans Public Image Ltd une entreprise artistique pure, qui se rêva hors des formes connues et se voulut, un moment, libre de toute contrainte.

photo PIL 1978, Denis Morris
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